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LA
SOCIÉTÉ FRANÇAISE
AU XIIIe SIECLE
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
A LA MEME LIBRAIRIE
Les derniers Capétiens directs. Saint Louis, Philippe le
Bel (1226-1828) [Vol. III, 2e partie de l'Histoire de
France publiée sous la direction de M. E. Lavisse]. Un vol.
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Mai q1
1972
CH.-V. LANGLOIS
LA
SOCIÉTÉ FRANÇAISE
o
AU XIIIe SIÈCLE
D'APRÈS DIX ROMANS D'AVENTURE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
igo/l
Droits de traduction et de reproduction réservai.
INTRODUCTION
Voici comment j'ai été amené à écrire le présent
livre.
Ayant entrepris d'esquisser l'histoire du xm° siècle pour
Y Histoire de France publiée par M. E. Lavisse, j'ai jugé
nécessaire d'insérer dans cet ouvrage un chapitre sur « la
Société française » à l'époque que j'étudiais. Il me sem-
blait que, dans une Histoire générale, s'en tenir à l'his-
toire politique et administrative, c'était sacrifier une
trop grosse part de la réalité. S'en tenir à l'histoire po-
litique et administrative du moyen âge, c'est se con-
damner à ne savoir presque rien des sentiments des
hommes du moyen âge et de ce qu'a été leur vie.
Mais il est très difficile de se procurer à soi-même et de
communiquer brièvement à des lecteurs l'impression
nette, forte et exacte de ce qu'était la vie des hommes
d'autrefois. Chacun de nous connaît plus ou moins la vie
des hommes d'aujourd'hui et la société dont il est. Il a
sous la main, pour les décrii'e, d'innombrables documents.
Et cependant, qui ne serait embarrassé pour en donner,
comme on dit, une idée à des gens d'une autre civilisa-
tion ? Lorsqu'il s'agit de sociétés anciennes, les difficultés
d'exposition sont les mêmes, et il s'en ajoute d'autres
II LV SOCIETE FRANÇAISE AI XIIl' SIECLE
qui tiennent à l'insuffisance ou à la qualité des sources.
Persuadé à la fois que l'histoire des mœurs a sa place
dan- les cadres de l'histoire générale et que c'est une
entreprise très hasardeuse de l'y l'aire entrer, j'examinai
naturellement ce qui avait été accompli, jusque-là, en
ce sens.
I. Quiconque voudra, dans quelques centaines d'an-
née-, se rendre compte et rendre compte de la « So-
ciété française » au commencement du xxe siècle — de
nos habitudes el de nos mœurs — consultera nécessaire-
ment nos livres et nos journaux, nos romans, nos
comédies, nos caricatures, nos débats judiciaires, sans
parler des collections contemporaines d'œuvres d'art et
de photographies. Or, pour l'histoire de la vie privée en
France au moyen à_re, et surtout a partir du xn" siècle,
nous avons' des document! analogues. Nous avons des
enquêtes judiciaires, des comptes, de- inventaires, des
miniatures et d'autres représentations figurées. Nous
avons aussi des chroniques et des mémoires, une littéra-
ture narrative qui n'est pas toute d'école ou d'imitation,
de- romanciers et de- moralistes qui ont décrit plus ou
moins fidèlement, d'après nature, les choses et l'idéal de
leur temps ' .
i. « C'est la peinture de la société à laquelle elle est destinée
qui remplit la plus grande partie de notre vieille littérature
comme île notre littérature moderne. Aussi est-elle [la vieille
littérature] une mine inépuisable de renseignements sur les
mœurs, lès usages, les costumes, toute la vie privée de l'ancienne
France... » <j. l'aris. dans l'Histoire de \n langue et de la litté-
rature française, publ. sous la direction de L. Petit de Julleville
(Paris," 1896, in-8), I, p. n. Cf. ibid., I, 336.
I
INTRODUCTION" III
La première démarche à l'aire, pour qui se propose
d'étudier les manières d'être d'autrefois, est de prendre
connaissance de ces sources, sources littéraires et monu-
ment Ggurés. Mais encore faut-il qu'elles aient été con-
\ diablement recueillies, vérifiées, datées, classées. Des
travaux sérieux sur l'histoire des mœurs au moyen âge
étaient naguère impossibles, alors que l'Histoire 'littéraire
et l'Archéologie du moyen âge' n'avaient pas encore
atteint le point de perfection relative où elles sont par-
\ rimes '.
En second lieu, il importe de n'employer qu'à bon
escient les documents qui existent. Ne considérons
ici que les documents littéraires. Noter mécaniquement
sur tics fiches les renseignements qui se trouvent, ou
paraissent se trouver, au sujet de la vie privée et des
mœurs, dans les romans ou les sermons du moyen âge,
et juxtaposer ces fiches, ce serait faire une détestable
besogne. En effet, les textes ne sont à proprement par-
ler des documents que « quand on sait dans quelle rela-
tion ils sont avec le siècle où ils ont été écrits ». Le bon
sens commande donc de s'informer, avant tout, de la
date et de la provenance des œuvres, pour ne pas s'exposer
i. Ons'expliquepiar là, et que les historiens prudents ne se soient
pas aventurés pendant longtemps sur un terrain encore imprati-
cable, et que les premiers ouvrages d'ensemble sur l'histoire de la
vie privée, composés avec les premiers matériaux venus, soient
très peu satisfaisants. C'est le cas des ouvrages prématurés de E .
Meiners (Historische 1 ergleichung der Sittend.es Mittelalters. Han-
nover, 1793, in- 12), de Le Grand d'Aussy (Histoire de la vie
privée des Français depuis l'origine de la nation, éd. J.-B. de Ro-
quefort. Paris, i8i5, 3 vol. in-8), de E. de La Bedollierre
(Histoire des mœurs et de la vie privée des Français [jusqu'au xive
siècle). Paris, i847-4o, 3 vol. in-8), et du vicomte de Vaublanc
(La France au temps des croisades. Paris, 1 844-49- 4- v°l- in-8).
IV LA SOCIETE FRANÇAISE AI XIII SIECLE
à confondre les temps et les lieux: de se demander si les
traits que l'on relève sont originaux ou s'ils proviennent,
au contraire, de traditions ou d'écrits antérieurs ; en lin
d'examiner si ces traits sont des représentations sincères
de la vérité, des charges ou des idéalisations prémédi-
tées ou conventionnelles. La compilation sans critique ne
peut aboutir qu'à des résultats fâcheux : que l'on se
figure, par exemple, l'image du paysan français « au
xi\" siècle » qui serait obtenu, dans six cents ans. en
manipulant ainsi notre littérature contemporaine, par la
juxtaposition brutale de textes ramassés dans Balzac,
George Sand, Zola et Mistral.
Ainsi énoncés, ces préceptes ont l'air d'être si simples
qu'il parait aisé de s'y conformer et presque impossible
de les violer. Mais c'est une illusion. — D'abord, il v a
des documents dont l'interprétation embarrasse et
divise les plus experts1. Et puis, en pratique, il est né-
cessaire d'exercer sur les tendances instinctives un con-
trôle très vigilant pour ne pas se laisser aller à considé-
rer comme valables, et à mettre sur le même plan, tous les
témoignages que l'on a pris la peine de recueillir. — En
fait, pour décrire la vie journalière dans la France « du
moyen âge », on a utilisé, simultanément et sans choix,
les chansons de geste qui, comme celle du « Pèlerinage
i. On a beaucoup discuté, par exemple, au sujet de 1' « auto-
rité historique » des chansons de geste. Que ces poèmes
offrent une image exacte du temps où ils ont été coni[
c'était l'opinion de M. L. Gautier {Les épopées françaises, II2,
p. ~ô!i); c'est aussi celle de A. Schultz (Das hôfische Lrben, I,
p. x). II. Schrôder fait des réserves (Zur Waffen und Schiffs
Kunde tirs deutschen Mittelalters bis um 'lasJahr 1200. Kiel, 1890).
Cf. J. von Môrner, Die deutschen und franzôsischen Heldengedichte
'1rs Mittelalters ah Quelle fur die Culturgeschichte (Leipzig, 188G).
INTRODUCTION Y
de Charlemagne », ont un caractère de grossièreté ar-
chaïque, et les poèmes de basse époque, entièrement
rajeunis à la mode de la société courtoise. Combien de
fois n'a-t-on pas invoqué, sous prétexte de faire con-
naître les Français du xme siècle, des récits puisés par
les auteurs du xme siècle dans la tradition, même dans
des traditions très anciennes, d'origine orientale? On a
pris au pied de la lettre les malices des fabliaux et les
déclamations des prédicateurs. Toutes les fautes de mé-
thode qu'il est possible de commettre en ces matières
ont été souvent et sont encore commises ' .
II. Supposons maintenant que les sources, conve-
nablement préparées, soient à la disposition de personnes
prémunies contre les erreurs les plus lourdes. — Com-
ment va-t-on procéder ?
L n procédé très correct consiste à dépouiller des docu-
ments pour y recueillirdes données et à classer méthodi-
quement ces données sous des rubriques, sans que l'opé-
rateur soit dans le cas d'ajouter quoi que ce soit de son
propre fonds. On forme ainsi des recueils de textes, plus
ou moins bien agencés. Et il existe de ces recueils deux
types assez bien définis, suivant que l'opérateur s'est
proposé d'extraire certaines données d'un ensemble de
i. La seconde génération des historiens de la société française
au moyen âge n'usait pas d'une méthode très sure. C'est pour-
quoi on doit consulter avec précaution A. Franklin (La vie privée
(V nuire fois Paris, en cours de publication depuis 1887), P. La-
croix (Mœurs, usages et coutumes au moyen âge et à l'époque de la
Renaissance. Paris, i8"3), A. Méray (L« vie au temps des trou-
vhres, La vie au temps des troubadours. Paris, 1873, 1876), et R.
Rosières (Histoire de la société française au moyen âge. Paris,
l884, 2 vol.). Plusieurs des dissertations récentes qui figurent
ci-dessous, clans l'Appendice bibliographique, ont été exécutées
aussi sans précautions critiques (nos 92, loi, etc.).
M LA SOCIETE FRANÇAISE Al Mil" SIECLE
documents, un bien, de certains documents, toute la
substance utile.
Depuis que les documents du moyen âge sont un objet
d'études, on a lait des recueil- de textes relatifs aux choses
du moyen âge. Ainsi lit Du Cange, dont le Glossaire
n'est, comme on sait, qu'une très vaste collection de
textes rangés sous des rubriques alphabétiques1. Les édi-
teurs d'écrits du moyen âge ont gardé longtemps l'habi-
tude d'en commenter les passages difficiles ou singuliers
en confrontant, dans des notes, les textes du même genre
ou sur le même sujet qu'ils avaient rencontrés ailleurs2.
Ces excursus démesurés, ou les Roquefort et les Fran-
> i - r 1 1 1 < • - M i » 1 1 < • 1 \idaient naguère, sans discernement et
-au- goût, leurs tiroirs pleins de citations hétérogènes,
sont désormais passés de mode: les éditeurs d'aujour-
d'hui, sans s'interdii e les rapprochements explicatifs, cora-
paratifs mi complémentaires, n'en font plus quedetopi-
i. \ oir les Indices ad Glossarium, t. \ II. p. 471 et suiv.
A. Schultz, le meilleur historien moderne de la vie privée au
moyen âge, ne B'est peut-être pas assez servi de ces « Indices ».
2. A titre de spécimen, -*oir. au t. II des Poésies de Marie de
France (pp. 10,7-202). la note de Roquefort sur la médecine, les
chirurgiens et l'éducation médicale des femmes au moyen âge ;
ou bien, dans ses éditions de Floriant cl Florete et de La Guerre
<le Navarre, les notes de Francisque-Michel qui sont des enfi-
lade- de citations sur l'extrême licence des mœurs (F/, et FI.,
p. xxxvi), sur les vilains (ibid., p. lui), sur les chevaux (Guerre
de Navarre, pp. 004-527), les heaume- (ibid., pp. 533-54o),
les cors et le- olifants (ibid., pp. 6aa-63i). — Cf. quelques réfé-
rences, directes ou indirectes, à des excursus de ce genre, dans
la Table analytique des dix premiers volumes de la Romania
(Pari-. [885), à l'art. « Mœurs ». — De même, vers la même
époque, procédaient en Allemagne, pour les textes de l'ancienne
littérature allemande, Haupt. Zarncke, Zingerle. etc.
INTRODUCTION VII
ques, et les réduisent au nécessaire1. Mais ee n'est pas à
dire que l'on ait renoncé à colliger, dans l'ensemble de
la littérature, les textes qui s'éclairent réciproquement.
Au contraire, les travaux lexicographiques de celte espèce
ont maintenant tant d'étendue qu'on est obligé d'en pu-
blier les résultats à part, sous forme d'opuscules spéciaux.
— Ce sont surtout des étudiants et d'anciens étudiants
en pliilologie, et non pas des historiens, cjui, depuis
quelques années, se sont attachés systématiquement, en
Allemagne, à ces travaux. Et cela s'explique. Les étudiants
en philologie romane ont été dressés d'abord, dans quel-
ques Universités allemandes, à recueillir soit dans un
poème, soit dans tous les poèmes d'un cycle, soit dans
les œuvres complètes d'un écrivain du moyen âge (comme
Chrétien de ïroies), des particularités de style, des for-
mules, des proverbes, etc. ±. Ils ont été invités ensuite,
i. A oir, par exemple, l'annotation sobre et précise des éditions
de P. Meyer. — Cf. Zeitschrift fur franzosische Sprôehe und
Litteratur, XIX (1897), 2e p., p. 173.
2. Recueil d'épitliètes : 0. Musse, Dieschm&ckenden Beiworter
und BeisdLze in den altfranzôsischert Chansons de geste. Halle,
1887.
Recueils de formules : K. Toile, Dos Betheuern und Beschwôren
in iler altromanischen Poésie, mit besonderer Berûcksichtigung der
franzôsischen. Erlangen, i883. Cf. Roumain, 1880, p. 635. —
R. Busch, Ueber die Betheuerungs und Beschwôrungsformeln in
(lin Miracles de Nostre Dame. Marburg, 1886. — J. Altona,
Gebete und Anrufungen in den allfranzôsischen Chansons de geste*
Marburg, i883. — G. Keutel, Die Anrufung der hôheren Wesen
in den allfranzôsischen Rilterromanen. Marburg, 188G. — G.
Drevling, Die Ausdrucksweise der ubertriebenen 1 erkleinerang
im altfranzô'sischen Karlsepos. Marburg, 1888. — Pour les for-
mules de salutation, voir ci-dessous, p. 320, n. 100.
Recueils de proverbes : E. Ebert, Die Sprichwôrter der allfran-
zôsischen Karlsepen. Marburg. 1 884 - Cf. Romania, 1885, p. 63i.
A III LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIII0 SIÈCLE
par analogie, à extraire, suivant la même méthode, d'un
groupe de documents littéraires1, tout ce qui s'y trouve-
rait d'intéressant pour une province des « antiquités »
(Altertùmer) ou de 1' « histoire de la civilisation » (Kul-
Innjcschichte) au moyen âge, car les « antiquités » et
1' « histoire de la civilisation » l'ont partie delà « philo-
logie» au sens large de l'expression. De là, des recueils
de textes sur les armes (offensives ou défensives), sur la
chasse, sur l'hospitalité, sur les manières de compter le
temps, sur les voyages, sur le sentiment de la nature,
sur le sentiment de la famille, sur l'idéal de la beauté
cl de la laideur au moyen âge, etc. Comme les recueils
de ce type sont acceptés par les Universités allemandes
pour l'obtention du grade de docteur en philosophie, il
est naturel qu'ils s'y soient promptement multipliés. On
commence à exploiter aussi, dans les Universités des
Etats-Unis, cette veine inépuisable1.
Les recueils où l'on a essayé d'extraire toute la sub-
stance historique d'un document ou de quelques docu-
— A. Kadler, Sprichwôrter and Sentenzen der altfranzôsischen
Artus and Abenteuerromane. Marburg, i885. — E. Cnyrim,
Sprichwôrter, sprichwôrtliche Redensarten und Sentenzen bei den
provenzalischen Lyrikérn. Marburg, 1887. — B. Peretz, Altpro-
venzalische Sprichwôrter... Erlangen, 1887. — ■ E. Bouchet,
Maximes et proverbes tirés des chansons de geste. Orléans, 1893.
Cf. Romania, i8qA, p. 3og. — J. Loth, Die Sprichwôrter und
Sentenzen der altfranzôsischen Fabliaux nach ihrem Inhall zusam-
mengestellt. Greifenberg, 1896. — O. Wandelt, Sprichwôrter
und Sentenzen des altfranzôsischen Dramas (1 ioo-i^oo). Marburg,
1887.
1. Voir l'Appendice bibliographique, p. 3ii. - — Il va de soi
que des travaux du même genre, plus nombreux encore, ont été
exécutés depuis vingt ans, en Allemagne, d'après les monuments
des littératures germaniques (allemande, anglaise, Scandinave)
INTRODUCTION IX
ments ont, pour la plupart, moins d'intérêt que les pré-
cédents1. Mieux vaut, assurément, lire Flamenca que la
dissertation d'Hermanni : Die eulturgeschichtlichen Momehte
im provenzalischen Roman « Flamenca », comme la Mireille
de Mistral que la dissertation de Maass : Allerlei provenzali-
scher I olksglaube nach F. MistraVs « Mireio » zusamrnen-
gestellt. Toutefois les éditeurs ou les critiques, qui, dans la
préface ou le compte rendu d'une édition critique, ont
travaillé à rassembler en gerbe tout ce que l'œuvre éditée
contient d'instructif et de savoureux pour l'histoire de
la vie privée 2 n'ont pas laissé de rendre ainsi des services
positifs 3.
En somme, les mosaïques de textes qui sont faites avec
soin, par des érudits intelligents, épargnent au public le
travail qu'elles ont coûté. De plus, elles sont inoffensives,
car, puisque le compilateur n'ajoute rien aux matériaux
qu'il agence, il ne risque pas de les abîmer : on peut tou-
jours vérifier les données qu'il se contente de présenter
du moyen âge. Voir Zeitschrift fur deutsche Philologie, XXIV,
p. 373 ; et le Bibliographischer Monatsbericht de G Fock, non
pas sous la rubrique « Histoire », mais sous la rubrique « Philo-
logie moderne ».
1. Appendice bibliographique, nos i3, 23, !\~j, kg, etc.
2. Aoir, par exemple, G. Paris sur le Châtelain de Couci
(dans {'Histoire littéraire, XXVIII, p. 363), et son compte rendu
de l'édition Todd de la Naissance du Chevalier au Cygne (dans
la Romania, 1890, p. 334)-
3. Le plus méritoire, parce qu'il a été fait sur des textes iné-
dits, des travaux de ce type, est sans contredit le relevé, par B.
Hauréau (Notices et Extraits de quelques manuscrits latins de la
Bibliothèque nationale. Paris, 1890-93, 6 vol. in-8), des traits
intéressants pour l'histoire des mœurs au xne et au xine siècle
qui se trouvent dans quelques recueils de sermons manuscrits
de la Bibliothèque nationale.
\ LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
d une manière analytique, pour plus de commodité. —
Mais il n'en esl pas de même d'un autre procédé d'exposi-
tion quia été aussi employé: l'essai, forme rapide et dan-
gereuse de synthèse. L'essayiste fait part de l'impression
qu il a éprouvée el des réflexions qui lui sont venues à l'es-
prit en lisant un certain nombre de documents ; ilenc!
quelques textes, ceux qu'il connaît, dans des conclusions
raies qui en dépassent souvent la portée) et des ré-
flexions personnelles (qu'il n'a pas toujours la précaution
de présentercomme telles). Non seulement l'essa yiste, dont
les matériaux -'Hit rassemblés à la hâte, est condamné par là
à commettre des erreurs d'interprétation, mais, -il s'agit
de sentiments el de croyances, la déclamation le guette.
Il n'y a lien de plus choquant, pour ceux qui savent, que
certaine- apologies tendancieuses ou romantique-, tru-
culentes ou doucereuses, de la société du moyen à^e. —
S'il peut paraître un peu ridicule de s'atteler à lire les
romans du cycle d'Artur ou ceux du cvcle de Charle-
magne pour y noter tout ce qui concerne les chiens, les
chevaux, les harnais ou les duels, il n'est pas raisonnahle
de discourir, après avoir parcouru un ou deux de ces
poèmes, sur a le-- passions au moyen âge»1.
La seule forme eorrecte du procédé svnthétique d'expo-
sition serait un tableau des conclusions qui se dégagent
de la comparaison de tous le- textes, préalablement re-
cueillis et classés par espèces de faits. Quoique tous les
i. Les essais qui ont été exécutés justpjà présent, à notre con-
naissance, sont compris, comme les recueils de textes, dans
l'Appendice bibliographique de la page 3n, qui est une seconde
édition, augmentée, d'une liste publiée au t. LX1II (1897) ^e
la Revue historique, sous ce titre : Les travaux sur l'histoire de
iété française nu moyen âge d'après les sources littéraires.
IXTUODI'CTION XI
recueils de textes possibles et désirables n'aient pas encore
été exécutés, quelques hommes conscients des difficultés
de l'entreprise ont déjà tenté de décrire ainsi « la société »
ou « la vie » au moyen âge.
Les premiers ouvrages de ce genre qui soient vraiment
considérables sont ceux de MM. A. Schultz (Das hôfische
Leben zurZeit der Minnesinger) ' et L. Gautier (La Cheva-
lerie/ -. — Le livre de M. Schultz est tout à fait con-
forme à la définition qui précède de la synthèse normale:
c'est un tableau sobre et précis, absolument exempt d'in-
tentions édifiantes ou esthétiques, et convenablement
composé, des conclusions qui se dégagent de la compa-
raison des textes. L'auteur a dépouillé lui-même la plus
grande partie des œuvres littéraires du moyen âge qui
font connaître la vie courtoise ; il a utilisé tous les dé-
pouillements partiels : il s'est servi accessoirement des
autres sources, diplomatiques et archéologiques. — La
Chevalerie , de M. L. Gautier, se présente sous l'aspect,
plus engageant peut-être, d'un « Voyage du jeune Ana-
charsis » ; et une foule d'opinions religieuses et morales,
personnelles à l'auteur, y sont développées à loisir. Ce ne
serait donc qu'un «essai», s'il ne renfermait des notes
très copieuses où beaucoup de textes ont été utilement
rapprochés pour la première fois. — Tout le monde re-
i. A. Schultz, Das hôfische Leben zur Zeit der Minnesinger.
Leipzig, 1889, 2 v°l- in"8, 2e édition. La ire édition est de 1879.
— M. A. Schultz, dans cet ouvrage, ne traite que de la « vie
privée », en laissant formellement de côté ce qui touche les idées
et les sentiments. 11 a publié depuis un ouvrage élémentaire
du même genre, mais plus général : Das huusliche Leben der
europàischen Kulturvôlker vom Miltelalter (Berlin, igo3, in-8).
2. L. Gautier, La Chevalerie. Paris, i884, gr. in-8. Pas de
changements dans les éditions postérieures.
XII LA SOCIETE FRANÇAISE Al \III SIECLE
connaît, du reste, qu'un livre analogue à celui de Schultz,
mais exclusivement composé d'après les sources françaises* ,
manque encore, a Dans le domaine de l'histoire delà vie
privée et des mœurs ■>. disait M. L. Gautier, « de nou-
veaux travaux s'imposent à 1 activité des médiévistes2
« Les matériaux abondent, écrivait naguère <i. Pari-, et
il serait bien à souhaiter qu'un ouvrage du même genre
[que Dos hôfische Leben] lut consacré, par un Français,
à la vie du moyen âge en France » ;.
Il ne pouvait être question de refaire, dans un chapitre
d'une « Histoire de France», entrente pages, ce tableau
de la vie journalière au xm siècle, que personne n'a
encore tracé à la satisfaction des connaisseurs et dont il
faudrait plusieurs volume- et beaucoup d'années pour
dessiner l'ensemble. D'autre part, plutôt se taire que se
résigner à des généralisation- hâtives ou aux pitoyables
artifices de la mise en scène littéraire. — Il me parut
évident qu'une seule voie était ouverte : faire passer sous
les veux du lecteur quelques documents daté- el certains,
dans leur teneur originale (c est-à-dire sans les découper
en petits morceaux), en \ joignant les avertissements
convenables, afin que le lecteur eût, à défaut d'une connais-
sance totale, des impies-ion- directe- dont rien ne ternit
i. M. Schultz s'est proposé de décrire la vie allemande au
moyen âge ; mais, comme la société française fut, au moven
âge, le modèle des sociétés voisines, il - est permis d'alléiruer
couramment les documents français. Cela lui a été reproché.
Voir Zeitschr ij t fur deutsche Philologie, 1892, p. 37^.
2. L. Gautier, Les Epopées françaises, II8, p. 7 ,r> 3 .
3. Romania, XX (1890), p. '192.
INTRODUCTION XIH
authenticité. Le savant éditeur des œuvres poétiques
Philippe de Beaûmanoir, M. Hermann Suehier, n'a-
-il pas été conduit à dire que le roman de Jehan et Blonde,
peint, mieux peut-être que de savantes dissertations,
?s détails de la vie chevaleresque au xme siècle ' » ?
Je me décidai, en conséquence, à choisir, pour garnir
chapitre 11 du Livre II de 1' « Histoire du xine siècle »,
certain nombre de romans, de fabliaux et d'oeuvres
parénétiques2. Mais, avant d'arrêter mes choix, j'avais lu
ou relu, naturellement, la plupart des documents acces-
sibles. Or il se trouva que, cela fait, j'aurais souhaité
d'avoir à ma disposition plus de place que je n'en avais.
Ainsi, pour ne parler que des romans, qui sont un si
clair et si fidèle miroir de la vie au xme siècle, j'en pré-
sentai deux, Jehan et Blonde (par Philippe de Beaûma-
noir) et Bauduin de Sebourc; j'aurais voulu en analyser
une douzaine. J'ai aujourd'hui le plaisir de pouvoir com-
bler, sur ce point, les lacunes inévitables de ma première
esquisse.
C'est ici, du reste, le lieu de dire qu'on a eu depuis
longtemps l'idée de porter à la connaissance du public
lettré qui n'est pas médiéviste de profession des romans
du moyen âge. Mais tous ceux qui se sont livrés jusqu'à
présent à cet exercice l'ont fait, semble-t-il, avec des
intentions très différentes des nôtres.
Tressan, l'auteur du Corps d'extraits de romans de che-
lerie (178a), n'avait guère le dessein de faire connaître,
par ses bizarres adaptations, à la mode de son temps, des
romans du moyen âge, la société où ces œuvres avaient
1. II. Suehier, Œuvres poétiques de Ph. de Beaûmanoir, I,
p. ci.
2. Histoire de France, III, 2, pp. 355 et suiv.
\IV IV SOCIETE FRANÇAISE Al SUT SIECLE
été composées. Depuis, beaucoup do romans du moven
âge ont été analysés, traduits ou arrangés pour Je public.
Mais on doit distinguer, à cet égard, plusieurs espèces
d'entreprises. D'abord !<■< entreprises de librairie, dont il
n'y a rien à dire : quelques romans du moyen âge, conti-
nuellement remaniés au cours des siècles, n'ont pas
d'avoir de- lecteur- les Bibliothèques bleues »). En
second lieu, plusieurs personnes, qui ont jugé à propos de
rendre aux générations actuelles les récits familiers aux
hommes du moyen âge, l'ont fait soit parce qu'elles attri-
buaient à ces récits des vertus réconfortantes pour la
« poésie nationale ». soit, simplement, parce qu'elles les
trouvaient agréables el de nature à plaire encore en un
temps où toutes les formes d'art sont comprises et goù-
tées. M. de Vogué s sommait » naguère « les savants »
de mettre « à la portée du grand public des versions de
nos chansons de geste où il put reconnaître ses sentiments
d'aujourd'hui dans le cœur des trouvères de jadis ».
M. L. Clédal écrivait, en commençant une série d' «ana-
lyses de nos vieux poèmes, coupées de traductions
archaïques » : Nous espérons contribuer utilement à
la vulgarisation delà littérature française au moven âge,
qui ne vaut j><i? seulement pur les matériaux qu'elle fournit
à l'histoire de la langue el îles mœurs*. » Lne foule
d'écrivains se sont, en ces derniers temps, précipités sur
ces pistes. Ceux qui avaient reçu une éducation scien-
tifique ont essayé de restituer les formes primitives
des légendes du moven âge et de les raconter une fois
de plus, en les purgeant des traits adventices, sans rien
i. Revue de philologie française el provençale, VIII (1894),
p. 161. — Voir ib., p. 200 et suiv., une analyse, d'après ce
système, de la Châtelaine de Vergy.
INTRODUCTION XV
laisser perdre de leur force ou de leur grâce originales.
Les autres, inversement, se sont servis des œuvres
anciennes comme de thèmes à amplifications person-
nelles. Il a été dépensé ainsi beaucoup de travail subtil
ou ingénu. Et ce n'est pas fini, parait-il: on annonce
nue « les jours sont proches où les vieilles gestes revi-
vront » et que. « parmi les tout jeunes poètes, celui-ci
renom elle la Geste du Roi », tandis que « cet autre
réveille le peuple des Allégories au beau jardin idéolo-
gique du xme siècle » '.
Le point de vue où se sont placés ces philologues et
ces littérateurs est éthique et esthétique, ou exclusive-
i. G. Paris pensait qu' « il serait intéressant de donner un
relevé de tous les essais qui ont été faits en France depuis le
xvme siècle, et surtout de nos jours, pour renouveler les romans
du moyen âge » : Delvau, d'Avril, P. Delair (1897), G. Gour-
don (1901), J. Fabre (1902), et tant d'autres. On n'a rien fait
de mieux, en ce genre, que le Huon de Bordeaux de G. Paris
lui-même. ^ oir aussi Le roman de Tristan et Yseut, « traduit et
restauré » par J. Bédier (S. d.) et la « mise en français mo-
derne » d'Aucassin et Nicolette par G. Michaut (S. d.).
Les romans français du moyen âge ont été récemment renou-
velés à l'étranger de la même manière que chez nous. En Alle-
magne (voir l'agréable volume de W. Hertz, Spielrnannsbuch.
Novellen in Versen ans dem XII und XIII Jahrhundert [Stuttgart,
1900], qui contient la traduction en vers de seize de nos nou-
velles, avec une dissertation sur les ménestrels). En Angleterre :
•T. Asbton, Romances of Chivalry (London, 1887); W. Morris,
Old french romances (London, 1896) ; cf. ci-dessous, p. 222,
n. 2. En Danemark (Romania, 1897, p. 610).
Les romans allemands et anglais du moven âge, imités du
français, ont été l'objet de soins analogues, Voir, par exemple,
l'adaptation du chef-d'œuvre de l'ancienne littérature chevale-
resque en anglais : Sir Gawain and Oie Green Knight, a middle-
english arthurian romance, retold in modem prose, p. p. Jessie
L. Weston (London, il
XVI LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIECLE
ment esthétique. Mais notre point de vue, à nous, est
strictement historique : nous nous sommes proposé seu-
lement de taire converger des miroirs où se reflète
l'image d'un monde qui a été.
A cet effet, il était indiqué de choisir, entre tous les
romans du moyen âge, non pas les plus poétiques, où
les traditions primitives, la fiction etla réalité sont inti-
mement fondues, mais ceux qui correspondent à peu
près aux romans modernes d'ohservation ou de mœurs.
Comme il v en a beaucoup qui satisfont à cette définition,
il a paru prudent d'éliminer a priori tout ce qui se ratta-
chait aux cycles carolingien, breton et gréco-romain,
parce qu'il se pose, à propos de la plupart des œuvres
cycliques, des questions générales d'interprétation où
il était impossible d'entrer. Restaient les romans dits
« d'aventure ». Chacun sait que l'on est convenu d'ap-
peler ainsi ceux qui n'appartiennent à aucun cycle et
qui, « reposant sur des historiettes locales ou sur des
contes traditionnels, réduits à l'état de thèmes», sont sortis
presque tout entiers de l'imagination de leurs auteurs.
Au xiue siècle, il convenait qu'un roman eût au moins six
à sept mille vers ; lorsque le thème choisi ne suffisait
pas à fournir un récit assez étendu, on étoffait en ajou-
tant des épisodes, des conversations, des descriptions. Or,
les auteurs de romans d'aventure « ont ordinairement
cherché une partie de leur succès dans la peinture de la
société élégante à laquelle ils s'adressaient et dans la des-
cription de sa vie extérieure» (G. Paris). — Mais les
romans d'aventure du xne et du xm° siècle sont nom-
breux. M. G. Paris, qui s'en était occupé au Collège de
France pendant plusieurs années et qui se promettait de
leur consacrer un volume entier de l'Histoire littéraire,
en comptait plus de soixante-dix (y compris ceux qui ne
INTRODUCTION £V1I
ît plus connus que par des allusions ou des imitations
ràngères)1. Il a paru convenable d'éliminer a priori
)us ceux qui, comme le médiocre Richard U Biaus ouïe
îarmant Partenopeus de Blois, rapportent des aventures
fantastiques ou tout à fait invraisemblables ; ces embel-
lissements fabuleux, qu'il n'aurait pas été possible de sa-
crifier tout à fait, quoiqu'ils soient parfois postiches,
auraient risqué de compromettre l'impression de réalité
que l'on désirait procurer. — Enfin, dans les deux ou
trois douzaines d'œuvres entre lesquelles on pouvait
encore hésiter après ces retranchements successifs, il a
été facile de distinguer celles qui sont à la fois les plus
jolies (car cela non plus n'était pas indifférent), les plus
vivantes et les plus probantes 2. Ce n'est pas à dire que
nous n'en ayions point regretté quelques-unes, d'une
psychologie très fine, comme le Lai du Conseil, ou d'un
caractère historique assez accentué, tomme le Roman
de Ham 3, Eustache le Moine'", Gilles de Chin'', etc. ; mais
force était de se borner 6.
i. Il voulut bien me communiquer, en juillet 1902, la liste
qu'il en avait dressée. Cf. la liste de Liltré dans l'Histoire littéraire,
XXII, pp. 757-887.
2. Plusieurs romans d'aventure traitent le même sujet; mais,
à notre point de vue, il n'y avait pas à hésiter, par exemple,
entre la Rose et la \ iolette, entre la Manekine et la Comtesse
d'Anjou.
3. Assez bonne analyse, postérieure à l'édition, par M. Peigné-
Delacour, dans Congrès scientifique de France. Vingtième session,
t. II (i854), pp. 334-373.
4. Ed. J. Trost et W. Fôrster dans la « Romanische Biblio-
thek. » (Halle, 1891). Cf. Romania, XXI, p. 279.
5. Publié par E. de Reiffenberg en 1847 dans la « Collection
des chroniques belges ».
6. La disparition d'un roman dont Morice de Craon, un des
WILI LA SOCIETE FRANÇAISE AU Xlir SIECLE
Etant données nos intentions, il n'y avait guère qu'une
manière de traiter ici chacune des œuvres retenues. En
faire précéder l'analyse d'une notice où les renseigne-
ments nécessaires seraient fournis sur les manuscrits et
les éditions, sur l'auteur et la date de la composition,
sans insister sur l'histoire du thème adopté par l'auteur
à moins qu'elle offrît quelque intérêt pour la connais-
sance du milieu où l'œuvre a été écrite. Analyser chaque
roman, sans rien omettre, autant que possible, de ce qui
est caractéristique, mais en laissant tomber ce qui est
banal, de tous les temps et de tous les pays, ou de pur
remplissage; les romanciers du moyen âge ne craignaient
pas de parler pour ne rien dire, et leur incontinence
contribue beaucoup à dégoûter de les lire les gens d'au-
jourd'hui, qui sont habitués à des nourritures plus con-
densées. Mais ce qui, aujourd'hui, dégoûte surtout de
lire les romans du \uie siècle, c'est, on n'en saurait
douter, qu'ils ne sont plus intelligibles qu'au petit
nombre des personnes versées dans l'ancienne langue. Je
n'ai pas cru, cependant, qu'il fût possible de s'abstenir
d'insérer, dans les analyses, des citations textuelles.
Presque tout le parfum discret de certaines descriptions,
et surtout des conversations, se serait dissipé à la tra-
duction. Les analyses qui suivent sont donc coupées
d'extraits textuels. Cette méthode est d'ailleurs celle qui
a été employée en pareil cas, avec plus ou moins de tact.
principaux barons de l'Anjou sous Henri II Plantagenet et ses
fils, était le héros et dont il n'existe plus qu'un écho dénaturé
dans un poème en allemand du xme siècle (Moriz von Craon,
vers I2i5), esl particulièrement regrettable. Voir l'analyse du
poème allemand dans la Romania, WIII (i8g4), pp. i66 à !\~\-
L'inspiration de ce roman rappelait sans doute celle du Châtelain
de Couci.
INTRODUCTION
de talent et d'agrément, par les rédacteurs de Y Histoire
littéraire, notamment par E. Littré et G. Paris '.
Il va de soi que je n'ai rien ajouté, consciemment, de
mon cru et cpie, m'aventurant pour une fois sur les
chasses réservées de la philologie romane, j'ai fait de
mou mieux pour éviter les faux pas. Ne pas ajouter de
nuances est. dans l'espèce, aussi difficile que de n'omettre
aucun des traits qui ne doivent pas être omis. Et éviter
les faux pas n'est pas, en ces matières, aussi facile qu'on
pourrait croire. Il y a quantité de pièges clans les textes
dont il n'existe pas encore d'édition satisfaisante (comme
Galeranet Sone de Nansai), et, dans les autres, de l'aveu
même des éditeurs et des critiques qui en ont fait une
étude spéciale, tout n'est pas clair vu l'état des manus-
crits ou des connaissances.
Les dix romans d'aventures qui sont réunis clans ce
volume s'échelonnent depuis les dernières années du
xne siècle jusqu'à l'avènement des \alois. Deux (Joufroi,
la Châtelaine de Vergi) sont de provenance bourgui-
gnonne; le Châtelain de Coud, Guillaume de Dole, Galeran,
( nmlier d'Aupais et Sone de Nansqisont dus certainement
ou très probablement à des rimeurs originaires de la région
comprise entre la vallée d'Oise et le Hainaut : l'auteur de
i. Le parti adopté par M. Clédat (t. c), qui consiste à rem-
placer les citations textuelles par des « traductions archaïques»,
est évidemment bâtard et inacceptable. — Mais les citations
textuelles, sans inconvénient pour le public spécial de YHistoire
littéraire, sont un peu embarrassantes pour le lecteur ordinaire.
Afin de remédier à cet inconvénient, trois procédés sont légi-
times : i° un glossaire, à la fin du volume ; 2° traduire en note
XX LA SOCIETE FRANÇAISE AU Iffl" SIECLE
YEscou'fle était normand, celui de la Comtes*? d'Anjou
français, ceiuî de Flamenca méridional. La plupart de
ces romans ont été composés par des ménestrels dont
c'était le métier: mais trois au moins (le Châtelain de
Coud, Joufroi, la Comtesse d'Anjou) sont l'œuvre d'hom-
mes du monde, dont deux avouent, avec une évidente
sincérité, qu'ils ont trouvé la plume lourde.
Cependant ils sont presque tous coulés dans le même
moule; tous sont farcis de lieux communs; et aucun, si
ce n'est Flamenca, n'a d'accent personnel. Cela tient à ce
qu'il v avait alors, pour la fabrication des romans, un
gaufrier qui ne s'usa pas pendant longtemps. — D'autre
part, la société, la haute société élégante qu'ils décrivent
est la même. Cela tient à ce que, pendant longtemps,
ce monde-là ne changea guère. Et cela justifie, soit dit
en passant, que l'on ait eu le droit d'adopter ici le titre:
« la Société au \iu" siècle », en empiétant sur les bords
du xue et du xiv". et sans distinguer de périodes.
Lu autre trait commun des romans que nous avons
retenus est qu'ils ont eu, autrefois, peu de succès. Six
sur dix n'ont été conservés (pie par un seul manuscrit ' :
de trois autres nu ne connaît cpie deux exemplaires ; seul,
le conte de In Châtelaine de I ergia été souvent copié. Mais
les citations intercalées dans le texte; 3° ne traduire en note cjue
les expressions ou les passages difficiles des citations intercalées
dans le texte. Le second procédé s'imposait pour les extraits de
Flamenca, roman écrit en provençal. Pour les extraits en fran-
çais, le premier aurait été le meilleur ; mais il m'a été con-
seillé de suivre, pour épargner de la peine au lecteur, l'exemple
de (i. Paris (dans le « Lai de l'oiselet », Légendes du moyen âge,
lQû3), qui a employé le troisième.
i. Ces mss. uniques sont aujourd'hui dispersés à Paris, à
Copenhague, à Rome, à Turin, à Carcassonne.
INTRODUCTION XXI
quatre au moins de ce? écrits, si peu lus au moyen âge,
sont, en leur genre, d'incontestables chefs-d'œuvre :
Flamenca, Guillaume de Dole, l'Escoufle, le Châtelain de
Couci. Seul, Gautier d'Aupais est faible. Il ne faut donc
pas croire que le dédain des contemporains ait été justifié
par des raisons valables. Au contraire, c'est ici un cas
particulier du phénomène qui s'est produit si souvent au
moyen âge, et depuis : les livres qui ont trouvé beaucoup
d'amateurs sont les plus vulgaires, les plus distingués
sont parmi ceux qui ont été le moins goûtés ; il a tenu
au hasard, pendant des siècles, que les œuvres capitales
du moyen âge, comme l'Histoire de Guillaume le Maréchal,
et les -Mémoires de Joinville, ignorées de la postérité
immédiate, disparussent tout entières.
Xos dix romans permettent de se promener à l'aise
parmi les hommes et les choses du xuie siècle, comme
un étranger se promène dans un pays exotique, en regar-
dant les aspects extérieurs de la vie. L'étranger de passage
ne voit pas tout, certainement; mais il emporte pourtant
une impression générale. Il en sera ainsi du lecteur. Et
cette impression sera plus juste, je crois, que celle qu'il
retirerait d'autres sources, dans les mêmes conditions. On
se représente encore, d'ordinaire, le moyen âge français, et
spécialement le xin'; siècle, sous une forme et avec des cou-
leurs tout à fait fausses. Les modernes qui en ont parlé au
« grand public » s'étant assimilé avec prédilection la
littérature épique ou pseudo-épique, ont créé les figures
artificielles, en baudruche, qui flottent dans l'imagina-
tion populaire. Or la vieille France se voit telle qu'elle
était, pour qui sait voir, dans les romans d'aventure,
simple et souriante, très humaine. Les romanciers
d'aventure, comme les chansonniers de «este, ont beau
XXII LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
vanter uniformément, jusqu'à en être agaçants, les
mérites incomparables de leurs héros et de tout ce qui
leur appartient :
Onques Ector ne Achvlles,
Ne Patroclus ne Llixes,
Polynetes ne Tjdeûs,
Ne Tvocles ne Adrastus,
Li fort roi dont on tant parole...
Rois Alixandres, ne Porru».
Gadifers ne Emelidus
A cui mainte aventure avint,
Ne furent teil, ne tant n'avint
Com a cestui que je veut dire... ',
ils ne sont nullement dupes et ne défirent pas qu'on le
soit. Le cadre et le milieu où leurs personnages de con-
vention évoluent sont réels. Et l'on sent toujours, en les
lisant, l'humour sous-jacent, à l'anglai>e.
11 est, du reste, assez frappant que la haute société
française du xm* siècle, telle qu'elle apparaît dans nos
romans, toute occupée de sport, de flirt et de plaisirs
ruraux, ne ressemble à rien tant qu'à la société anglaise
d'une époque moins reculée, dont certains traits ont
persisté dans l'Angleterre contemporaine. Des manières
d'être et d'agir, comme des manière- de parler, jadis très
répandues, sinon universelles, en Occident, et dont quel-
ques-unes étaient originaires de la France du moven âge,
n'ont guère persisté qu'en Angleterre jusqu'à nos jours.
i. Gilles de Chin, v. n. — Comparez l'ancienne marche
anglaise : « Some talk of Alexander — And some of Hercules,
— Of Hector and Lvsander — And sucli L'reat namesas thèse ! —
But of ail the world's srreat heroes — There's none... »
INTRODUCTION XXIII
Les traces qui s'en voient encore contribuent à don-
ner à la vie anglaise sa physionomie particulière. Mais
il ne faut pas oublier que c'est l'archaïsme de ces ma-
nières qui en fait maintenant, pour nous, l'originalité
apparente.
Ce livre a été écrit à des moments de loisir, et comme
délassement : je voudrais que l'on eût autant d'agrément
à le lire que j'en ai eu à le faire.
Août igo3.
LA SOCIETE FRANÇAISE
AU XIIIe SIÈCLE
d'après dix romans d'aventure
GALE R AN
Le roman de Galeran a été découvert en 1877 par
M. A. Bouclier ie dans un manuscrit du xve siècle, qui
porte le n" a4o42 du fonds français de la Bibliothèque
nationale; on n'en connaît pas d'autre exemplaire.
M. Boucherie (y i883) n'a eu le temps d'en donner
qu'une édition « provisoire », « transcription pure et
simple » du manuscrit : Le roman de Gâtèrent, comte de
Bretagne, par le trouvère Renaat (« Société pour l'étude
des langues romanes. Publications spéciales ». Mont-
pellier-Paris, 1888, in-8). Cf. Romania, XVII, p. 43o-
453, et Revue des langues romanes, 4e série, t. II (1888),
p. 463.
« Le poème, dit M. Boucherie, est de la fin duxn" ou,
au plus tôt, des premières années du xme siècle. » Aucun
argument n'a été donné, du reste, à l'appui de cette affir-
mation, et il ne parait pas facile d'en trouver. On a dit :
le vague milieu historique où se développent les aven-
tures de Galeran et de Fresne est tel qu'on pouvait
2 LA SOCIETE FRANÇAISE VU Xlll' SIECLE
l'imaginer pendant la minorité d'ArtUr de Bretagne
(7 iao3) et avant la conquête de Nanti'- par Philippe-
V.uguste (1206) ; mais cela ne signifie rien. — D'autre
part, ^\ . Fôrster a déclaré (TZfe and Galeron, Halle a. S..
1891. p. xwiv) qu'il a des raisons de croire que la
date de la composition doit être placée fort avant dans
le \uie siècle, et peut-être à la fin; mais il n'a pas donné,
lui non plu», ses raisons, qui sont, parait-il, a intrin-
sèques » ' .
L'auteur, un ménestrel de profession, peut-être picard.
s'esl nommé à la lin: Renaut. Or, le célèbre Lai de
l'Ombre est l'œuvre d'un certain Jean Renaît. Il n'en a
pas fallu davantage pour que l'on ait été tenté d'iden-
tifier l'auteur de l'Ombre et l'auteur de Galeran. Mais
les quatre manuscrits de l'Ombre qui portent le nom
du poète le donnent très distinctement sous la forme
« Renart » (Le Lai de l'Ombre, p. p. J. Bédier [Friburgi
Helvetiorum, 1890], p. 9). Il n'y a donc pas lieu de
s'arrêter à une hypothèse qui ne repose sur rien. —
Plusieurs poèmes du moyen âge sont, du reste, dus à
un « Renaut » : le « Lai d'Ignaurès » (Histoire litté-
raire de la Francs. XVIII, p. 773), une « Vie de sainte
Geneviève » et celle de saint Jean Bouche-d'Or (G. Paris,
La littérature française au moyen âge, << 146, 1-17)-
Renaut, l'auteur de Galeran, ne nous apprend guère,
sur lui-même, que son nom. Connaissait-il, pour y avoir
été. la marche de Bretagne on il a placé l'abbaye de Beau-
séjour2 ? Ses indications topographiques (v. 810 et s.) sont
1 . L. Constans (Revue fies lawjnes romanes, I. c.) s'est prononcé
dans le même sens : l'examen des rimes, « et le fait qu'aux
v. 33c)7 et suiv. l'auteur se plaint de la mesquinerie du temps
présent ('.') » lui paraissent « indiquer plutôt le milieu du
xme siècle ».
a. Nom de fantaisie. Il n'y a jamais eu d'abbaye de Beauséjour
dans la marche de Bretagne, ni ailleurs.
GALERAN O
peu précises. Avait-il été en Normandie? il spécifie jus-
qu'au nom du saint sous l'invocation duquel était placée
l'église paroissiale de la Rochè-Guyon ; mais rien ne per-
met d'affirmer qu'il n'ait pas pris ce nom au hasard '.
Ce qu'il dit de la cour de Lorraine, du lourd allemand
Guinant et des gens d'Allemagne qui combattirent au
tournoi entre Chàlons et Reims2, donne à penser qu'il
avait fréquenté, comme la plupart de ses confrères, les
cours princières du Nord et de l'Est, où la noblesse ger-
manique se rencontrait avec la noblesse de France.
L'admiration de M. Boucherie pour le roman qu'il
avait découvert était sans bornes : « Œuvre vraiment
supérieure, qui est aux romans d aventures du moyen
âge ce qu'est Paul et Virginie aux romans du xvnic siè-
cle. » M. Boucherie a loué « le talent de composition
dont l'auteur a fait preuve, la pureté de sa langue et
l'élégance de son style, la variété et le charme de ses
descriptions, la délicatesse des sentiments qu'il prête à
ses principaux personnages, le pathétique des situations
et la vraisemblance des aventures ». Bref, il met Renaut
au-dessus de tous les poètes du moyen âge, y compris
Chrétien de ïroies 3 et l'auteur de Parlenopeus de B lois.
— De son côté, A. Mussafia qualifie Galeran de « bellissimo
poema ». — C'est beaucoup dire, sans doute. Outre que
Paul et Virginie n'a rien à faire ici, car il n'y a, natu-
rellement, dans Galeran aucune trace d'exotisme, nous
ne croyons pas que personne soit tenté, après avoir lu,
i. L'église paroissiale de la Roche-Gnyon a pour patron, non
pas saint Eloi, mais saint Samson, depuis le xvie siècle au
moins (E. Rousse, La Roche-Guvon, châtelains, château et bourg.
Paris, 1892, in-12).
«. \ . 6745. « Brundorez en va un requerre — Que Ties clai-
ment andegraive, — Le senechal de Landongrai ve. . . » — Le texte
de L'édition est inintelligible en cet endroit; corrections de G. Paris.
3. Cf. YV. Heitz, Spielniannsbuch, p. 4oi.
k LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
par exemple. VEscoufle, Guillaume de Dôle et Flamenca,
de placer Galeran au premier rang. Galeran est de la
même veine que VEscoufle, Guillaume de Dole et Fla-
menca; il n'esl pas indigne d'être comparé à ces écrits très
agréables, et voilà tout.
Il est d'ailleurs certain que « les principales données
du poème paraissent avoir été empruntées au Lui du
Fresne de Marie de France, ou tout au moins à ce fonds
commun de contes bretons où notre ancienne poésie
narrative a si largement puisé ». M. Fôrster Cl. c.j a
essavé d'établir, en outre, que Renaut s'est inspiré, en
même temps que du Lai du Fresne, de Ville et Galeron
de Gautier d'Arras : mais on demeure convaincu, après
avoir pris connaissance des arguments produits pour
l'appuyer, que cette hypothèse est improbable ' .
Il y avait une fois un bon chevalier, courtois, hardi,
vaillant et sage, nommé Brundoré. Il était très riche,
car il possédait Mantes, Gisors, ^ ernon et le pays
jusqu'à Rouen (v. 626;)). Madame Gente, sa femme,
était de très bonne famille, d'extraction royale et fort
belle ; mais elle avait le défaut de trop parler, et mé-
chamment, quand elle était « en haute alaine ». Or
il arriva que la femme, nommée Marsile, d'un des
hommes de Brundoré, nommé Maten 5, accoucha de
1. « Tous ces motifs circulaient dans l'air » (G. Paris, dans
la Romania, XXI. p. 278).
2. La forme singulière de ce nom est assurée, car elle *e
trouve en rime (v. 58).
GALERAX O
deux jumeaux. Madame Gente, qui n'avait pas encore
d'enfants, en conçut de la jalousie. Ln jour que toute
la noblesse du voisinage était réunie chez elle pour
les fêtes de l'Ascension, comme on faisait à son cer-
cle l'éloge des jumeaux de Marsile qui, pour leur âge,
étaient les plus sages du monde, elle apostropha
leur père : « Sire Maten, dit-elle, beau sire, clercs et
prêtres nous enseignent que, lorsqu'une femme a des
jumeaux, c'est qu'elle est allée avec deux hommes. »
C'est en vain que Brundoré, très gêné, essaya de répa-
rer cette algarade de sa femme ; tout le monde la
jugea « vilaine », c'est-à-dire inconvenante, et sire
Maten, prenant congé, retourna « en sa maison »,
décidé à ne plus servir, si bon seigneur qu'il fût, le
mari d'une personne qui l'avait gratuitement offensé.
Deux ans après, Madame Gente accoucha à son tour,
et de deux filles à la fois. Elle se repentit alors amère-
ment de la parole qu'elle avait dite « par desmesure ».
Mais le sort en était jeté. Vosant braver les soupçons
et la colère de Brundoré, elle fit appeler aussitôt un
de ses sergents, un certain Galet, qui lui était dévoué,
et le pria d'exposer secrètement une des jumelles,
sans lui faire de mal, en un lieu où elle aurait chance
d'être trouvée par des gens qui sauraient bien l'élever.
« Ce n'est pas pour m'excuser, dit Galet ; mais j'ai
peur : si vous vous repentez plus tard, me voilà con-
damné à mort. » Pourtant il se décida. La nuit il
emporta l'enfant, avec le magnifique trousseau crue
la sollicitude maternelle avait préparé : entre autres
choses cinq cents besans dans une bourse pour qui
0 LA SOCIETE FRANÇAISE AL" XIII'' SIECLE
trouverait l'abandonnée, une poignée de sel dan- une
aumônière en signe qu'elle n'était pas baptisée, et,
pour attester sa noble origine, une somptueuse pièce
d'étoffe, dans un sachet de samit, où Madame Gente
avait jadis, d'un art miraculeux, « tissé en fils d'orel
de soie » toute la vie des deux amants. Flme et Blan-
chefleur, le rapt delà belle Hélène par le berger Paris,
les douze IVfois de l'Année et les Quatre Éléments. —
Brundoré était à 1?. chasse quand il apprit la déli-
vrance de sa femme. 11 donna cinq marcs d'argent
au messager qui lui annonça la nouvelle et revint en
toute hâte. Mais il ne se douta pas de ce qui s'était
passé. Quelques semaines plus tard, il fit baptiser sa
fille unique, qui fut appelée Fleurie, en l'église Saint-
Eloi, à La Roche-Guyon.
Cependant Galet chevauchait par monts et par
\hux. à travers les bruyères et les ronces. A l'aube
du jour, au sortir d'un bouquet de bois, il aperçut
une « villete » (un hameau) dont les mesnils (les
maisonnettes) étaient épars. Ils s'approcha prudem-
ment d'un de ces mesnils, isolé au milieu des champs,
clos d'une Veille haie d'épine et d'un fossé; il entra
« par le pont » et heurta la porte fermée tant qu'une
femme vint ouvrir :
728 « Frère, fait elle, que puet ce estre ?
()ui es . Ou va< .' Et tu dont viens .'
— « Encui * avrez de mov L'ran~ bîi
Ce dis! (jalet. se Dieu me vove.
Mais or s lûJfcez tant que je sove
Aujourd'hui.
Ung pou, dame, cy reposez. »
Quant celle l'oit ainsi parler
Hors nel voulst mie faire aller,
Ainz li a dit : « Descendez dons ;
\ o biau parler plus que vo dons
^ ous donra bon Iioustel encui. »
Après s'être réconforté aux dépens de la bonne veuve,
mangé un chapon de sa basse-cour et ses gâteaux, et bu
de son vin au tonneau qu'elle avait en dépense, Galet,
quittant les routes et les champs où il aurait pu être
reconnu, s'enfonça dans la « grande forêt antique ».
Sept jours de marche le conduisirent dans une vallée
plantureuse qu'il n'aAait jamais vue et où s'élevait,
entre les vignes, les vergers, les bois et les eaux, une
abbaye de dames nobles. C'était la riche abbaye de
Beauséjour, en la marche de Bretagne. Galet attacha
le berceau aux cornes d'ivoire dorées, qui contenait
l'enfant, à la fourche d'un gros frêne, près des portes
de l'abbaye, et s'en alla.
Le lendemain, l'abbesse Ermine, sœur de la com-
tesse de Bretagne, devait aller à la cour de son beau-
frère pour assister aux fêtes qui s'y préparaient à l'oc-
casion de la naissance d'un fils, Galeran, l'héritier
présomptif de la Bretagne. Elle s'était levée de bon
matin et s'installait dans un char encourtiné d'un tapis
de Reims, avec cinq de ses nonnains. Les bagages
(draps, livrées, joyaux, harnais) étaient bouclés sur
des sommiers*. Plusieurs écuyers formaient l'escorte,
avec le chapelain, Lohier, homme excellent, que l'ab-
besse aimait beaucoup :
* Cbevaux de charge.
ô LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIIIe SIECLE
<ji4 Uncques homs de li ouv n'a
Qu'il feïst de son corps folie.
La maison ot toute en baillie
Car l'abba e]sse moult le crut...
Il ot la bouche bien a'pperte
A bien chanter et a bien lire.
N'es toit de li meilleur eslire
Pour conseillier un desvoié...
Si se savoit bien enlremeetre
De trover layz et nouviaux chans.
Moult fu de biaux deduiz trouvans
Et en françoys et en latin.
N'est oultrageux de boire vin.
Ne a jeun n'a voit mate chiere*.
11 savoit toute la manière
De herpe, d'autres instrumens.
Si savoit tous les jugemens
D'eschiés**, de tables, d'autres jeuz.
Hauz lions estoit, doulz et piteuz.
C'est le chapelain Lohier qui, s'étant arrêté sous le
Irène pour « dire primes » à voix basse, découvrit
le berceau. Il fut le parrain de l'enfant, dont la
prieure lut marraine, et qui reçut le nom de Fresne,
de l'arbre où Galet l'avait mise. On choisit, pour
Fresne, une nourrice, femme « de gentil parage »
dont le mari était mort à la guerre et qui fut habillée
de neuf (peli.-»>' grise, surcot et cutte d'écarlate). En
même temps, l'abbesse priait sa sœur de lui confier
Galeran. son neveu, pour l'élever à l'abbaye : il avait,
lui aussi, une nourrice de sang noble, car il n'aurait
pas été convenable qu'un enfant bien né fût allaité
par « mal enseignée ou vilaine ». — Les deux enfants,
Fresne et Galeran. grandirent donc cote à côte.
* triste mine. — ** échecs.
GALERAN O
Tous deux devinrent accomplis. Fresne apprit à
travailler avec la navette et l'aiguille : elle sut faire
•des aumonières, des draps ouvrés de soie et d'or; on
voit par la suite (v. 7221) qu'elle savait aussi lire,
écrire et parler latin : elle jouait de la harpe et chan-
tait :
n 68 Si lui aprint ses bons parreins
Laiz et sons, et baler des mains,
Toutes notes sarrasinoises,
Cliansons gascoignes et franroises,
Lofe^rraines et laiz bretons...
De son coté, Galeran apprit, du même Lohier, qui
fut son maître, ce qui convenait à son état : à quinze
ans, il savait comment on doit nourrir un oiseau —
gerfaut, autour, épervier, faucon gentil ou lanier, —
donner le vol ou rappeler ; il se connaissait en chiens de
chasse; il savait tirer de l'arbalète et fabriquer un
bonjon (trait d'arbalète) avec son couteau : il savait
jouer aux tables et aux échecs... Il montait à cheval
comme il faut et parlait bien.
Les deux jeunes gens s'aimèrent, naturellement;
mais en prenant garde de ne pas prêter à la médi-
sance, qui est toujours aux aguets. Toutefois la vigi-
lance de Lohier s'inquiéta. Un jour le cligne chape-
lain, ayant remarqué que sa filleule dépérissait et
« changeait de couleur », la prit par la main et la
fit asseoir devant lui, pour la voir «en my le visaige » .
Et il lui laissa entendre, assez brusquement, qu'il la
croyait enceinte. Elle fondit en larmes : « Hélas, dit-
elle, comment avez-vous pu croire cela ? Je suis ma-
3
IO LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
lade, malade d'amour, il est vrai, mais pas comme
vous pensez. » Là-dessus, Lohier, attendri, la pressa
de lui confier le nom de son ami : il s'emploierait
pour faciliter le mariage ; il donnerait au besoin à sa
filleule tout son avoir, plus de cent marcs d'esterlins
blancs. « Mais est-il digne de vous ? Et est-ce quel-
qu'un d'ici, sergent, valet ou écuyer? » Fresne se
redresse à ces mots :
1 577 « Sire, promesse ne loyers,
Ne rien qu'on me feïst entendre
Ne me feroit ou cuer descendre
A oulenté que tel gent amasse.
Ne suis mie de cuer si basse
Com vous cuidez, ne si villaine.
Plus que Paris n'aima tlelaine
M'aime Galeren, bien le sçay. »
« ^ pensez-vous ? répond le chapelain . Un homme
de sa naissance peut bien vous « tenir à amie », mais
il ne vous épousera pas, et j'ai peur qu'il ne vous
mente. » — 11 va trouver Galeran : « Vous avez l'air
triste, dit-il; quelles nouvelles de la forêt? est-ce ainsi
que vous avez profité de mes leçons ? Le monde n'ad-
met pas la mélancolie chez un seigneur de votre
rang ; on dira que vous avez été élevé sous les
peliçons des nonnains :
1677 Tout le monde blasme et reprent
Jeune varlet et ricbe et bault
Qu'en ne voit envoisié et baut*...
S'en vous voy faire cbiere mate**
En vo pays repris serez... »
* Que l'on ne voit gai et hardi. — ** Si l'on vous voit faire
triste mine...
GALER.VX I I
Si vous êtes amoureux, avouez-le : jeune valet qui
n'est pas amoureux perd son temps, c'est mon avis. .. »
— La conversation ne s'achève pas sans que Galeran
ait confessé ses chastes sentiments. — Le chapelain,
rassuré, mais embarrassé, conte la chose à sa sœur,
prieure du monastère et marraine de l'héroïne. Qu'en
pense-t-elle? Elle est enchantée, pour sa part, de cette
innocente intrigue, car elle aimait. Fresne de tout
son cœur et elle avait sa théorie au sujet des mésal-
liances :
igio « Li homs de riens ne s'amonte
Qui prent parage, avoir et honte...
Mais femme sage, c'est li voirs,
Aault mieulx que parage n'avoirs... »
Désormais les deux amants ne furent plus obligés
de dissimuler pour s'entretenir ensemble. Car Lohier
leur servit de chaperon, comme ce jour de printemps
où, après leur avoir fait entendre une messe mati-
nale, il les mena promener, avec la permission de
l'abbesse, dans le verger, planté de beatix arbres, sur
les bords de la rivière. Fresne, sans guimpe, ses
tresses sur les épaules, avait sa harpe au col ; Gale-
ran, magnifiquement vêtu d'une cotte et d'un surcot
de diaspre doré, fourrés d'hermine, avait sur la
tête un chapeau de violettes et de roses et tenait,
sur son poing ganté, un épervier. Les jeunes gens
s'assirent à l'ombre épaisse d'un chêne. Discrétion
du bon Lohier :
2109 Lohier ne les veult approucher,
Ainz est d'eulx assez trait arrière.
12 L.V SOCIETE FRANÇAISE Al EUT SIECLE
Si va regardant la rivière,
T.! les chans des ovseaux escoute.
Bien \cult qu'ilz parolent sanbz doubte
Que nulz nés puit grever ne nuyre.
Ce jour-là, ils échangèrent de doux propos, et
Galeran s'engagea à n'avoir jamais d'autre femme que
Fresne : il commençait à lui apprendre un « lai
nouvel » qu'il avait composé ]">ur elle et qu'elle
accompagnait sur sa harpe, lorsque Lohier re-
parut :
233o a Or tost, fait il, sans plus targier
Levez vous, sv irons men^i* r
Je ne lo* plus le demourer. »
Ils vivaient ainsi tous en paix quand arriva de Bre-
tagne à Beauséjour un grand seigneur de la cour
bretonne, cousin germain de l'abbesse. qui venait
« querre le damoisel ». Galeran s'attendait depuis
longtemps à être obligé de quitter son amie, car,
comme il l'avait dit à Lohier lors de se- premières
conlidences. il se sentait « le cuir et les os plus
durs ». et il n'ignorait pas que le temps approchait
où il aurait besoin de savoir ce qu'on apprend « à la
cour des hauts hommes /> (v. 1809). Mais le cousin
de l'abbesse apportait de tristes nouvelles : le comte
et la comtesse, pèreetmère de Galeran. étaient morts.
Deuil général. Séparation inévitable. Galeran recom-
mande sa iiancée au chapelain et à la prieure, el
part.
* loue, conseille.
GALERAN l3
Arrivé dans ses domaines, il esl reçu honorable-
ment par ses hommes, et, de là, passe en Angle-
terre pour « requérir ses fiefs et ses droits » et rendre
son hommage au roi. Mais, quoique maître de sept
villes et de cent châteaux « bons et forts », il ne songe
qu'à ses amours. Sous prétexte de voir l'abbesse, sa
tante, il revient à Beauséjour. Il y retourne sans cesse.
Et les gens jasent, car on s'aperçoit bientôt que c'est
pour Fresne qu'il y va :
2927 « Li cuens Galeren la honnie, »
Fait li uns. — « El l'a plus honny, »
Fait li autres. . .
« Ce puet nostre pais grever
Et ses parens et ses amys,
Quant il a si tout son cuer mis
En une garce povre estrange. »
A la fin l'abbesse, qui ne soupçonnait rien, est mise
au courant : son neveu renonce à « valoir » ; il
« séjourne » ; il a refusé les offres du roi d'Angle-
terre, qui voulait le retenir à sa cour jusqu'à ce qu'il
fût chevalier ; il ne fréquente pas les « bons » ; et
c'est la faute de Fresne. Elle se répand en reproches
dont le premier effet est d'éloigner définitivement le
jeune comte de Beauséjour. Mais, à Nantes, ses con-
seillers l'entreprennent derechef: « Est-il possible
qu'il se conduise d'une manière si peu conforme à son
rang et à ce que tout le monde attend de lui ? Faites-
vous faire chevalier :
3077 Faictes mander dix damoiseaux
Fieus a liaulx hommes de vo terre.
lZ| LA SOCIETE FRANÇAISE VI" XIIIe SIECLE
Si les menez por armes querre
A court ou de conte ou de roi,
Et allez a si hault conroy
Qu'on en parle jusque outre mer.
Haulx homs joyeux qui veut amer
Se doit atourner a proesce... »
Galeran est bien forcé de reconnaître la sagesse
de ces avis. Il s'y conforme; mais il emporte une
« manche » où Fresne a brodé sa propre image, la
harpe au col (« Ainsi tient elle son bliaut, quant elle
harpe... ») : ce sera son talisman dans les tournois.
Après avoir recommandé sa terre à Brun de Cla-
rent, son cousin, qui est aussi son homme, le jeune
comte s'éloigne en magnifique équipage. D'abord,
de l'argent monnayé, car c'est très utile hors de chez
soi :
3284 Estranges lioms est mal venuz
Qui d'avoir est povres tenuz
Et li riches est a lionneur ;
Si le tiennent tous a seigneur.
Trente sommiers blancs, chargés de draps, de
robes, d'armes, d'écuelles, de hanaps, de cuillers
et dépôts d'argent; et dix destriers d'Espagne. — Il
arrive à Metz, en Lorraine, où le maître de la Lor-
raine, du Brabant, des Ardennes, de la Hollande et de
la Bourgogne jusqu'à Lausanne, le duc Helvmans,
tient sa cour. Les rues de la ville, jonchées de menthe,
de jonc et de glaïeul, sont pleines de destriers, de
chevaliers, de valets qui portent des présents aux
pucelles et aux dames, de damoiseaux qui « font
GALERAN
l5
gorge » à leurs oiseaux. Aux fenêtres, des bannières
et des écus coloriés. Les murs sont tendus d'étoffes.
Le marché est très animé : venaison, volaille, pois-
son (que l'on vend à l'ombre), cire, épices (poivre
et cumin). Voici maintenant les changeurs, qui « ont
leur monnaie devant eux » et qui braillent en dis-
cutant :
33~5 Cil change, cil conte, cil noie,
Cil dit : « C'est voirs », cil : « C'est mençonge. »
Ils « changent », mais ils tiennent aussi des pierres
précieuses, des images d'or et d'argent, et de la
vaisselle de luxe. Innombrables sont, aux carrefours,
les montreurs de lions, de léopards, d'ours et de san-
gliers, les vielleurs, les chanteurs, les acrobates, les
faiseurs de tours ;
3390 Cy orriez cors et bousines*,
Et les cousteaux par ces cuisines
Dont cil queu ** les viandes couppent...
Cy a grant noise des mortiers
Et des cloches de ces moustiers
Qu'en sonne par la ville ensemble... '
A l'hôtel que Galeran a choisi, l'hôte et l'hôtesse,
qui savent très bien mettre en sûreté ce qu'on leur
confie et accommoder les chevaux, l'introduisent, lui
et sa suite, dans une grande salle tendue de draps et
jonchée d'herbe fraîche. Il distribue des robes à ses
trompettes. — ** cuisiniers.
1. Comparer la fête donnée à La Roche-Guyon lors des noces
projetées de Galeran avec Fleurie (v. 6808 et suiv.).
l6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
compagnons. Il va entendre la messe. Puis l'heure du
dîner sonne, et on entend de tous côtés « crier l'eau »
pour les ablutions.
Le Breton se décide alors à se présenter au duc,
avant qu'il ait pris place à table, car on peut mieux
juger du vouloir des gens « avant qu'ils boivent ». Il
se fait désigner le duc par son hôte, et, s'agenouil-
lant devant lui. avec ses damoiseaux, il présente sa
requête : « Sire, j'ai quitté mon pays pour vous ser-
vir, s'il vous plait. » Il se nomme. Le duc se dresse
aussitôt, le relève et l'embrasse « en my la face », sui-
vant l'usage du temps (« La costume estoit lors a ce »
v. 3534 : cf. aSi3): il se dit ravi de retenir à son
service le fils d'un comte de Bretagne, d'autant plus
que ledit comte lavait, jadis, aidé de ses conseils à
la cour du roi de France dans une affaire difficile
dont il n'était sorti que « malgré les royaux ». " Sans
plus », chevaliers et dames s'asseoient ; Galeran et ses
damoiseaux entrent immédiatement en fonctions,
« servent » et « taillent » comme il faut.
Dans ces fonctions domestiques d'aspirant à la
chevalerie, qui ne durèrent pas moins de deux ans,
le jeune comte de Bretagne se fit, à la cour de Lor-
raine, la meilleure réputation. Il « servait» très bien,
non seulement à table, mai-- « à rivière ». en bois, en
tournoi, en estour. Il était très généreux pour les
sergents du duc et les « povres chevaliers honteux »
qui, « par mesaise », séjournent dans les hôtels. Et,
à force de donner, il désarmait l'envie.
GALERAN 1 7
Cependant, il n'oubliait pas Fresne. Il avait d'abord
correspondu avec elle par des messagers secrets ;
mais l'abbesse en fut avertie, et elle en trembla de
colère. Ayant pris Fresne en flagrant délit de corres-
pondance interdite, elle l'accabla d'injures :
3G6q Si li a dit : « Orde* truande,
Corn tu m'as ou cuer grant duel mis,
Quant Galeren est tes amys
Qui sires est de ceste marche !... »
Cet incident mit fin nécessairement aux rapports
épistolaires. Galeran, pour éviter le « trop penser »,
qui « assote » tant de gens, chercha des distractions
dans le monde. Mais, pour Fresne, à Beauséjour, tout
alla de mal en pis. On l'insultait. Le bon Lohier, son
protecteur, était mort en la faisant son héritière. Elle
avait beau lire le psautier, elle pâlissait, s'assom-
brissait. L'abbesse, qui la haïssait, la railla un jour
sur sa mine. Fresne répondit vivement que ce n'était
pas aux nonnains, qui devraient se plomber le teint
au service de Dieu, à parler de ces choses-là à une
« femme du siècle » . Alors l'abbesse :
383g ... « Je vous feroye
Moult volentiers céans nonnain. »
Mais elle ne connaissait pas l'indomptable énergie
de Fresne, ni « de quel pied elle clochait » :
384 1 « Par saint Denis, ja de Fresnein »
Dit Fresne, « ne ferez rendue**.
sale.
religieuse, sœur converse.
IO LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIECLE
J'ay si aprise et entendue
A ie ' qu'en seust mener en cloistre
Que je n'y puis m'onneur accroître.
Nuls n'y fait euvre qui Dieu pleise,
Ghascun se rent pour vivre a aise.
Pour ce encore ne me vueil rendre.
Si je vueil a rendage entendre
Je m'en istray * de Biausejour,
S'entreray en plus dur séjour
Pour eschever** aise et délit. »
Cette attitude lui attira de nouvelles aménités :
« Garce baude et lécheresse***, s'écria Fabbesse, vous
ne serez pas « femme à comte » ; plutôt gagnerez-
vous votre pain, si vous vivez longtemps, à peigner
et à laver les déchets de laine. »
386o — « A Dieu ne plaise qu'ainsi aille
Ce dit Fresne a Madame Ermine...
Si je suis povre et foible et lasse
Je ne suis mie de cuer basse...
Mon cuer, Madame, si m'aprent
Que je ne face aultre mestier
Le jour fors lire mon saultier****
Et faire euvre d'or o'u de soie,
Oyr de Thebes ou de Troye,
Et en ma herpe lays noter,
Et aus eschez autruy mater
Ou mon oisel sur mon poign pestre.
Souvent ouy dire a mon maistre
Que tel us vient de gentillesse. »
Ses instincts aristocratiques ne l'empêchent pas, du
* je sortirai. — ** éviter. — *** fille hardie et libertine. —
**** psautier.
1. Éd. : Joie.
GAI.ERAN ig
reste, de proclamer que la naissance n'est pas tout et
qu'il y a des hauts et des bas dans tous les rangs de
la société :
3goi « En a veù maint povre prestre
Que l'en sçavoit bien entechié*,
\ enir a grant arceveschié...
Avoir ne nest** mie avec Fomme.
Telz est riches qui en la somme
Vient de richesse a povreté.
Tel a povres au nestre esté
C'on voit puis mourir en richesse. »
Mais c'en était trop pour Madame Ermine : après lui
avoir révélé le secret de sa naissance, elle mit l'enfant
trouvée à la porte, avec les différents objets qui avaient
été jadis recueillis dans son berceau. Fresne ne laissa
que le berceau : « Je le laisse, dit-elle à l'abbesse ;
s'il est céans nonnain ou femme qui en ait besoin
pour un enfant, il pourra être encore utile. » Là-des-
sus, elle fit affectueusement ses adieux à la prieure,
sa marraine, et s'en alla, toute seule, vêtue de drap
pers de Flandre, avec une malle troussée à la selle
de sa mule, et sa harpe.
Elle s'en alla en chantant. Dans les hôtels où elle
logeait, sa harpe lui servait à se rendre agréable aux
gens et, quelquefois, à payer son écot1. A Rouen, elle
avisa, dans la rue, une bourgeoise de bonne appa-
* pourvu de bonnes dispositions. — ** naît.
1. L'auteur observe incidemment, à ce propos (v. 4107):
« Elle n'est englesce n'escote » (elle n'est ni anglaise ni écos-
saise). Mais on ne voit pas bien ce qu'il veut dire par là.
20 LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIII SIECLE
rence qui était devant sa porte avec une petite fille,
et la salua :
4207 « Si vous me vouliez louer
Vostre oustel, je le loueroye... »
Mais la bourgeoise, méfiante :
/|2 23 ... « Amye,
Herbegeresse ne suis mie.
Damedieu* vous puist herbergier ! »
Toutefois la petite filleayant insisté pour que l'étran-
gère lut accueillie, sa mère y consentit. Fresne, qui
se faisait appeler Mahaut, s'installa dans la maison
et commença à travailler de son métier de brodeuse.
Avec le plus grand succès, car elle était très habile.
D'ailleurs, elle était si simple, si sage, si belle, que
les prétendants ne tardèrent pas à affluer. Mais elle
les découragea par son extrême modestie : elle ne sor-
tait jamais que pour aller à l'église .
Le premier soin de la prieure, après le départ de
Fresne, avait été de faire avertir Galeran de ce qui
venait de se passer. Le désespoir du fidèle amant fut
immense. Il fit chercher la jeune fille partout, jus-
qu'en Espagne, en Sicile et en Frise, pendant un an,
mais sans résultat. Alors il la crut morte et se livra
à d'abondantes lamentations. Lui au>>i, il eut mau-
vaise mine. On en conclut immédiatement, à Metz,
qu'il était tombé amoureux. Mais de qui:3 Les langues
* Le Seifrnour Dieu.
GALERAX 21
allèrent leur train. Sans doute il s'agissait d'Esmerée,
fille du duc de Lorraine. Le duc d'Autriche, qui ser-
vait à la cour de Lorraine, « pour avoir armes »,
comme Galeran, languissait, de notoriété publique,
pour ladite Esmerée. Mais Esmerée n'en voulait pas;
c'était donc quelle préférait le Breton. . . Cette dernière
supposition était juste: Esmerée aimait Galeran, en
effet, et elle le lui fit comprendre un jour qu'il était
venu « esbanoyer » clans la chambre des dames.
Galeran s'était assis, tout pensif, à son ordinaire;
elle ôta un chape 1 [de fleurs] qu'elle avait et le lui
mil gentiment sur la tête, ce qui lui allait fort bien :
455c) « Galeren, frère, il m'est avis,
Fait privéement la pucelle,
Que vous estes dessouz l'esselle
D'une plaie bleciez oscure,
Ou il ne pert point d'ouverture...
A ous la devez moût bien ouvrir...
Dictes moy si je vous dy voir. »
Galeran comprit, mais se tut, tout au souvenir de
Fresne. D'où, pour Esmerée, la nécessité de -s'expli-
quer plus clairement :
458i Le Breton, qui se tait, acolle.
Si li a .dist : « Galeren, frère...
Ne me tenés pas a estoute
Si je suis en vo commant toute
Pour vous oster de ce mahaign*. »
Mais c'est en vain qu'elle lui fit une déclaration
« Ne me tenez pas pour folle si je suis toute à vous pour vous
débarrasser de cetle plaie. »
2 2 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIECLE
formelle ; il persista à demeurer insensible, quoique
courtois.
Cependant, le temps était venu de conférer la che-
valerie aux damoiseaux de Bretagne et d'Autriche. —
Le bon duc fit proclamer « un jour » à cet effet, au
printemps. Ce jour-là, Metz s'emplit dune telle foule
de dames et de seigneurs qu'on dut en loger le tiers
hors les murs, dans des pavillons, en plein champ.
Galeran s'arme: haubert, chausses de fer lacées,
heaume cerclé d'or; sur le dos un samit d'Inde, brodé
par devant et par derrière de l'aigle d'or qui est
aussi sur sa bannière. Le duc lui fait l'honneur, sui-
vant l'usage, de lui chausser l'éperon droit, et lui baille
une épée orientale, choisie dans son trésor, « claire
et lettrée, à pommeau d'or ». Le vaillant chevalier
Brundoré était là, comme par hasard : Galeran, qui
l'avise, lui demande courtoisement qu'il « lui fasse
honneur de l'épée » . Brundoré la lui ceint au côté
gauche, puis lui donne, de la main droite,
47^0 La collée * qui signifie
L'ordre de chevalerie ;
Et si li a dit au donner :
et Chevalier, Dieux te puit tourner
A si grand houneur en la somme
Qu'il face de ton corps proudomme
En penser, en dit et en fait... »
La duchesse, femme du duc, lui met au cou l'écu
à l'aigle d'or et en fait autant aux autres damoiseaux
* tape sur le cou.
GALERAN 20
pour honorer Galeran, leur maître. Puis, on va en-
tendre la messe, où la foule est immense. Les gens
regardent
4709 Ceulx qui messe oient tout armé
Hyaulmes es chiez et fer vestu *,
Espées ceintes ; car tel fu
Anciennement la coustume...
Esmerée allume le cierge du Breton, et l'Autri-
chien est sur le point de s'en évanouir de rage. Le
prêtre, après le service, fait communier les adoubés.
Puis on s'en va dîner. Les chevaliers se désarment et
revêtent de ces robes de soie dorée « qui sont faites
en la terre aux Maures », fourrées d'hermine. On se
lave les mains ; les manches de Galeran sont « te-
nues », pendant cette opération, par un duc et une
duchesse. On mange, on boit, on raconte des chan-
sons et des histoires, vraies ou fausses, tandis que
les ménestrels viellent ou jouent de la cornemuse. Les
exercices militaires sont remis au lendemain.
Le lendemain, quarante adoubés de la veille parais-
sent dans le champ clos, hors des murs de la cité.
Galeran, monté sur un cheval d'Espagne, dont le bon
duc lui a fait don, reçoit les derniers conseils de Brun-
doré, son parrain chevaleresque : comment il faut
tenir la lance, ramener l'écu devant la poitrine au
moment du choc, tirer l'épée, etc. Après un galop
d'essai, Guinant d'Autriche se présente pour jouter.
Combat. Guinant est désarçonné. Mêlée. A la fin le
* Heaumes en tète et vêtus de fer.
24 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIECLE
duc et les autres hauts hommes séparent en riant les
combattants. On rentre à Metz; on se lave, on mange.
»Le duc distribue des cadeaux, armes, chevaux, etc.
Galeran se montre aussi très large, et Brundoré est
tout fier de son filleul.
Sur ces entrefaites, un messager entre en ville,
dépenaillé, sur un cheval fourbu. Il annonce au duc
que le roi de Danemark, a envahi ses Etats et ravage
la Hollande. Les barons de la cour ducale sont aus-
sitôt rassemblés pour donner aide et conseil. Leur
avis est de se mettre en marche le lendemain, au
point du jour. — Il va de soi que Galeran contribua
largement à la défaite, des Danois.
La narration des exploits de Galeran en Hollande
aurait pu durer longtemps ; elle est très courte. De
même, les épisodes qui suivent sont à peine esquis-
sés : querelle entre Galeran et Guinant, à propos
d'un coup aux échecs, départ des Bretons, désespoir
d'Esmerée. — Lorsque reprend le cours normal du
récit, Galeran est l'hôte de Brundoré au château de
La Roche-Guyon. en Normandie. Madame Gente, la
femme de Brundoré, dont les années n'ont pas altéré
la grâce, est là, ainsi que sa fille unique, Fleurie,
aux cheveux blonds. Galeran, à l'aspect de Fleurie,
reste ébahi, car il croit revoir Fresne, tant la ressem-
blance est parfaite entre l'héritière de La Roche et
l'enfant trouvée de Beauséjour. Il la saisit dans ses
bras el la baise. Stupéfaction de Fleurie :
52^3 ... « Comment advient,
Biau sire, de si vaillant homme,
GALERAN 20
Com vous estes, qui si s'asomme
De grant folie et de grant rage ?
Quant une famé en vostre aage
N'avez veûe, n'ele vous,
Si vourrez jouer comme espoux
Joue a espouse ? C'est laide euvre... »
Galeran, confus de son erreur, s'excuse et s'asseoit
en pleurant à une fenêtre de marbre d'où l'on aperçoit
un verger (qui lui rappelle aussitôt le verger de Beau-
séjour), et gémit. Il gémit longtemps. Huit jours se
passent, et Brundoré, plus attaché que jamais à la
fortune du jeune comte, se décide à l'accompagner
en Bretagne. Des fêtes magnifiques ont lieu pour célé-
brer le retour du seigneur dans ses domaines.
Ici s'intercale la suite de la querelle entre Galeran
et Guinant. Lors de cette partie d'échecs qui s'était
terminée par des paroles injurieuses, il avait été con-
venu que les deux nouveaux chevaliers se mesure-
raient, eux et leurs gens, dans un tournoi régulier,
entre Châlons et Beims, aux octaves de la Saint-Jean,
pour voir lesquels valaient le mieux, des Bretons ou
des Allemands. En prévision de cette lutte, Brundoré
s'était préoccupé de rassembler dans toute la France
les champions les plus solides parmi les chevaliers,
errants ou non, qui « aiment mieux les cembiaus et les
estours* que nul avoir ». — Au temps fixé, Guinant
était à Châlons, et Galeran à Beims, avec i 5oo che-
valiers chacun. Les deux bandes se rencontrèrent sur
* les joutes et les mêlées.
26 L \ SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
la « pièce de terre » qui était le lieu du rendez -vous.
Le> Allemands étaient, comme d'ordinaire, fort or-
gueilleux en leur langage. Du côté des Bretons etdes
Français, c'est Brundoréqui « devisa »> le tournoi. La
journée commença par un duel entre Guinant et Ga-
leran. Celui-ci fut pris par les Allemands, accourus à
l'appel de leur seigneur, mais délivré par ses Bre-
tons, et une mêlée Rengagea1. Au soir, tout n'était
pas fini. Les vallets passèrent la nuit à raccommoder
les hauberts et les chausses. Le lendemain, dès l'au-
rore, après la messe et le manger, on en revint aux
mains de plus belle :
0927 Chascun de soy armer se peine
D'armeures neufves et fresches.
Li un y porte unes bretesches *
En son escu reluisant cler.
Cil un lyon, cil un cengler **,
Cil un liepart, cil un poisson.
Cil porte son heaulme en son***
Beste ou oisel ou flour aucune.
Cil porte une baniere brune
Cil blanche, cil ynde ****, cil vert.
L'autre y poez veoir couvert
D'armes vermeilles foillollées j...
S'a chascuns une tainte lance
Ou li penons de soye pent...
Galeran, qui avait fait attacher à sa lance la man-
* tourelle. — ** sanglier. — *** au sommet de son heaume. —
**** bleue. — 7 ornées de feuilles (sens littéral).
1. Ici sont désignés pour leurs noms les dix chevaliers que
Galeran avait emmenés à la cour de Lorraine en qualité de
damoiseaux. Ces noms, à notre connaissance, n'ont pas encore
été étudiûs.
GALERA> 27
che, présent de Fresne, défia de nouveau l'Autri-
chien, en ces termes énigmatiques :
5954 « S'amours le cuer point et avive,
Vieigne a moy jousler pour la vive
Et je jousteroy pour la morte. »
Guinant, qui n'avait jamais entendu parler de
Fresne, ne comprit rien, et pour cause, à cette
histoire de vive et de morte. Il n'en répondit pas
moins au défi et fut battu. Nouvelle mêlée. Beaucoup
de dents et de membres cassés. Mais, à la fin, les
Allemands faiblirent ; les Bretons et leurs alliés
(Français, Normands, Champenois, etc.), firent quan-
tité de prisonniers. Il ne resta plus qu'à liquider
les rançons. On apprit alors aux Allemands « com-
ment prison fait bourse plate » ; on les saigna sans
lancette. Les chefs se rachetèrent pour des sommes
variant entre /ioo et 700 marcs d'argent. La nuit
suivante, les vainqueurs firent la fête, et dépensèrent
largement, car « d'autrui cuir large courroie », et,
d'ailleurs,
6256 Telz est de tournoi la coustume.
Le temps passe. Galeran revient chez Brundoré
et ne déplaît pas à Fleurie, quoiqu'il ne cherche pas
à lui plaire. Il engourdit son ennui par des exploits
dans de nouveaux tournois en Bourgogne, en France
et autres marches. Mais il ne se marie pas, quoiqu'il
20 . LA SOCIETE FRANÇAISE AL Mil SIECLE
soit d'âge. C'est ce dont son cousin Brun de Clarent
saisit un jour l'occasion de le reprendre : « Beau
doux sire, lui dit-il, la terre de Bretagne ne peut pas
rester sans hoir, par votre faute. Mieux vaudrait être
esclave au Caire qu'être amoureux d'une ombre,
comme vous (Mes :
638i \ oulez vous en perdre le rire
Et le déduit d'une autre amer ?.. .
Si prenez famé qui vous siece * ;
Ne demourra mie grant pièce
Que vos n'obliez vo doleur...
Et s'en serez moult plus doublez **. »
Cet avis était très sage, et Galeran dut se l'avouer.
Il se laissa enfin persuader d'épouser la fille de Brun-
doré, parce quelle ressemblait à Fresne. Il la fit donc
demander, par deux évèques, à son père, qui consen-
tit. La nouvelle du prochain mariage ne tarda pas à
se répandre depuis Nantes jusqu'à Metz.
Fresne l'apprend, cette nouvelle, dans sa retraite
de Rouen, et elle en a le cœur percé. Elle reconnaît
du reste, — et non sans raison — que c'est sa faute,
car pourquoi s'est-elle cachée depuis que Galeran,
maître de ses actions, la fait chercher en tous lieux?
Elle se résout donc, un peu tard, à reparaître devant
lui. Elle partira avec Rose, la fille de son hôtesse, sous
prétexte de s'acquitter d'un pèlerinage à Saint-Denis
et d'offrir en vente, sur la route, une broderie qu'elle
a faite à la demoiselle de La Roche, dont on annonce
les noces. Fresne et Rose s'habillent en pèlerines :
* convienne. — ** craint.
GALERAX 29
écharpe, chape perse et bourdon. Elles arrivent à La
Roche, sur leurs mules, au moment des derniers pré-
paratifs. Fresne fixe sur sa tète une ample guimpe
blanche, son chaperon par-dessus, pour n'être pas
reconnue et descend dans une humble maison du
bourg, dont la logeuse se charge de lui acheter à
manger. Là, elle se taille en toute hâte un habille-
ment somptueux dans l'étoffe qu'elle a emportée,
celle que l'on avait trouvée, jadis, dans son berceau,
tandis que le pays s'emplit d'invités et de provisions.
— En même temps, au château, Madame Gente prési-
dait à la toilette de Fleurie : robe de clair samit vermeil,
brodé de fleurs d'or ; sur la tête un cercle d'or, orné
de pierres précieuses ; et ceinture à boucle d'or.
C'est le malin du dimanche où la cérémonie
doit avoir lieu. Fleurie est installée dans un fauteuil.
Chevaliers, dames et pucelles, tant «privés » qu' «es-
tranges » , ont envahi le château ; assis sur des tapis
et sur des bancs, ils se content les nouvelles, ou bien
écoutent les ménestrels qui viellent, harpent et chal-
lemellent en attendant l'heure de la messe. Galeran
est au milieu de tous ces gens ; il n'a pas l'air de
s'amuser ; Brundoré, qui s'en aperçoit, fait ce qu'il
peut pour le distraire, mais sans succès.
Cependant Fresne a revêtu, de son côté, la robe
magnifique qu'elle a faite de ses propres mains; elle
emporte sa harpe et, à tout hasard, l'oreiller brodé
qu'on avait mis sous sa tête le jour où on l'exposa.
Elle entre au château, en « promenant ses doigts sur
sa harpe » et en chantant un lai improvisé :
3o LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
6987 Je voiz aux noces mon amy
Plus dolente de moy n'i va ! '
Dès les premières notes, tous les ménestrels se tai-
sent. « mettent leurs instruments arrière », car la
harpe de Fresne a des sons délicieux. Silence général.
Elle en profite pour interpeller le fiancé, visiblement
mal à son aise, et bientôt suffoqué:
7022 « Quens Galerens, com faictes chiere !...
Est ce cops qui vous a nercy *
D'espée ou de lance de Fresne ? »
LattitudedeGaleranest, ici, singulièrement piteuse.
Tandis que Fresne passe dans la chambre de Fleurie
pour lui offrir ses compliments, il se couvre la tête
de son manteau, parce que « veoir la joie lui est
grief », et se retire. Du reste il n"a pas reconnu
Fresne, pour autant. A Brun de Clarent, qui l'inter-
roge, il se contente de signifier que, décidément, il
ne pourra pas épouser la fille de Brundoré. A quoi
Brun voit « fort à reprendre », mais, toutefois, ne
sait que dire. Il finit par conseiller à Galeran de se
faire porter malade, pour gagner au moins vingt-
quatre heures.
Pendant ce temps le succès de Fresne, comme mu-
sicienne, était grand dans les appartements des clames.
Madame Gente chantait des chansons que Fresne
accompagnait sur la harpe. Mais, tout à coup, elle
* Est-ce coup qui vous a noirci...
1. Pastourelle publiée dans Bartsch, Romancée et pastourelles,
p. 2li.
GALERAN
3l
s'arrêta ; elle venait d'apercevoir, sur la robe de la
ménestrelle, en quartiers, les broderies qu'elle-même
avait jadis faites et laissées, comme signe de reconnais-
sance, dans le berceau de sa fille abandonnée. —
Elle ^e pâme ; elle appelle Fresne clans une cbambre
privée ; elle lui fait raconter sa vie. Puis, elle l'em-
brasse « en vraie mère » :
7290 « Belle Fresne, douceur de cuer,
Ala fille es, et celle est ta suer
Qui la hors siet a grant hounour... »
Après les premières effusions, G en te envoyé cher-
cher Brundoré ; elle se jette à ses pieds et lui raconte
tout, en détail : les deux jumelles, l'abandon. Le bon
sire pardonne aussitôt. Il lève le menton de Fresne ;
il est convaincu :
7487 « Par foy, fait il, céans voit on
Le voir de quanque j'ay oy *. »
Plus de vingt fois il baise Fresne sur la bouche.
Mais il apprend d'elle qu'elle est « plevie » (fiancée)
depuis cinq ans à Galeran. C'est donc elle, cette
«femme estrange », dont il avait si souvent entendu
dire que le jeune comte de Bretagne était féru, au
point que beaucoup l'en blâmaient!
Brundoré se rend sans désemparer dans la
chambre où Galeran, qui ne se doutait de rien, mais
qui craignait par-dessus tout qu'on vint le chercher
* la vérité de tout ce que j'ai entendu.
32 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU Xllf SIKCLE
pour la messe, se plaignait, bâillait, soupirait, comme
s'il eût été malade :
7-563 Premiers parolle Galerens :
« Sire, fait il, je n'ay rnestier
D'uy mais oïr messe en moustier,
Car maulx m'a tout le cuer soupris.
Si soit li jour a demain pris
De ce que nous devons huy faire... »
Brundoré cligne de l'œil, car il voit de quoi il
retourne :
757.3 « Je ne autre ne vous aproche,
Respont Brundorez. biaux doulx sire,
A ce dont vous oy esconduire*.
Ce ne vous vueil je dire mie ;
Ainz vous dv : « Fresne. vostre amie,
0 Ma belle fille au corps séant
« N ous mande, s'il vous va grevant,
« Qu'a li vieignés a chiere clere**,
« La ou elle est avec sa mère. »
Mais vous n'avez mie loisir,
Pour le mal qui vous fait gésir,
Et maladie est droite escuse ! »
Suit une scène touchante entre Galeran, qui n"a
pas tardé à reprendre ses esprits, et Fresne, devant
les parent- attendris. Brundoré offre en dot une forêt,
mille marcs et trois châteaux. Mais Galeran n'accepte
pas : ce sera lui qui constituera à Fresne, en douaire,
la moitié de ce qu'il tient en Bretagne. — Les senti-
ments de Fleurie, si attristée de son mariage rompu
qu'elle est prête à se tuer et qu'elle finit par « se
* Pour ce dont vous vous excusez. — ** que vous veniez vers elle
d'un air joyeux.
GALERAN 33
rendre », c'est-à-dire par prononcer ses vœux dans une
maison religieuse, ne sont pas pris en considération;
on la fait, tout simplement, « traire arrière ». — Les
noces ont lieu tout de suite, et les ménestrels sont
comblés. — Par la suite, la jeune comtesse de Bre-
tagne pardonna sa malveillance à labbesse de Beau-
séjour et maria Rose, la jeune fille de son hôtesse de
Rouen, en bon lieu :
7806 Puis que belle Fresne est vuarie
Du mal dont elle se siut plaindre,
Et li Brez ne puet plus ataindre,
Si com lui semble, greigneur aise,
Raisons est que Renaus se taise
Et que il mette a fin son conte.
Bien ait qui l'ot et qui le conte.
JOUFROI
Le roman de Joufroi est connu par un seul manus-
crit (commencement du xive siècle), conservé à la Bi-
bliothèque royale de Copenhague, dont la graphie parait
être du Bourbonnais ou du Poitou. — L'œuvre elle-
même a été probablement composée au temps de Phi-
lippe-Auguste, dans la même région, peut-être un peu
plus à l'Est (Duché ou Comté de Bourgogne). — L'au-
teur anonyme était sans doute un homme du monde, et
non pas un jongleur de profession ; il a écrit pour plaire
à sa dame, sans apprentissage, et non sans peine. Il in-
terrompt périodiquement le cours de son récit pour
exprimer des réflexions et faire des confidences person-
nelles ; mais ce procédé ne lui est pas particulier : il a
été employé dans d'autres romans, notamment dans
Parlenopeus de Blois.
L'auteur dit (v. 2324) qu'il a traduit les aventures de
Joufroi d'un livre en latin trouvé « à Saint-Pierre de
Maguelonne ». Cette indication, qui a été prise au sé-
rieux (Revue des langues romanes, 3" série, t. \ , p. 90),
est , sans doute, de fantaisie. Et il semble inutile.au
premier abord, de chercher quoi que ce soit d'historique
dans une œuvre comme celle-ci, que l'on croit volon-
tiers, quand on l'a lue, de pure imagination1. Cependant
1 . Le premier des trois épisodes qui, mis bout à bout, for-
JOUFROI 35
plusieurs des noms propres qui figurent clans le roman
ont été portés, au xn' siècle, par des personnages réels :
Henri 1", Henri II et Alis, rois et reine d'Angleterre,
Aliénor de Poitiers, Alfonse de Saint-Gilles (c'est-à-dire
de Toulouse), sans compter le troubadour Marcabrun,
qui est mis expressément en scène. M. Cbabaneau a émis
l'hypothèse (ibidem) que Joufroi est une adaptation fran-
çaise d'un poème perdu en provençal dont le héros
aurait été l'avant-dernier comte de Poitiers, Guillaume,
lih d'un Gui Geoffroi, connu pour ses galanteries, qui
épousa la fille d'un comte de Toulouse ' et guerroya
ensuite contre un autre, Alfonse Jourdain. L'auteur du
roman n'aurait l'ait que broder sur des historiettes tradi-
tionnelles.
Plusieurs critiques se sont rencontrés pour déclarer
que la manière de Joufroi leur faisait penser à celle de
Flamenca (Cbabaneau, /. c, p. 90; A. Tobler, Deutsche
Liiteratarzeitung, 1881, col. 127). D'ailleurs, les uns ont
trouvé que l'auteur avait de l'esprit, de la grâce, de
l'agrément et qu'il maniait fort bien la langue (G. Paris,
dans la Romania, 1881, p. 412); et d'autres se sont
félicités qu'il n'ait pas écrit davantage (A. Tobler, /. c).
L'édition de MM. K. Hofmann et Fr. Muncker (Jou-
frois, Allfranzosisclies Ril'tergedicht. Halle a. S., 1880,
in-8) est très médiocre. Cf. la collation du ms. par
K. Vollmôller (Romanisehe Forschungen, I, iS83, p. i38)
et les corrections de G. Paris (Romania, X, 1881, p. Ixii-
4l9).
ment le roman de Joufroi, est le motif, célèbre au moyen âge,
de la femme calomniée dont l'innocence est prouvée en combat
judiciaire. \oir à ce sujet G. Paris, Le roman du comte de Tou-
louse, dans les Annales du Midi, XII (1900), p. a3, note.
1. La fille du comte de Toulouse porle, dans le roman, le
36 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
Le roman de J ouf roi commence par une préface
où l'auteur confie qu'il est amoureux et fait l'éloge
de l'amour. C'est par amour pour une dame qui ne
l'appelle encore que : « Sire », et non pas « Beaus
douz amis », qu'il a rimé l'histoire suivante. Rimer
n'était pas son métier :
86 ... Oncques n'i oi martel ne lime
Ne nul maistre fors que s'amor...
Joufroi était le fils de Richier, comte de Poitiers
et de sa femme Aliénor. Il était beau, sage et brave,
et il aimait, il savait « honorer » les chevaliers comme
il convient. Il vint un jour prier son père de l'envoyer
à la cour du roi Henri d'Angleterre, pour qu'il s'y
fit adouber. « J'y avais déjà pensé », répondit le
comte, qui l'autorisa à se faire accompagner par dix
jeunes gentilshommes, et lui donna mille marcs d'ar-
gent et cinq cents d'or, pour ses dépenses. Les onze
traversèrent la mer, de Dieppe à Sozantone (Southamp-
ton). Delà, ils se rendirent à la cour où le roi les
retint de très bonne grâce comme apprentis cheva-
liers, après avoir fait « mettre leurs noms en escrit »
par un chambellan. Joufroi gagna bientôt l'affectueuse
estime non seulement du roi et de la reine, mais des
Anglais en général, car il dépensait largement : il
distribuait des joyaux, des cottes, des manteaux, des
nom peu commun d'Amauberge ; or, le comte Guillaume do
Poitiers enleva au vicomte de Chàtellerault une femme qui s'ap-
pelait ainsi (Revue îles langues romanes, 3e série, t. VIII, p. 4g)
B JOUFROI 07
rmes, des robes, des destriers aux « povres cheva-
liers » ; il passait pour courtois et large ; et quoi de
mieux!1
Cependant il y avait, à la cour d'Angleterre, un
sénéchal très déloyal ; pour se venger de la reine
Alis, laquelle avait dédaigné son amour, il s'avisa de
conter au roi que la reine le trompait avec un garçon
de cuisine. C'était faux. La reine Alis « la preux, la
sage, la courtoise, la franche, la belle au clair visage »
avait le cœur trop bien placé pour se commettre de
la sorte. Mais le roi crut son sénéchal, fit arrêter sa
femme et jura Dieu qu'il la ferait pendre ou brûler.
Joufroi, indigné, dit au roi : « \otre sénéchal est un
traître, un menteur, et je le lui prouverai les armes
à la main dès que vous m'aurez fait chevalier. » Le
sénéchal, ainsi « appelé » publiquement de trahison
suivant les règles, ne pouvait pas ne pas s'en défendre,
lise lève donc, et, après avoir ôté son manteau, tend
son gant, gage de bataille. Otages sont pris des deux
parts, et le jour de la rencontre est fixé. Beaucoup
de gens, voyant un jeune homme s'attaquer à ce
chevalier éprouvé qu'était le sénéchal félon, ne lais-
saient pas de craindre que la reine « perdit son droit »
par la faute d'un champion insuffisant.
Lorsque Joufroi et ses' damoiseaux eurent été faits
chevaliers, le champ du duel fut assigné à Guincestre
(W inchester). La nuit qui précéda la bataille, le
jeune homme veilla devant l'autel du crucifix dans
l'église tout illuminée de cierges ; cinq cents che-
valiers, « déchaux, nus pieds et en chemise », en firent
38 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
autant « pour l'amour de lui » : la reine Alis et ses
dames prièrent, en semblable appareil, devant fautel
de Notre-Dame. Pendant ce temps, le sénéchal,
confiant en sa force dormait paisiblement chez lui.
La journée commença au son des cloches, par la
messe que Joufroi entendit à l'autel principal : sur
cet autel, il posa deux hanaps d'argent fin, plein- de
besansd'or et de pierres précieuses. — Puis il s'arme;
on lui lace les chausses de 1er. il revêt le haubert de
mailles et se Coiffe du heaume ; il ceint une épée de
Cologne : il monte un destrier gascon, couvert de fer.
Le voilà l'écu au col, le branc au coté, la lance droite.
Il avait ainsi très bon air.
Avant que le combat commence, les deux cham-
pions mettent pied à terre, pour prêter serment.
433 Lors fist 1 en les seinz* aporter.
Li seneschaus ala jurer
Qui la reine ot encusée :
Sor li sainz mist la main armée,
^ oianz toz ; tel sairement fit
Que c'estoit voir que il ot dit.
Et li vaslet après lui jure
Et dit qu'il lo tint por parjure...
Ils s'élancent ensuite l'un contre l'autre, la lance
« en f autre » (en arrêt)**. Tous deux tombent, sous
la violence du choc. On les croit morts : et un brou-
haha s'élève ; mais le roi fait crier son ban que qui-
conque parlera sera pendu, et le silence se rétablit.
Les champions se relèvent et le combat continue a.
* reliques. — **Cf. plus bas, p. 78.
JOUFROI 39
l'épée. Enfin Joufroi, désarmé, casse le bras de son
adversaire avec un tronçon de lance qu'il a ramassé
par terre, prend le dessus, et comme le vaincu refuse
de se reconnaître pour tel, lui tranche la tète. — Le
triste sort du sénéchal inspire à fauteur du roman
d'assez longues réflexions. Puisse-t-il en arriver
autant à tous les « tricheurs » qui cherchent à
brouiller les dames et les maris, les amis et les amies.
Ces gens-là, trop nombreux, sont les véritables
« vilains » ; réservons-leur ce nom, en donnant celui
de « gaaigneor » à ceux qui travaillent pour vivre.
Si fauteur était roi de France ou empereur de Rome,
ce sont ces vilains-là, les vrais, les contrevenants aux
lois de l'amour, qu'il taillerait sans merci. Amour
serait maître du monde ; Tricherie n'en mènerait pas
large.
Le soir du combat, Joufroi apprit, par un messager
venu de France, que son père était mort. Il en fut
fort attristé et s'appuya sur une coûte ; mais il n'en
voulut pas faire « trop grand dueil »,
65a Car n'avient pas a nul baron
Qu'il face dueil outre raison.
Il revint, naturellement, dans son pays de Poitiers,
pour recevoir « ses hommages » . Son premier soin
fut de « faire garnir ses châteaux » pour les mettre en
défense. Après quoi, il choisit vingt-cinq chevaliers,
qu'il s'attacha comme compagnons. Avec cette «mais-
nie », il s'en alla tournoyer, c'est-à-dire qu'il n'y eut
pas de tournoi, de la Bretagne à la Champagne, où
!\0 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
il ne parut. On dit bientôt qu'il n'y avait point de
meilleur écu que lui et qu'il était « de tournois sire ».
Ce fut une « belle vie ». et honorable. — L'auteur en
profite pour déclarer qu'il est lui-même de tempérament
amoureux, comme son héros ; et il repense à -a
dame, qui parle si bien :
7Ô4 Molt est fous mis cuers. bien lo voi...
Mais por ce li doi pardoner
Qu or me fait la meillor amer
Que l'on sache en tôt le mont...
Si n'est pas de parler vilaine ;
Bel parole sor tote rien...
Un jour, le comte de Poitiers appela un de ses
principaux ménestrels, un certain Gui de Niele
(Nesle). qui savait très bien faire les retroenches. lui
passa le bras droit autour du cou. et. s'asseyant à
côté de lui dans l'embrasure dune fenêtre, il lui dit :
800 ... « Or me di, freire,
Foi que tu doiz l'ame ton père...
Qui est or la plus bêle dame
Que tu saches decha la mer ? »
Gui de Niele n'hésite pas. La plus belle dame du
monde, c'est assurément « Madame Agnès de Ton-
nerre», que son mari a enfermée, par jalousie, dans
une tour de son château. Ladite tour a une fenêtre qui
donne sur la grande place du bourg. Au milieu de cette
place se trouve un poirier magnifique, qui l'ombrage.
C'est le rendez-vous favori de la société tonnerroise :
8^1 « Iluec joent li chevalier
As dez et autres jous divers.
JOUFROI 4 I
Enqui est tôt an H josters*
Et les dances et les caroeles.
Enqui vienent et fous et foies
Et menestreil et jugleor.
Iqui veirriez chascun jor
Et granz solaz et grant déport.
Iqui prent un pou de confort
La dame, qui tôt voit d'amont
Quanque ** cil en la place font. »
Il se trouvait justement qu'à l'octave de la Pente-
cote prochaine, un tournoi devait avoir lieu dans les
environs de Tonnerre. Le comte, ravi de ces bonnes
nouvelles, se retient à peine de baiser les yeux de
son ménestrel : il ne laissera pas échapper une occa-
sion si favorable. Il fait donc ses préparatifs, mais en
ayant soin de se ménager l'incognito : à cet effet il
commande un écu peint de sinople sur argent, qua-
tre-vingts lances et panonceaux de samit vermeil, et
deux robes, l'une d'écarlate et de soie, l'autre de
pourpre couleur de sang et d'hermine ; toutes ses
armes, ses couvertures et ses connaissances sont éga-
lement vermeilles ; il emmène trois destriers et une
centaine de serviteurs, écuyers, valets et sergents,
mais pas d'autre ménestrel que Gui et pas un seul che-
valier. Au moment d'entrer dans Tonnerre, il ordonne
à ses sergents de ne pas retenir d'hôtel, mais d'impro-
viser une installation, pour lui et sa suite, sous le gros
poirier de la place. L'endroit est bientôt, par leurs
soins, jonché de verdure, tendu d'étoffes et clos au
* Là, toute l'année, sont les joutes. — ** qui voit d'en haut
tout ce que.
42 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIECLE
moyen de lances fichées en terre (v. 116S). Le comte,
complètement « desconeù » (déguisé) — car il
s'était teint le visage avec de certaines herbes —
se fait appeler « sire de Cocagne » : et Cocagne est
le cri qu'il adopte dès le commencement du tournoi.
Le sire de Cocagne accomplit pendant ce tournoi
des exploits considérables : il abattit notamment le
roi de France par terre, et, le soir, ses écuyers con-
duisirent sous le poirier quatre destriers qu'il avail
conquis à la pointe de sa lance. Le même soir, il
ordonna de faire crier par la ville qu'il tiendrait
table ouverte, et d'inviter les jongleurs et les ménestrels
qui voudraient avoirdu sien1. Le poirier fut illuminé
dechandelles. Les tables, couvertes de nappes, l'étaient
aussi d'une vaisselle somptueuse. Les valets présen-
taient à laver aux arrivants dans des bassins d'argent
« enchaînés » :
1108 En la vile n'ot chevalier
Flamenc, Franceis ne Beruier
Qui non alast veoir la nuit
L'ostel le conte et son desduit
Por la merveille regarder.
Description de la fête, qui fut superbe. Des jon-
gleurs dansent la danse des éperons : d'autres sautent
à travers des cerceaux : d'autres font des exercices
d'équilibre ou d'adresse avec des épées ou des cou-
teaux : d'autres des tours de passe-passe. D'autres
chantent en s'accompagnant :
1. Cf. v. 2800 et suiv.. la même scène, à Nicole.
JOUFBOI 43
1161 Si sonent muses et estives,
Harpes, sauters, guigues et rotes"...
La dame du château regardait tout cela de sa fenêtre.
Dame qui « entend à honneur » voit très volontiers
« faire joie ». — Nouvelle occasion pour l'auteur de faire
un retour sur lui-même : il y a plusieurs espèces de
dames, des bonnes et des mauvaises ; c'est comme les
chevaliers, qui n'aiment pas tous l'honneur. L'auteur
exprime son admiration pour celle dont les beaux
veux l'ont guéri du mal où l'avait plongé la conduite
d'une traîtresse dont Dieu, du reste, l'a bien vengé.
Le lendemain, second et dernier jour du tournoi,
le chevalier « desconeû » emmena cinq destriers « cou-
verts de soie jusques aux pieds », et célébra ses succès
de la même façon que la veille. Le surlendemain, il
partit, non sans avoir donné l'ordre à son sénéchal
d'attacher les neuf chevaux conquis aux basses bran-
ches du poirier qui lui avait servi d'hôtel. Le mari
de Madame Agnès, sire du château, fit mettre aussi-
lot clans sa « maréchaussée », c'est-à-dire clans son
écurie, les bêtes abandonnées : « C'est la première
lois, observa-t-il, que ce poirier me rapporte quelque
chose. »
Cependant, la clame de la tour n'avait rien perdu
de ces événements. Par un de ses garçons, elle avait
même découvert le vrai nom du prétendu sire de
Cocagne. Et elle maudissait sa prison, qui l'empê-
chait de s'entretenir de plus près avec le comte de
* Instruments de musique.
44 Lv SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI \I1I° SIECLE
Poitiers. Certes, si le comte eût été là, elle serait
tombée dans ses bras. — L'auteur l'en loue, car
c'était, dit-il, faire preuve de clairvoyance, et tant de
chevaliers sont aujourd'hui découragés d'aimer les
dames, parce qu'elles ne savent pas apprécier le vrai
mérite ! Ces chevaliers ont tort, du reste :
14I1- S'en ont tort, quar tant est de famés
Que ne puet estre, ce m'est vis,
Que, si tant est de tricheri?,
Assez ne ressoit des leiaus*.
L'auteur se remémore à ce propos la dame de ses
pensées, qui est « la meilleure » du monde, et il
exprime l'espoir de fléchir un jour sa rigueur.
C'est alors que le comte Joufroi s'avisa d'un arti-
fice. Il se fit faire un froc blanc, à cagoule, et tailler
les cheveux comme un prêtre. Avec un de ses ser-
gents, pareillement accoutré, il prit le chemin de
Tonnerre, en tapinois. On aurait dit des ermites. A
peine arrivé, il demande aux passants :
1 04S a O est li sire de la vile ? »
Et un borjois li dist : « Alez
Soz cel perier ' que vos veez ;
llloques joe a eschas **. »
Le faux ermite prend à part le sire de Tonnerre et
lui dit, d'un air papelard, que, dégoûté du siècle, il
* Que, si tant est de traîtresses, ne soient assez de loyales. —
** Il est là à jouer aux échecs.
1. Ed. : ces periers.
JOUFROI 45
cherche un lieu relire, loin des siens, pour y faire
pénitence. Il obtient sans difficulté l'autorisation de
bâtir un ermitage à son gré. Aussitôt il embauche
des charpentiers, achète du terrain et se fait bâtir un
ermitage, comportant plusieurs chambres et un four-
nil, dans un bois assez voisin du château. — Il s'ins-
talla et passa pour un saint homme, car il déterrait
avec ostentation des racines dont il prétendait se
nourrir, tandis qu'il envoyait en secret son compa-
gnon acheter des victuailles, la nuit. Le sire de Ton-
nerre vint le voir. Il en profita pour conseiller à ce
jaloux de donner plus de liberté à sa femme et de
Tenvoyer à l'ermitage : elle y recevrait de bons con-
seils. Le bon sire n'y manqua pas. Le lendemain
Madame Agnès fut autorisée à quitter la tour ; elle et
« les dames du chastel » s'en allèrent à cheval,
« gabant, riant », à la maison du saint ermite, qui
leur fit avec componction les honneurs de son chez lui :
1871 ... « Dame, li filz Marie
Vos saut * et vostre conpagnie,
Et si vos mete en bon corage ! »
Mais il propose bientôt à Madame Agnès un entretien
particulier : faut-il pas qu'elle se confesse? Il l'intro-
duit dans une arrière-chambre très jolie, soigneuse-
ment jonchée de jonc et de laiche. On voyait là un
lit bien différent des durs grabats étalés avec osten-
tation dans la pièce principale. Ce lit était très confor-
table :
V01
46 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
ig3o Or molt par estoit beaus et buens.
Ne semblent pas lit d'hermetain *.
Assez i ot hierre et estrain
Et cotes moles et blans dras,
Govert d'un paile de Baudas.
Ot sus un covertor liermin.
Orlé entor de cebelin
Et d'une blanc diaspre molt chier**.
Si ot au chief un oreillier
Et sus loreillier ot floretes,
Roses freches et violetes.
Le comte jette son froc, apparaît en costume de
chevalier, met sur sa tète une coiffe, et, par-dessus,
un chapeau de roses et de fleurs, se nomme et fait sa
déclaration, qui est très bien accueillie :
20 1 5 « Sire, fait ele, tort auroie
Si vers vos cointe*** me faisoie... »
Ici encore, l'auteur du roman est d'avis que
Madame Agnès eut raison : il ne faut pas faire languir
ceux qu'on aime, crainte que les feux ne s'éteignent
ou ne soient contrariés.
Or, il s'ensuit ce qui doit s'ensuivre :
2117 Mielz afieroit a cel mestier
Li cuens que a lire sautier****
Ne a doner confession.
Le sire de Tonnerre se félicita hautement de cette
* ermite. — ** Assez y eut paille, foin, coûtes molles et draps
blancs. Il y avait dessus une étoffe en soie de Baudas (Bagdad)
et une couverture de peau d'hermine bordée de fourrures et
de diaspre blanc. — *** coquette, minaudière. — **** Le comte
s'entendait mieux à ce métier qu'à lire le psautier.
JOUFROI l\~]
pieuse visite, et il engagea son épouse à la renouveler
souvent.
Elle la renouvela si souvent que le comte de Poi-
tiers, lui, ne tarda pas à songer que le moment était
venu de « s'en râler en son pays ». Il prit congé,
sommairement, de son amie, en protestant qu'il re-
viendrait, et retourna dans ses domaines ; on ne voit
pas qu'il soit jamais revenu. — Telle est la fin, assez
abrupte, de la première des trois aventures galantes
qui sont le sujet du roman.
Un jour que le comte Joufroi tenait sa cour à Poi-
tiers, un sergent superbement vêtu, qui « savait bien
parler français », se présenta devant lui et lui remit,
de la part de sa dame (sans la nommer), un grand
écrin d'ivoire, avec des ferrures d'or, en disant que
c'était un cadeau d'amour. L'écrin était plein de joyaux
qui valaient plus de mille livres.
Le bon comte les accepta et les distribua inconti-
nent à ses chevaliers, ne gardant pour lui qu'un petit
anneau. Ce n'est que le lendemain qu'il pensa à in-
terroger privément le mystérieux sergent. Mais celui-ci
était parti, avec toute sa compagnie (dix personnes,
son cuisinier, son bouteillier, etc.), après avoir fait
cadeau à son hôtelier, stupéfait d'une telle générosité,
de la coupe d'argent où il avait bu le vin claré ou
girofle du souper. Le comte se mit à sa poursuite. —
Mais en vain. — L'auteur du roman se félicite d'avoir
su dépister, lui aussi, les médisants, qui lui avaient
l'ait tant de tort lors d'une première aventure ; main-
48 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
tenant, il ne laissera pas deviner l'objet de ses pensers
et rira des conjectures que fera la malveillance.
Le comte Joufroi résolut de courir le monde pour
découvrir la dame anonyme qui lavait ainsi provoqué.
Les préparatifs qu'il fit à cette occasion ressemblent
beaucoup — beaucoup trop — à ceux qu'il avait
faits naguère pour aller aux fêtes de Tonnerre. Mais,
cette fois, il emmena un de ses chevaliers, « messire
Robert », qui naguère lui avait dit, en riant : « \'ous
êtes plus riche que moi, mais non pas si bon cheva-
lier ». Joufroi, voulant éclaircir ce point, le fait
venir tout nu devant lui et lui donne un équipage
exactement pareil au sien. Ils iront dans un pays où
le comte n'est pas connu, et rivaliseront comme des
égaux, dans les mêmes conditions ; on verra quel
est le meilleur. Mais dans quel pays? Le comte est
connu en France, en Bretagne, en Flandre, en Alle-
magne, en Normandie, où il a maintes fois tournoyé.
Messire Robert propose d'aller en Angleterre, où le
roi Henri, qui fait la guerre contre ceux d'Ecosse et
d'Irlande, a besoin de soudoyers. Mais, dit très jus-
tement le comte, c'est le roi Henri qui m'a adoubé ;
nul ne me connaît mieux que lui. Toutefois, il se
laisse persuader. La traversée se fait, encore une fois,
par Dieppe, et les voilà à Nicole (Lincoln). Le comte
et messire Robert sont engagés, comme ils s'y atten-
daient, en qualité de soudoyers, par le roi. Per-
sonne ne reconnaît le comte sous le faux nom
qu'il a pris.
Quelque temps après, les rois d'Ecosse et d'Irlande
JOUFROI II 9
amenèrent une armée, « grant ost banie », devant
Lincoln. Les deux soudoyers de France firent des
exploits extraordinaires. Le roi Henri leur dut la
victoire. Il les récompensa largement ; mais les deux
vassaux étaient si généreux que l'argent leur coulait
entre les doigts. Ils furent bientôt obligés de s'adres-
ser aux usuriers de Londres. Cette ressource même
manqua, lorsqu'ils n'eurent plus quoi que ce fût,
hauberts, chevaux, joyaux ou robes, à mettre en
gage. — C'est à cette occasion que le comte Joufroi
s'engagea dans la seconde de ses aventures. Il était
logé, sous le nom de Giraut, chez un gros bourgeois
de Londres, dont la fille unique était à marier. Il prit
le bourgeois à part et lui dit :
34^3 « Beaus hostes genlis et corteis,
De Borges sui filz d'un borgeis.
Mais de chevaliers fu ma mère ;
Por ce loé fu a mon père
Que il me feïst adober.
Chevaliers sui, nel puis neier.
Mais dehait [ait] chevalerie,
Que trop m'a costé la folie.
Molt en ai despendu et mis.
S'ariers estoie en mon pais
Jamais n'iroie en lou estrange ;
Enz me metroie ariers el change
Tant que eusse tôt recovré
Lo grant avoir que j'ai doné...* »
Il lui demande sa fille. « Volontiers, dit le bourgeois,
* « Maudite soit la chevalerie ; la folie m'a trop coûté... Si j'étais
de retour dans mon pays, je n'irais plus jamais à l'étranger :
je me mettrais de nouveau dans la banque jusqu'à ce que
j'eusse recouvré le grand avoir que j'ai donné ».
5o LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
mais à condition que vous ne « donnerez » plus. » —
« J'aimerais mieux aujourd'hui mourir sans confes-
sion, répond le comte, car, je le vois maintenant, on
n'est servi et honoré qu'en proportion de l'argent
qu'on a. »
34~3 — « Vos, fait li ostes, dites voir
Que mal fu nez qui n a avoir.
Sire, ge m'en voit conseillier
De ceste afaire a ma moillier.
Et s'ele loer nel voloit,
Ja nor ice non remandroit
Que je ne face heir de vos*... »
On convient d'une dot de mille marcs d'argent (le
comte avait précédemment dissipé, en moins d'un
mois, une somme de sept cents marcs, présent du
roi Henri). Et le mariage a lieu, en l'église Saint-
Nicolas, pour de bon. Pendant la cérémonie, le comte
et messire Robert ne pouvaient se tenir de rire. Ils
partagèrent, du reste, la dot, et la dépensèrent en un
clin d'oeil.
La dot dépensée, le prétendu Giraut répond froi-
dement aux reproches du beau-père que la largesse
est et sera toujours dans son caractère :
3574 « Beaus pères, bien sachiez sans gas **
Qu'a ma vie toz jorn donrai
Et toz jorn riches reserai. »
— « Riches serez ? fait li borgeis.
« Je m'en vais consulter ma femme, et, si elle ne voulait pas,
je ne vous en accepterais pas moins ». — ** sans blague.
JOUFROI 5 I
Iche sera quant Deus li reis
Non amera foi ne creanche
Et Provenceil conquerront ( Franche
Par armes sanz negun content *,
Et or[s] sera plus vilfs] d'argent
Et Judas iert de péchiez quites... »
Les choses en étaient là quand la nouvelle parvint
à Londres que le comte Alfonse de Saint-Gilles avait
assailli des châteaux du comte de Poitiers et ravagé
ses terres. Ce fut un troubadour célèbre, Marcabrun,
qui apporta cette nouvelle. Le roi Henri le connaissait
bien, pour lavoir vu à sa cour. Il l'interrogea et lui
dit:
3628 « Que fait donc li buens cuens Jofrois
Quant voit ensi ses chasteus prendre
Et sa terre, c'on li confont ? »
« Il y a plus d'un an, répond Marcabrun, que le
comte Joufroi est parti ; on ne sait pas où il est, et je
suis à sa recherche. » — Sur ces entrefaites entre le
prétendu Giraut, un faucon montais** sur le poing.
« Sire, dit Marcabrun, le voici :
364g Veez le lai,
Le truan, qui en tel esmai***
Laisse toz cels de son pais ».
— « Gabes tu ?**** » fait li rois Henris.
« Cela sera quand Dieu le roi n'aimera plus foi ni créance,
et Provençaux conquerront France par armes sans opposition » .
** de montagne. — *** embarras. — **** Plaisantes-tu?
1. Ms. et éd. : conquerra.
02 LA SOCIETE FRANÇAISE Al XIII SIECLE
— Sire, ge non. se Deus me vaille... »
Quant li rois l'ot, joie en ot grant.
N ers lo conte corrut riant ;
Si li a ses braz au col mis ;
Puis li a dit : ■• Nos estes bris*,
Sire truant, si vos donreis
L'avoir vostre père au borgeis. »
L'indignation de Marcahrun allait s'épancher; mais
le comte l'arrêta : « Nous referons, dit-il avec désin-
\<>lfure. nos beaux châteaux: nous avons assez de
pierres, de sable, d'argent : et sire Alfonse nous le
paiera. »
Cependant, lorsqu'ils apprirent la véritable identité
de Joufroi. sa femme anglaise, son beau-père et sa
belle-mère pleurèrent amèrement : car ils se dou-
tèrent bien que « le bon comte, qui tant valoit. » ne
daignerait pas garder à ses côté- la fille d'un « vilain
renouvier1** ». En quoi ils ne se trompaient pas.
Cependant le comte était galant homme : en prenant
congé du roi, il le pria de trouver pour Blanehefleur,
l'abandonnée, un mari de distinction :
07^1 « Et [iri ancor par grant merci
Qu'a ma feme doniez mari
Et baut orne de grant afaire ;
Car moût me vendrait a contraire
Se vilains la prendroit a feme ;
Vinz voil que soit toz jorn mais dame ;
Quar molt par e~t preuz et senée. »
Le roi la donna effectivement à un comte, dont il
* sot, malavisé. — ** usurier.
1 . M-. et éd. : revevier.
JOUFROI 53
avait confisqué les domaines et qu'il rétablit à cette
occasion dans toutes ses prérogatives.
Mais le comte Joufroi n'était pas homme à quitter
l'Angleterre sans avoir salué la reine Alis, qui était la
première des dames comme « li apostoiles de Rome » ,
le pape, est « le plus aut home » du monde. Elle
était à Bevrelé (Beverley). Elle le salua joyeusement,
en ces termes :
38i2 « Sire truant, n'avez vos onte
Qui plus d'un an tôt a devis
Avez esté en cest païs
Ne encor ne m'avez \eùe ...?
Cornent vos prist iceste envie »
D'ensi venir en cest pais
Que fuissiez truans et faidiz ?* »
Le comte expose qu'il est venu à la recherche de la
dame qui lui avait envoyé naguère, à Poitiers, une
cassette de bijoux en guise de déclaration. Mais il
reconnaît justement, dans un des chambellans de la
reine, le sergent porteur de la cassette. La dame
anonyme n'était donc autre que la reine reconnais-
sante du service qui lui avait été jadis rendu. Elle
l'avoue. Encouragé, Joufroi s'empresse de demander
ses faveurs :
3q63 « Et por Deu, dame, amez moi.
Ge le vo lo** par bone foi.
Quar je ne sai home vivant
Qui tant vos sache bonement
Servir ne amer d'amor fine
Com ge ferai, franche reine.
* comme si vous étiez mendiant et exilé. — ** Je vous le conseille.
54 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XII1P SIECLE
Liges et sers tote ma vie
M'ntroi en vostre segnorie
De cuer leial senz repantir
l'or feire tôt vostre plaisir. »
— « Et ge. fait ele, vos reçoi
A ami, et par bonc foi
A os doing et mon cuer et m'amor,
Certes, si vos i'aiz grant honor...
Mais vos doin ge faire et dire
Tôt vostre plaisir, biaus douz sire.
Que par vos sui ge honorée
Del grant lait don m'avoit blasmée
Li senescliaus fel de put aire
Que je vos vi recréant faire *.
Et des lors en cha que che fu
Si avez puis mon cor eu. »
L'auteur du roman revient à ce propos sur les
dames qui, « par délai et tricherie, » font de la peine
à leurs amis. Non plus que la châtelaine de Tonnerre,
la reine Alis n'était de celles-là. Pour le soir même.
elle donna rendez-vous au comte, dans sa chambre à
lui. — Comment messire Robert eut vent de ce
rendez-vous, se coucha dans le lit destiné au comte,
l'envoya coucher dans le sien et reçut la reine dans
ses bras, c'est ce qu'il est inutile de raconter en
détail. L'auteur insiste plaisamment sur les hésita-
lions du vassal, au moment décisif. Ira-t-il jusqu'au
bout de la plaisanterie? Mais c'est se brouiller mor-
tellement avec son seigneur. N'ira-t-il pas ? Mais
l'occasion est bien tentante.
Du grand outrage dont m'avait blâmée le sénéchal félon et
malhonnête que vous forçâtes à s'avouer vaincu.
JOCFROI 55
4209 E vos, qu'en feïssiez, seignor ?
A toz vos pri, par grant amor,
Que chascuns son penser en die.
Des or, seignors, avez vos dit ?
Or me rescoutez un petit...
Si ge eiisse des seignors mil
Si ne tornasse pas un fil
En lor corroz contre tel rien*...
Messire Robert, lui, n'osa pas ; et il prévint à temps
la reine de son erreur. L'erreur fut réparée ; on en
rit : et tout se passa à merveille. — Ici se place une
explosion lyrique, aussi violente qu'inattendue. Explo-
sion de douleur. L'auteur ne sait plus où il en est.
« Ne sais si je suis homme ou bête. » Une amour,
qu'il a « servie », lui a « bestourné le courage ».
Quand il commença son roman, il croyait avoir une
loyale amie, qui l'aimait sincèrement. Maintenant, il
n'en est plus sûr. Il finira pourtant son œuvre, mais
il n'en fera jamais d'autre, car « trop i ai travail et
paine » (v. 43q7).
Les amours de la reine Alis et du comte de Poi-
tiers durèrent trois jours. Après quoi, le comte alla
défendre sa terre contre Alfonse de Saint-Gilles. Il
convoqua ses hommes, ses amis et réunit mille che-
valiers, trois mille sergents à pied. Il y eut des com-
bats sanglants :
« Et vous, seigneurs, qu'auriez-vous fait!1... Eh bien, sei-
gneurs, avez-vous dit? Or écoutez-moi un peu. Si j'avais,
moi, mille seigneurs, je me moquerais joliment de leur cour-
roux en pareil cas. »
56 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIII SIÈCLE
4 4 7-3 Si estoit tôt H camps jonchiez
De testes d'omes et de piez.
La guerre se termina par la captivité cTAlfonse et
la rentrée triomphale des Poitevins dans Poitiers.
Joufroi épousa la belle Amauberge, fille dWlfonse, et
reçut en dot l'exspectative de Toulouse, sans compter j
trois châteaux forts et cinq mille marcs d'argent.
La fin manque.
GUILLAUME DE DOLE
ou
LA ROSE
L'auteur do ce roman l'avait intitulé la Rose ; le pre-
mier érudit qui s'en soit occupé, le président Claude
Fauchet, l'appela, au xvie siècle, Guillaume de /)o'/e,pour
éviter toute confusion avec le poème postérieur de Guil-
laume de Lorris. Ce dernier titre est aujourd'hui con-
sacré, quoique, comme on l'a déjà remarqué (Ed. Ser-
vi i s, p. ii), il soit assez mal choisi. En effet, Guillaume
de Dole n'est pas le principal personnage du roman, et
il ne semble même pas, quoi qu'on en ait dit (ib., p. m),
qu'il soit celui « auquel on a particulièrement voulu
nous intéresser » : les derniers vers du poème, allégués à
l'appui de cette opinion, ne désignent pas clairement
Guillaume comme le « prudhomme » dont l'exemple est
proposé « aux rois et aux comtes ». Il semble que ces
vers désignent aussi bien l'empereur Conrad. Le véritable
titre du roman, si l'on tient à effacer celui de l'auteur,
serait Corras etLienor.
On ne connaît qu'un seul exemplaire du premier
romande « la Rose»: à la Bibliothèque du Vatican
(Fonds de Christine de Suède, n° 1720) ; il est du xme
siècle.
L'œuvre est anonyme, et, au sentiment du dernier
éditeur, on ne sait rien de l'auteur « sinon qu'il a com-
6
DO LA SOCIETE FRANÇAISE Aï XIII SIECLE
posé ou du moins achevé son œuvre dans un couvent A
(iè., p. xxvm). Cette affirmation unique se fonde sur
les trois vers suivants, qui se lisent à la fin, avant
l'explicit : El cil se veut reposer ore — Qui le jour perdi
son sornon — Qu'il entra en religion. Elle est peut-être de
trop, car il est fort douteux que ces trois vers soient de
-l'auteur du poème, surtout si l'on considère que, dans
lems. du "\ atican, qui contient plusieurs romans, l'explicit
de Meraugis de Portlesguez, par Raoul de Houdan, ou
Raoul de Houdan se nomme, a été allongé par un inconnu
de plusieurs vers qui sont aussi relatifs à la question du
« sornon » : Et ge lo bien <pie il s'en taise. — Por ce qui
cil contes miex plaise — / deiist il autre non mètre, — Car
li sornons, ce dit la leire? — Est si vers le mont entechiezî
— Se ce ne fust vilains péchiez, — Je blasmasse lui et som
livre, — Que hom ijui d'ausmones doit vivre — Doit tu: jori
ses péchiez plorer — El por ses bienfetors orer. — Il est
fort probable que ces dix vers, à la fin de Meraugis, el
les trois vers placés à la lin du roman de la Rose, sont
d'un lecteur, et de la même main1. Dès lors, ils ne
prouvent rien, si ce n'est qu'un inconnu du xm" siècle,
qui blâmait Raoul de Houdan, entré en religion, d'avoir
placé son surnom dans l'explicit de Meraugis, approuvai!
l'auteur de la I!<>se, qu'il croyait dans le même cas que
Raoul, de n'en avoir pas fait autant. Avait-il des rai-
sons de croire que l'auteur de la Rose était en effet dans
le même cas que Raoul.1 c'est ce que nous n'avons,
du reste, aucun moyen de savoir. < hioi qu'il en soit, la
Rose a été sûrement écrite par un jongleur de profession :
d'un jongleur, l'anonyme a toutes les allures, les pré-
jugés et l'érudition spéciale.
i. Peu importe que, dans le ms. de '\ atican, ils soient de la
main du copiste ; car le copiste a pu a\oir sous les veux, comme
modèle, un manuscrit qui contenait déjà Meraugis et la Rose, et
sur lequel l'addition avait élé faite.
GUILLAUME DE Dur.E OC)
Le roman est dédié au « beau Miles de Nanteuil »,
qui habite le Rencien (le Rémois), en Champagne, « un
des preux du royaume ». Miles de Nanteuil est sans
doute le personnage de ce nom qui fut élu évêque de
Beauvais en 12 17 et soutint en 12 32 un célèbre diffé-
rend avec la couronne de France. Comme Miles était déjà
entré (peut-être depuis plusieurs années) dans la car-
rière ecclésiastique en juin iao4, et puisque l'histoire
chevaleresque et assez libre de « Corras et Lienor » n'a
pas dû, vraisemblcment, être écrite pour un clerc, il
faut supposer, a-t-on dit, que l'auteur a rédigé sa dédi-
cace « pendant le temps où Milon put vivre de la vie d'un
chevalier au milieu des jeunes seigneurs de son âge »,
c'est-à-dire vers 1200.
Beaucoup de noms propres sont cités dans le roman
de la Rose. Il va de soi que l'empereur Conrad, amant
de Liénor, n'a de commun que le nom avec Conrad III
(-{- 1162). L'allusion (ci-dessous, p. 81) à Bouchart le
Yeautre, ce parfait courtisan, favori de Louis VII (« au
tens le bon roi Loeïs » [v. 3129]), établirait, s'il en était
besoin, que l'auteur n'écrivait pas sous Louis VII. Il con-
naissait, d'ailleurs, au moins de nom, quantité de con-
temporains de Philippe-Auguste : le comte Renaut de
Boulogne, Gaucher de Châtillon, Guillaume des Barres.
Alain de Rouci, Eudes de Ronquerolles, Michel de
Haines, Savaric de Mauléon. etc. L'examen attentif de
tous ces noms a conduit M. Servois à placer, par con-
jecture, la composition de l'œuvre « entre le mois d'oc-
tobre 11 oy et le mois de mai 1201 ».
Il est certain, d'autre part, que l'historien de l'empe-
reur Corras et de Guillaume de Dole avait des relations
dans les pays qui forment, de nos jours, le département
de l'Oise1 et qu'il avait voyagé.
1. Noir ce qu'il dit du sire Eudes de Ronquerolles (p. 00) et
du jeu sous l'ormeau de Trumilli (p. 83). A propos des armoiries
60 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD XIIIe SIECLE
L'auteur est très fier d'avoir intercalé dans son roman
des chansons de divers chansonniers à la mode en son
temps. « de sorte qu'on peut, comme on veut, le lire ou
le chanter ». « De même qu'on teint les draps pour avoir
los et prix ». il a mis des chants et des sons dans ce roman
de la Rose, « ce qui est chose nouvelle*. Ces chants, dit-il,
sont si bien en situation qu'ils ont l'air, en vérité, de
l'aire corps avec le récit (v. 26-28). — 11 semble, en
elTet. que cet ingénieux procédé (l'intercalation de pièces
lyriques, mises dans la bouche des personnages, au cours
d'un récit) n'eût pas été antérieurement employé ; mais
depuis, il l'a été souvent, en particulier dans le roman
de la I iolette, par Gerbert de Montreuil, qui traite le
même sujet que la Rose, dans le roman de la Poire et
dans le Chastelain <le Coud (cf. p. 2o4)- — Mais l'au-
teur se flattait en estimant qu'il en avait usé avec la
plus grande habileté. Beaucoup des chansons qu'il insère
sont fort peu en situation, \oici comme il les amène :
l'Empereur, chevauchant avec Guillaume de Dôle, à
travers champs, daigne lui chanter un « vers » : il
lui dit tout bonnement (v. 3097) : « Savez vos cest
vers?» cl s'empresse de l'entonner, sans attendre la
réponse. M. G. Paris a écrit (ib., p. xc) : « L'auteur
de cette invention raffinée 1 intercalation] est aussi celui
qui a su le mieux la mettre en œuvre » ; et (p. cxn) :
<> La plupart d'entre ces chansons ne conviennent guère
;i celui dans la bouche duquel elles sont mises et n'expri-
ment pas du tout les sentiments qu'il doit avoir. »
Malgré l'apparence, ces deux affirmations ne sont pas
contradictoires.
11 est à noter que plusieurs des rimeurs dont l'ano-
de l'Empereur, il fait cette réflexion (v. 68) : « Et si portoit
l'escu demi — Au gentil comte de Clermont — Au lion rampant
contremont. . . »; il n'est pas impossible, quoi qu'en dise l'édi-
le m\ qu'il s'agisse ici du comté de Clermont en Beauvaisis.
GUILLAUME DE DOLE 6l
nvme a inséré des chansons étaient encore vivants au
milieu du règne de Philippe-Auguste (Gace Brûlé, Gui
de Couci, etc.), et que. selon toute probabilité, l'ano-
nyme citait de mémoire.
Ce roman a été favorablement jugé par M. Servois
cpii en a donné une édition aussi bonne que le permet-
lait l'extrême incorrection du manuscrit unique (Le
Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole. Paris, i8q3,
in-8. « Société des Anciens Textes Français »). — Le su-
jet est banal : c'est l'histoire de la femme dont la vertu a
été odieusement calomniée et qui réussit à faire recon-
naître son innocence, l'anecdote qui fait le fond des
romans du Comte de Poitiers, de la I iolette, d'une nouvelle
de Boccaee. de la Cymbeline de Shakespeare, et de beau-
coupd'autres productions similaires. Mais, selon l'éditeur,
/'/ Rose est « un des romans d'aventure les plus attachants,
sans épisodes inutiles ni longueurs fatigantes...; l'auteur
a su mêler à la fiction le souvenir des spectacles dont il
avait été témoin et des entretiens qu'il avait entendus »
(p. xiv). Ce jugement est très correct.
A l'époque où M. Servois a publié son édition,
M. Todd préparait sur la langue du poème une étude
(p. xn) qui, à notre connaissance, n'a pas encore vu
le jour.
Il y avait une fois dans l'Empire, en Allemagne,
un Empereur nommé Corras (Conrad), qui valait un
m nid des rois qui lui ont succédé. Il haïssait de
manger en été auprès du feu. On ne lui entendait
jamais faire « grant serement » ni « lait reproche » ;
il était sage et courtois ; il ne devait ses victoires
T>2 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIl" SIÈCLE
qu'à la lance et à l'écu et n'avait que du mépris pour
les arbalétrier- ;
(Jo .Ta arbalestiers ni fust mis
Por sa guerre en auctorité ;
Par averté *. par mauvesté
Les tienent ore li haut home.
Il n'avait d'autres mangonneaux ni d'autres pier-
rièresque les lances des bons chevaliers qu'il retenait.
Accueillant pour tous les gentilshommes, riches et
pauvres, il avait toujours la main ouverte en faveur
des vieux vavasseurs et des veuves de la noblesse. Il
distribuait sans compter aux chevaliers de sa cour
joyaux, chevaux et draps de soie, et, à ceux qui le
servaient, terres ou châteaux, selon leur mérite.
Il n'était pas marié, et les barons en parlaient sou-
vent l'un à l'autre, et à lui-même. Mais il ne s en
laissait pas émouvoir. Il aimait trop à courir les prés
et les bois, pendant la belle saison, en compagnie
des chevaliers et des dames de la contrée.
[54 l'c biaûs gieus et sanz vilonie
Se joe ovoec ses compagnons.
Il porpense les ochesons**
Comment chascuns fera amie...
Li bons roi», li frans dehonere !
11 sa voit toz les tors*** d'amors.
Par exemple il emmenait dans les bois, à la pre-
mière heure, les « vieux chenus croupoiers**"* », les
jaloux et les envieux : aux uns. il confiait le déduit
* avarice. — ** occasions. — *** tous le- tour-. — **** naresseux.
GUILLAUME DE DOLE 63
de « boissoner », c'est-à-dire de battre les bois avec
les archers ; aux antres, de suivre les limiers. Dès
qu'ils étaient enfoncés dans les profondeurs de la forêt,
il revenait par la vieille route, en riant, lui troisième
de chevaliers, du côté où étaient les dames. Les
dames, en chainses plissés, sans manteaux, gantées
de blanc, avec, sur leurs longs cheveux ondoyants, des
chapeaux « entrelardés » de fleurettes et d'oiseaux,
210 Tôt chantant es tentes jonchiées
"\ ont as chevaliers quis atendent,
Qui les braz et les mains lor tendent...
Moût lor est poi se cil demorent
Qui estoient aie en bos...
Il ne pensent pas a lor âmes.
Si n'i ont cloches ne moustiers
(Qu'il n'en est mie granz mestiers),
Ne chapelains fors les oiseaux...
Dex ! tant beaus chans et tant beaus diz,
Sor riches coûtes, sor beaus Hz
I ot dit ainçois qu'il fust prime !
Après quoi chacun se parait de beaux habits par-
fumés, en samit, en draps d'outre-mer, en « baude-
quins d'or à oiseaux », garnis de fourrures. Conrad
donnait sa ceinture, ornée d'or et d'émeraudes, à la
pucelle qui lui attachait les lacets de son vêtement de
dessous :
a58 Benoiez soit tex empereres !
Vers tierce*, on va jouer dans les bois, « toz des-
chaus, manches descousues ». L'endroit n'était pas
vilain, vert comme en été, avec des fleurs bleues et
neuf heures du malin.
64 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
blanches. On se baigne les mains, les yeux, le visage,
aux fraîches sources voisines ; « en lieu de touaille » *,
on emprunte, pour s'essuyer, les « blanches che-
mises des dames ». Puis, les pucelles recousent les
manches avec le fil qu'elles ont dans leurs aumônières.
Cependant, le dîner et la viande sont apprêtés, les
nappes mises. Dames et chevaliers s'en retournent.
en chantant des « chansonnettes », vers les tentes.
Là, les lits et les tapis ont été ôtés, afin que l'on soit
plus au large ; le sol est jonché d'herbe fraîche ; les
valets donnent à laver ; on s'asseoit, et l'empereur
cède la place d'honneur au vieux duc de Genevois.
L'évêque de Chartres aimerait mieux être en ces lieux
qu'en svnode, pour se rincer l'œil des merveilles et
des beautés qu'on y voit :
356 Or cuit que li vesques de Chartres1
S'amast miex iloec qu'en .1. sane** ;
Que chascuns i garist et sane
Ses oils d'esgarder les merveilles.
Tantes faces cleres, vermeilles,
Et ces douz vis Ions et traitiz ***...
Et cez blons chiez**** et cez biaus cors.
Le menu se compose de tout ce que Ton peut avoir
en été, pâtés de chevreuil, fromages gras de la rivière
de Clermont, vin clair et froid de la Moselle. Puis
* serviette. — **Or crois que l'évêque de Chartres se fût mieux
plu là qu'en synode. — *** gracieux. — **** ces tètes blondes
i. L'évêque de Cliartres était alors ce Renaut de Bar (1186-
1217). sur lequel un certain « Jordains h viex bordons » avait
composé une chanson dont les premiers vers sont rapportés,
plus loin, dans le roman (v. 2889).
GUILLAUME DE DOLE 65
les sergents ôtent les nappes. On se lave. Plusieurs
se précipitent pour tenir au bon roi ses manches
pendant cette opération. Les dames mettent leurs
manteaux, et la musique commence.
Alors rentrent les chasseurs qui toute la journée
ont couru le cerf, le lièvre et le renard au derrière
de leurs chiens, harassés, sales, mourants de faim:
426 Cil veneour mal atirié
Cil qui avoient buisiné*,
S'en reviendrent moût hericié,
Es ledes chapes de grisa n
Qui ne furent noeves oan,
Et heuses viez, rouges et dures**...
Ils racontent des histoires extraordinaires sur ce
qui leur est arrivé, des histoires de chasseur. Mais
personne n'en croit un mot. L'empereur tout le pre-
mier :
458 II se rit de ce qu'il mentoient;
Mes c'est coustume de tiex genz.
Quand l'heure de souper arrive, après none***,
tout le monde se remet à table, mais les chasseurs tous
d'un côté, car ils ont plus d'appétit que les autres :
ils engloutissent sans honte, comme entrée, un bœuf
à l'ail et au verjus, des oisons, des mortreux ****, leur
venaison ; ils boivent aussi à leur soif, et non pas de
ce « rouge vin qu'on prend avec des rôties ».
sonné du cor. — ** En laides chapes de drap gris, qui n'étaient
pas neuves de l'année, et bottes vieilles, rouges et dures... —
'** trois heures de l'après-midi. — **** soupes au pain et au
lait très épaisses.
66 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIECLE
Après souper, on joue aux tables, aux échecs, aux
dés, à la mine. Les vielleurs viellent. L'Empereur et
ses compagnons vont caroler avec les dames, en un
pré vert, devant le tref*, jusqu'à l'heure du coucher.
Des hommes comme celui-là, il n'y en a plus
aujourd'hui :
55o Se sire Oedes de Ronqueroles'
Trovast tel roi, ce fust barriez ;
Mes li tens est si atornez
Qu'on ne trueve mes qui bien face.
Por ce s'enledist et efface
Chevalerie, hui est li jors.
Un tel roi est bien digne de régner, qui sait se
faire aimer de la sorte. Conrad n'était pas de ces
princes qui donnent à leurs valets rentes et prévôtés à
terme, et leur or, ce qui a pour résultat de ruiner leurs
terres et de les déshonorer. Baron qui met les « prud-
hommes » arrière et préfère les a mauvais » a tort,
car vilain sera toujours vilain, même si on en fait
un seigneur. L'Empereur, lui, se plaisait à assem-
bler ses barons en parlement, pour les voir ensemble;
il ne confiait qu'à des vavasseurs les fonctions de
bailli. Et il n'était pas moins populaire parmi les
* pavillon.
i. Eudes de Ronquerolles, qui réparait plus loin dans le
roman (au tournoi de Saint-Troml) est indiqué dans les cartu-
laires de Philippe-Auguste comme un des feudataires du roi
dans le comté de Beaumont-sur-Oise. L'auteur semble dire ici
que cet Eudes n'avait pas trouvé, auprès d'un roi — celui de
France, sans doute, — l'estime qui lui était due. Mais l'allusion
est obscure.
GUILLAUME DE DOLE 67
vilains et les bourgeois que clans la noblesse, car il
ne les pressurait pas : il savait bien qu'en cas de
besoin tout ce qu'ils auraient gagné serait à lui. Les
marchands, qu'il ne taillait pas et qu'il protégeait
contre les pillards (on était aussi en sûreté dans ses
domaines que dans un moutier), n'allaient pas à la
i'oire sans lui en rapporter un beau cheval ou quelque
autre présent. — Telle était la sagesse de ce bon prince.
Un jour qu'il chevauchait avec un de ses ménes-
trels, nommé Jouglet, celui-ci lui fit le plus grand
éloge d'une dame dont il avait entendu parler, la plus
belle du monde, qui vivait en la marche de Perthois,
et dont le frère était, de son côté, un chevalier
accompli. Conrad, ravi, veut savoir si ce chevalier est
riche. « Il n'est pas riche », dit Jouglet :
762 Fet Jouglès : « Onques ne pot pestre*
De sa terre .vi. escuiers,
Puis qu'il fu primes chevaliers ;
Et s'est et a gris et a ver
Toz tenz et esté et iver,
Et a soi tiers de compegnons ;
Car ses granz pris et ses renons
Et ses granz cuers et sa proece
Le porvoit si bien et adrece
Qu'il a terre et avoir assez. »
Il s'appelle Guillaume de Dole. Non pas que Dôle
soit à lui. Mais il s'avoue de Dôle parce que son
plessié ou « manoir », est voisin de cette ville. Sa
68 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
sœur s'appelle Liénor. Ce nom suffit, avec la des-
cription que Jouglet a faite de la personne, pour ins-
pirer à l'empereur un amour incoercible.
Le soir même, l'Empereur, en sa garde-robe,
devisa à un clerc une lettre qu'il fit sceller d'un sceau
en or et porter, par un de ses valets, à monseigneur
Guillaume de Dole.
Le valet arrive à Dùle. A l'hôtel où il est descendu,
son premier soin est de déchausser ses lieuses et de
mettre d'autres chaussures. La fille de la maison lui
donne un chapel de fleurs et de menthe. Il se rend,
en cet équipage, au plessié. les 'lettres de l'empereur
à la main. Guillaume, qui revenait d'un grand
tournoi à Rougemont, était dans la salle dii plessié,
entouré de chevaliers et d'autres gens l. Le valet se
le fait désigner, dégrafe son manteau conformément
à l'étiquette et remet son message. Il y en avait là plus
d'un qui n'avaient jamais vu de sceau impérial.
Guillaume, avec son couteau, fait sauter la bulle d'or,
qu'il donne à la belle Liénor, sa sœur, pour qu'elle
s'en fasse un fermail. Quand elle vit l'empreinte du
sceau, a un beau cheval, avec un roi armé dessus »,
elle dit à madame sa mère :
i. C'était l'usage de Guillaume d'avoir toujours autour de lui I
une nombreuse compagnie, comme s'il avait été très riche :
i432 Si tient ados trop riche hostel :
S'uns bien liauz hoins le tenoit tel.
Si i avroit il parlement ;
Tant i a chevaliers et gent
Que l'en n'i puet son pié torner.
GUILLAUME DE DOLE 69
1006 « Ha ! dame, se Dex me sekeure,
Fet ele, or doi moût estre lie
Quant j'ai .1. roi de ma mesnie. »
Messire Guillames s'en rit :
« Se Deu plest et saint Esperit,
C'est tote honor qui vos vendra. »
Fet la mère : « Ja ni faudra ;
Li cuers le m'a toz jors bien dit. »
Un chevalier de Guillaume lui lit la lettre: c'est une
invitation de l'empereur à venir, le plus tôt possible,
à sa cour.
1022 « Filz, vos irez, ce dit la mère ;
Grant honor vos fet l'enperere
Quant il si bêlement vos mande. »
— « Dame, ainz irons a la viande,
Et puis après si ferons el » *.
Le valet de l'empereur est, naturellement, invité à
dîner, car il était « de bonne part ». Guillaume de
Dole l'interpelle, en plaisantant:
1037 — « Biaus amis, or avez esté
Fet il, maintes foiz miex serviz :
Moût mengissiez or a enviz
Geste viande a vavassor**
En la meson l'empereor. »
— « Sire, dit il1, ce n'est pas doute;
Mes venison qui flere toute,
De senglers, de cers sanz seson,
De ce avons a grant foison
« Allons d'abord manger ; après nous ferons autre chose. » —
** « Vous ne mangeriez pas de bon gré ce repas de vavasseur. . . »
1. Le valet, qui riposte sur le même ton.
70 LA SOCIETE FRANÇAISE Al SUT SIECLE
Et do pa-tez viez et moussiz :
Quant il ne sont preuz as souri/.
Lors sont il bon as escuiers*. »
Cependant Guillaume se prépare: il n'emmènera
que deux compagnons, mais bien portants, de trente
ans passés, et de bonne apparence. Le valet de l'Em-
pereur est invité à faire une visite aux dames du
plessié, avant le départ. Salutations. On s'asseoit.
Madame mère, sur une grande « coûte pointe »,
travaillait à une étole. La conversation s'engage pj
léloge que fait Guillaume de l'adresse de sa mère et
de sa sœur, « merveilleuses ouvrières » :
n33 « Fanons, garnemenz de moustier**,
Chasubles et aubes parées
Ont amdeus*** maintes loiz ouvrées. »
Ces dames -avaient aussi chanter: la plus âgée le
reconnaît de bonne grâce : c'était la mode autrefois
de travailler au métier en chantant « des chansons
d'histoire » : mais cette mode est passée.
ii 47 « Biaus iilz. ce fu ça en arriers
Que les dames et les roïnes
Soloient 1ère lor cortines
Et chanter les chaînons d'istoire. »
— « Ha ! ma [très douce dame, voire,
Dites nos en. -e vos volez... »
La vieille dame s'exécute.
1166 Quant ele ot sa chanson chantée :
« Certes, moût s'ol bien aquitée
Fet cil, madame vostre mère. »
* Et de pâtés vieux et moussas : quand les souris n'en veulent
plus, ils sont bons pour lesécuvers. — ** manipules, ornen
d'égbse. — *** l'une et l'autre.
GUILLAUME DE DOLE ~] I
« Mais, dit Guillaume, c'est ma sœur qu'il faut
entendre maintenant. » Celle-ci, plus droite qu'une
ente et plus fraîche qu'une rose, avec ses tresses
blondes sur son bliaut blanc, sourit, car elle devine
bien qu'elle ne pourra « échapper » :
1177 — « Ma bêle fille, fet la mère,
Il vos estuet * feste et honor
Fere au valet l'empereor. »
— « Ma clame, bon voiel** le ferons. »
Le jour qui précède le départ se passe ainsi en
déduits, jusqu'à l'heure du souper. Enfin on prend
congé. Le valet de l'empereur reçoit des présents et
pense qu'il ne vit jamais de si beaux enfants de telle
mère. Dernier souper, très copieux, où paraissent des
flans au lait, des cochons de lait farcis, des lapins,
des poulets lardés, des poires et de vieux fromages.
L'hôte s'excuse en souriant, encore une fois, de cette
trop modeste chère :
12^6 « Nos n'avomes autres daintiez,
Frère, fet il, ce poise moi *** ;
Yoz, genz de la meson le roi,
JNe cognoissiez cez mes de vile****. »
Font li compegnon : « Il vos guile. »
Fet li valiez : « iN'en verrez el.
Si me bonist en son ostel. »
Einsi se joent et envoisent ;
De biauz moz le souper aoisent
De cbevalerie et d'amors...
* faut. — ** volontiers. — *** « Mous n'avons d'autres frian-
dises, frère, dit-il, je le regrette. » — **** « \ous ne connaissez
pas ces mets de la campagne. »
72 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIII0 SIÈCLE
Pendant ce temps-là, l'Empereur dépérissait d'im-
patience. Il se faisait chanter des vers de Girbert,
pour passer le temps. Enfin, lorsque le messager eut
installé sire Guillaume et ses deux compagnons dans
le meilleur hôtel de l'endroit « au grand pignon,
plein de fenestres », il vint rendre compte de sa mis-
sion. Interrogé, il porta aux nues et Liénor et son
frère, à la grande joie de Conrad. — Jouglet se hâte
d'aller chercher sire Guillaume à son hôtel. Dès qu'il
l'aperçoit, après avoir gravi les marches du perron,
avant d'entrer dans l'hôtel :
1^68 « Dole ! Chevalier ! A Guillame !
Ou est li deduiz dou roiaume
Li solaz et la grant jiroece ? »
Guillaume l'embrasse. Jouglet expose pourquoi et
comment l'empereur a résolu de faire sa connais-
sance. « A os estes toi au dessus, lui dit-il, et trestoz
mestres de la cort. » Guillaume remercie avec effu-
sion. Avant de se rendre au palais, il invite son hôte,
sa femme, leur fille à partager le dîner qu'il prend
a pour attendre plus à son aise le grand manger jus-
qu'à la nuit ». Puis il revêt une magnifique rohe
d'écarlate « noire comme mûre ». « Ha, dit Jouglet.
cette robe-là a été taillée en France ; cela se voit à la
coupe. » Sur leurs tètes, les trois chevaliers, Guil-
laume et ses deux compagnons, mettent des chapels
de fleurs bleues. Un chambellan leur apporte des
ceintures neuves et des gants blancs. On leur amène
leurs chevaux, de grands destriers d'Espagne, avec
GUILLAUME DE DOLE ^3
des freins de Limoges. Guillaume était superbe en
selle, le manteau « en chantel » sur le bras gauche1,
et toute la rue était là pour contempler ce spectacle.
Les bourgeois se levaient sur son passage, et lui sou-
haitaient « bonne aventure » : « Ce ne sont pas gens .
à gabois (des gens de rien) », se chuchotaient-ils l'un
à l'autre.
La première entrevue de l'Empereur et de Guillaume
fut empreinte de la plus exquise politesse. L'Empe-
reur prit Guillaume par la main et le pria de s'asseoir
à côté de lui ; mais Guillaume déclina cet honneur,
afin qu'on ne pût pas l'accuser d'un manque de cour-
toisie. A brûle-pourpoint, l'Empereur — on ne voit
pas bien pourquoi — demanda à son hôte s'il n'était
point « privez dou roi d'Engleterre » ; l'auteur re-
marque, à ce propos, que ledit roi d'Angleterre a été
longtemps en guerre avec « notre roi de France » .
Le bon Conrad aurait bien voulu parler d'autre chose,
non pas certes de couvrir des églises ou de faire des
chaussées, mais de la belle, de la débonnaire, dont il
avait « le feu au corps ». Là-dessus Jouglet changea
le cours de la conversation, en annonçant qu'il y
aurait, de lundi en quinze, un tournoi à Sainteron
(Saint-Trond)-. « Au nom de Dieu, Jouglet, nous
irons, dit Guillaume ; j'ai tout ce qu'il faut pour
cela, excepté un heaume, car j'ai perdu le mien
i. Cf. plus loin, v. 6266 :
Il a bouté parn
De son mantel
2. Saint-Trond (Luxembourg belge).
Il a bouté parmi les laz
De son mantel son braz senestre.
7^ LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
l'autre jour quand je fus pris" à Rougemont » *.
L'Empereur ordonna aussitôt cfapporteT un heaume,
fabriqué à Senlis, orné d'or et de pierreries « au nasal
et au cercle autour » 2. Dès que le chambellan l'eut
sorti du heaumier, et essuyé d'une touaille, tout le
monde s'extasia ; on se serait miré dedans. A dîner, le
prochain tournoi fut de nouveau mis sur le tapis ; à ce
propos, plus d'un convive en dit plus qu'il n'en devait
faire, ce qui ne convient guère à un prud'homme.
Messire Guillaume ne dit rien, mais n'en pensait pas
moins comment il s'y prendrait pour honorer son
heaume neuf. Après dîner, la foule importune des
serviteurs, la «piétaille », 1' « eseuieraille menue »
s'étant retirée, les ménestrels, Jouglet entre autres,
vinrent chanter des chansons et des fabliaux, jusqu'à
l'heure du coucher. Mais on ne se couche pas sans
boire :
1778 II fait bon Loivre après chançons.
Guillaume de Dole, ses deux compagnons, et le
chambellan de l'Empereur — un certain Boidin, ou
Baudoin Flamenc, — qui portait le heaume impé-
rial, et Jouglet, rentrent ensemble au logis où le
héros avait ses quartiers. Une collation de vins et de
fruits les attendait; on alluma les flambeaux. îSou-
1. Cf. plus haut, p. 68. Il y a un Routremnnt dans le dépar-
tement du Douta, non loin de Dùle. Un autre Rougemont (Côte
d'Or) fut, à la fin du xu* siècle, le théâtre de plusieurs tournoi*.
:>.. Ce heaume lui avait été apporté naguère, à lui-même»
« avec le haubert de Chambli » (v. 1666). — Chambli = Cham-
bly, con de .Neuillv-en-Thelle (Oise).
GUILLAUME DE DOLE
75
velles chansons, avec les clames de la maison, jusque
vers minuit. Lorsque Boidin prit congé, Guillaume
lui bailla un surcot d'été si neuf qu'il sentait encore
la teinture. Il fit aussi un cadeau à Jouglet et donna
à la femme de l'hôtelier un bon fermail à tunique :
1826 « Gardez le bien, fet il, bel oste,
Qu'il vaut encore .xin. livres.
Ja nul qui l'ait au col n'iert ivres
S il bevoit tôt le vin cl'Orliens. »
— Dit li hostes : « Car i'ust il miens !
Ausi boi je trop totc jor. »
Ces largesses ne pouvaient manquer de faire le
meilleur effet. « Boidin, dit l'empereur Conrad, qui
m mis a donné ce surcot? » — « Ce gentilhomme, dit
Boidin, qui a déjà distribué plus de cent livres en
robes et en joyaux. »
187 1 — « Einsi sera par tens délivres
De son avoir, s'il ne se garde »,
Fet l'empereres. — « N'aiez garde,
Sire, qu'il en avra assez :
Moût est as borjois bel et sez *
Quant il vient emprunter le lor... »
Le lendemain, l'Empereur, qui savait très bien
l'état des finances de Guillaume, lui envoya cinq
cents livres de colognois, en argent comptant. Et
messire Guillaume, qui n'était prodigue qu'à bon
• scient, fit faire aussitôt à un clerc trois paires de
lettres. Une à sa mère et à sa sœur, pour leur an-
noncer qu'il était « toz sires de l'empereor », avec
(rois cents livres pour payer ses dettes à la « menue
' C'est très agréable aux bourgeois...
•JO LA SOCIETE FRANÇAISE Al XIII SIÈCLE
gent » et faire ensemencer les linières ; la bonne
dame, du reste, avait bien besoin de cette aubaine:
nul ne sait, s'il ne s'en mêle, ce qu'il en coûte de
maintenir un train de maison convenable. Une à ses
« compagnons » de DAle, pour leur donner rendez-
vous à Sainteron. La troisième à un bourgeois de
Liège, son correspondant : il le chargeait de faire
peindre cent vingt lances, ornées de panonceaux à
ses armes, et trois écus à courroies de soie; ce qui
fut fait dans la quinzaine.
Cependant, Sainteron ne tarda pas à être envahi
par les fourriers des seigneurs qui devaient paraître au
tournoi. Guillaume sut se réserver, pour lui et pour
sa compagnie, le meilleur emplacement, en plein
carrefour. Un jour avant l'ouverture du tournoi, il
quitta la cour impériale, installée à Tref-sur-Meuse
(Maastricht), pour veiller personnellement aux der-
niers préparatifs.
L'allluence fut énorme. Le comte de Champagne,
le sire de Ronquerolles, Alain de Rouci, Gaucher de
Châtillon, le comte Renaut de Boulogne, le Barr<>i-
(Guillaume des Barres), le sire de Couci, etc., étaient
là ou étaient attendus. Les écus de tous cesseignem-
pendaient aux pignons du marché et aux « goutières»
rjes maisons pour servir de ralliement à leurs compa-
gnons, qui se promenaient dans le bourg, en criant,
suivant leur pays : « Boidin. Boidin ! » ou « W autre,
AYautre!1 ». Les Allemands chantaient comme des
i. L'é'liteur n'a j>a? expliqué ce cri : Wautre, écrit-il. nom
GUILLAUME DE DOLE 7"
diables. — Cette nuit-là, on fit bien des folies. Les
hôtels retentissaient du vacarme des ménestrels et des
hérauts. Jouglet, qui n'était pas venu d'avance avec
Guillaume, alla droit chez celui-ci, dès qm'il- fut
arrivé à son tour. Mais Guillaume, fort à l'aise dans
un surcot galonné d'orfrois d'Angleterre, doublé de
cendal vermeil et garni de boutons dorés, l'accueillit
en plaisantant :
2190 « Avoi ! fet il, Jouglet, Jouglet,
Bêle compagnie est la vostre ! »
Et montrant du doigt son beau surcot :
2197 « Or deïssiez ja : « Cist est nostre »,
Se fussiez venuz ovoec moi...
Qui vint ovoec toi ? » — « Une route *
D"Alemanz qui m'ont mort d'anui.
Je muir de faim : ne menjai hui.
Çaienz qui me donra a boire ? »
— « Voire, deable, Jouglet, voire,
Adez ovoec vos Alemanz. »
On lui fit servir pourtant un pâté de paons de
basse-cour. Mais l'heure des vêpres pressait. C'était
dimanche, et bien des gens, dont Guillaume, avaient
fait vœu de ne pas porter les armes ce jour-là. Le
soir, la place du marché fut tout illuminée des clar-
* bande.
d'homme » (p. 200). Si l'on considère que Boidin, dont les
uns criaient le nom, était chambellan de l'Empereur, et que
Bouchart le Veautre avait exercé naguère de pareilles fonctions
à la cour du roi de France, on se demande si Waulre n'est
pas le surnom de Bouchart, qui servait de ralliement aux Fran-
çais.
70 LA SOCIETE FRANÇAISE AT) XIII SIECLE
tés que projetaient les fenêtres de la maison du carre-
four ; à dessein: car Guillaume tenait à ce que tout
le monde vît bien « le barnage en son hostel » et « la
joie qu'où y menait ». On y but, on y dansa et on y
chanta (des chansons pour accompagner les rondes),
entre hommes, fort avant dans la nuit, jusqu'à ce
qu'un Allemand demandât, pour prendre congé, avec
la délicatesse de son pays : « Faudra mes ce jusqu'à
demain? »
Le lundi, ouverture du tournoi. Guillaume alla
d'abord entendre, avec beaucoup d'autres chevaliers,
une messe en l'honneur de « saint Esperite » (le Saint-
Esprit). Sa mesnie était nombreuse : cent quarante
valets seulement pour porter les lances. Au départ,
elle présentait un aspect fort imposant :
2.463 II s'atirierent bêlement,
.11. et .11., tuit li .1. lez l'autre.
La lance painte sor le l'autre *.
Et ses banieres sont derrière,
Et .m. destriers d'une manière...
Après vindrent si bel escu...
Trois barons de l'Empereur avaient été comman-
dés pour porter ces écus, « comme si c'avait été des
corps saints ». Guillaume montait un cheval blanc
dont la sambue (ou la housse) de samit vermeil tail-
ladée pendait jusquesàterre. Lui-même n'avait revêtu
qu'un pourpoint, avec sa cote à armer, et un cha-
pelet de fleurs.
* La lance peinte sur le feutre (le feutre qui garnissait l'arçon et
qui servait à appuver la lance lorsqu'on cbargeait).
GUILLAUME DE DOLE 79
Arrivés sur le terrain, les compagnons de Guillaume
descendent dans une pièce de blé en herbe, fichent
leurs lances dans le sol et s'habillent pour le combat.
Vous eussiez vu détrousser les sommiers, vider les
coffres, étaler les hauberts et les chausses, parler
de sangles, de sursangles et de lacs à heaumes,
apporter du fil à coudre les manches et rattacher les
cpaulières. Tandis que les valets s'empressent, leurs
maîtres se disent bonjour, chacun dans sa langue :
a585 Vos i oïssiez dire tant :
Wilecome ! et Godehere !
Les exploits de Guillaume de Dôle au tournoi de
Sainteron, qu'il est inutile de rapporter, ne lui firent
pas plus d'honneur que la façon dont il sut user de
de ses avantages. Il échangea de grands coups avec
les plus vaillants hommes, car c'est un « dur métier »
de tournoyer:
2795 Qui i fust moût bien li semblast
Que ce fust gieus de charpentiers ;
Il ne se lessent pas entiers
Les escuz ne les gamboisons.
Il en désarçonna huit en combats singuliers, sans
compter ceux qu'il abattit dans la mêlée finale, et il
aurait pu gagner beaucoup :
28o3 Tant peùst iloec gaaignier
Qui s'en seùst apenser, Diex !
Mais le brave Michel de Harnes, qu'il avait pris,
il le relâcha sans rançon. Il revint chez lui désarmé,
8o LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XIIIe SIÈCLE
en gamboison, ayant tout donné aux hérauts. Ses
prisonniers et ceux de ses compagnons, il les traita
parfaitement : dans son hôtel, ils trouvèrent à manger,
à boire, et de l'eau chaude pour laver les « camois »
que laissait sur la peau en sueur le contact prolongé
de l'armure. Tous ceux qui lui firent demander leur
liberté par un « prudhomme », il les relâcha gratis:
2909 Tote nuit i sont sorvenant
Chevalier, baron d'autre terre.
Qui lor compegnons vienent querre
Por raiempre ou por ostagier *.
Sachiez, li prodoms a plus ehier
De ceuz qu'il a en sa main pris
Que s'onor i soit et son pris
Ce sachiez, qu'il les raensist **.
Onques prodom riens ne l'en quist
De ses prisons qu'il n'en feïst.
L'Empereur, de son côté, fit une chose qui aug-
menta grandement sa réputation en France : il
racheta à ses frais les gages laissés par les vaincus et
paya leurs frais d'hôtel.
Le tournoi de Sainteron mit le comble à la faveur
de Guillaume auprès de Conrad, qui se résolut enfin à
lui parler de sa sœur. « Comment s'appelle-t-elle? »
dit-il, quoiqu'il eût le nom de Liénor profondé-
ment gravé dans son cœur. Et quand Guillaume l'a
dit : « ^ oilà un nom que je n'ai jamais entendu ! »
« Ha! dit Guillaume, il y en a assez dans mon pays
qui s'appellent de la sorte. » Mais Conrad ajoute sans
transition : « J'ai ouï dire d'elle tant de bien que,
* Pour racheter ou pour donner des otages. — ** mit à rançon.
GUILLAUME DE DOLE OI
s'il plaît à Dieu, j'en voudrais faire mon amie et ma
femme. » D'abord, Guillaume croit à une plaisanterie :
la chose est impossible ; c'est la fille du roi de France
que l'Empereur devrait épouser ; les barons ne vou-
draient pas d'une pareille alliance. Mais Conrad
répond qu'il mandera ses barons en parlement, à
Mayence, et qu'il les priera de lui accorder « un don »
à sa discrétion ; ils l'accorderont ; après quoi il noti-
fiera ses intentions au sujet de Liénor, et ils ne pour-
ront pas se dédire1. — ■ Les scrupules de Guillaume
ainsi calmés, les convocations au « parlement » furent
lancées, en effet, dès l'arrivée à Cologne : le rendez-
vous général fut fixé au premier mai.
C'est ici qu'un sénéchal félon vint se mettre à la
traverse de l'aventure. Ce personnage n'avait pas
paru à la cour depuis que Guillaume y était. L'Empe-
reur le lui reprocha, en riant, quand il le vit à Co-
logne :
3 126 « Seneschal, fet il, a tel heure
Einsi vienent a cort li autre.
En France ot .1. Brocart Viautre2,
Au tens le bon roi Loeïs,
Qui plus ama, ce m'est avis,
Venir a cort que vos ne fêtes. »
Le sénéchal conçut de l'ertvie en constatant la fa-
veur de Guillaume. Il en chercha la cause et la dé-
1. Comparez la conduite, exactement semblable, d'un autre
Empereur, en pareil cas. dans le roman de VEscouJle (ci-
dessous, p. 102).
2. Brocart Viautre est Bouchart le Yeaulre, conseiller et favori
de Louis VII.
82 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU ^111° SIECLE
couvrit. C'estpoursasœur, se dit-il, que l'Empereur
porte tant d'amitié à cet homme. » En possession de
ce secret, il n'hésita pas à aller, de sa personne, au
plessié, près de Dôle, pour se rendre compte des
choses. — La dame du plessié était « devant la salle ».
en train d'appeler ses paonets, lorsqu'un valet vint
lui annoncer la visite du sénéchal de l'Empire. Elle
se hâta de faire jeter sur les lits des tapis et des
cuites pointes armoriées, et d'enfiler « un grand man-
teau gris à bordure ». Le sénéchal la salue, de la part
de son maître. Elle « ne lui offre pas à boire », car elle
entend qu'il soit hébergé chez elle, et le mène par la
main s'asseoir sur un coffre, devant un lit. Mais il
s'excuse : il faut qu'il aille présider un plaid, où les
baillis et les maîtres de la terre de Besançon sont con-
voqué- à l'occasion d'un grand procès: il est venu en
passant, comme compagnon d'armes du fils de la
maison. Il voudrait bien présenter ses devoirs à
Liénor ; mais celle-ci est élevée si sévèrement que
« nul homme ne la peut voir en l'absence de son
itère ». Le sénéchal est forcé de se résigner à cette
règle ; mais il achève de gagner le cœur de la bonne
dame en lui donnant une bague d'or, ornée de rubi-,
et avant de la quitter, il l'a confessée du haut en bas
sur ses affaires de famille : elle lui a confié notamment
que sa fille a sur la cuisse un signe naturel, une rose.
Elle ne se doutait pas, la malheureuse, « chétive vieille
hors du sens », de l'usage que le sénéchal ferait de
cette singulière et très inutile confidence.
Pendant ce temps-là l'Empereur prenait plaisirs
GUILLAUME DE DOLE 83
entendre, à son coucher, les ménestrels; surtout l'un
d'eux, tout petit, mais très habile, qui s'appelait
Cupelin. Hue de Braiesehve-vers-Ognon étant venu à
la cour, il le pria de lui chanter sur la vielle
3^02 ... une clance
Que firent puceles de France
sur la belle Marguerite, « celle d'Oisseri », qui avait
embelli de sa présence « le jeu sous l'ormeau » de
Trumilli. Lui non plus, il ne se doutait guère,
lorsque le sénéchal revint, qu'une trahison comme on
n'en avait pas vu depuis le temps de Robert Macié
se brassait dans l'ombre, près de lui1.
Conrad, sans méfiance, confie donc à son sénéchal
qu'au parlement de Mayence, c'est son intention de
soumettre à ses barons des projets de mariage. « De
qui s'agit-il? » fait l'autre, comme s'il ne s'en doutait
pas :
35o5 « Dont est ele dame de France,
Ou fille le roi, ou sa suer ?
Prendrez vos i terre ou avoir
Ou amis, ice i prent on ? »
— « Bien prent terre et avoir li hom
Qui la prent bone et sage et bêle
Et de bon lignage et pucele. »
— « De tex n'en est il ore gaires. »
Le nom de Liénor est enfin prononcé. Dès qu'il
l'entend, le sénéchal feint la consternation. Pressé de
i . On ne sait rien de ce Robert Macié ni de sa trahison. — Tru-
milli est un village près de Senlis, et Oisseri un village près de
84 LA. SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
s'expliquer, il se fait arracher la confidence qpi'il a
couché avec elle et, comme preuve de son dire, il
donne le signalement de la rose. Tristesse du prince.
Il s'en explique avec Guillaume. « ^ otre sœur, dit-il,
a folé. » « Comment ! réplique Guillaume, elle n'est
pas folle : on ne l'a jamais liée ni tondue ! » Conrad
précise. Alors Guillaume, convaincu, se couvre le
visage de son manteau :
3-58 « Ha ! la mort que ne me prist ains,
Fet il, que ce fust avenu. »
Il est plongé à son tour dans un désespoir si pro-
fond que les gens disent :
3"i « Dex, il se meurt. \ ez come il bée
La bouche come marvoiez ! * »
Ln sien neveu, persuadé qu'un tel prudhomme ne
peut s'abandonner ainsi « ni pour perte ni pour
avoir », et qu'il s'agit, par conséquent, « d'ami ou
d'amie », se permet de l'interroger. Guillaume lui
dit tout, en accablant Liénor des plus vigoureuses
épithètes (« jaianz», « bordeliere », etc.). Le neveu,
* « Voyez-le, la bouche ouverte et tordue comme un toqué. »
Meaux ; on ne sait rien de Marguerite d'Oisseri ni du jongleur
Hue de Braieselve (voir Histoire littéraire de In France. XXIII,
p. 61S). — Il est question ailleurs (v. 2098) du « bon Gautier
de Joigni, qui dut estre morz por s'amie » ; cette allusion ne se
comprend pas davantage. — Cf. ci-dessus, pp. ti'i et 66, note 1.
— Le roman de la Rose contient ainsi un assez grand nombre
d'allusions à des personnes et à des fait- qui n'ont pas laissé
d'autres traces.
GUILLAUME DE DOLE 85
convaincu et indigné à son tour, déclare qu'il fait son
affaire du châtiment de la coupable.
Il chevauche, en effet, tout d'un trait, jusqu'au
plessié, près de Dôle ; et, comme exorde, il pénètre
l'épée au poing, dans la salle. Les serviteurs le dé-
sarment, tandis qu'il donne à ses tantes, la mère et la
iille, tous les noms (« jaianz », « mautriz », « ri-
baude », etc.). Alors la vieille dame comprend ce
qui s'est passé et se pâme du dommage qu'elle a
causé : elle avoue son indiscrétion. Mais Liénor n'en
est pas abattue : elle annonce qu'elle ira, pour venger
son honneur, à rassemblée de Mayence. Deux vavas-
seurs l'accompagneront, elle et son bagage, lequel
est considérable, car, en personne entendue, elle avait
déjà préparé tout son trousseau pour le brillant
mariage qu'elle espérait.
Le Ier mai est venu, jour de la fête du printemps
et du rendez-vous à Mayence. Les « citoyens » de
Mayence, ville qui jouissait de la réputation d'être
gaie (v. 4 1 43), passèrent la nuit précédente dans
les bois, suivant l'ancien usage :
i 1 4-J Au matin, quant li jorz fu granz
Et il aporterent lor mai,
Tuit chargié de flors et de glai *
Et de rainsiaus verz et foilluz...
One si biaus mais ne fu veiiz
De glai1, de flors et de verdure.
Ils portent le « mai » à travers la ville, en chan-
* glaïeul.
i . Ms. et éd. : gieus.
86 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL" XIIIe SIÈCLE
tant ; puis, ils le hissent aux étages supérieurs des
maisons et l'accrochent aux fenêtres. Tous les pignons
étaient pourtendus de courtines magnifiques.
41 03 Et getent partot herbe et llor
Sor le pavement, por l'onor
Don haut jor et clou haut concire*.
Liénor a imaginé une ruse : elle envoie au sénéchal,
par un valet, un anneau, une agrafe, une aumô-
nière et une ceinture où sont brodés des oiseaux et
des poissons. Le valet est chargé de dire que ce sont
gages d'amour « de la part de la châtelaine de Dijon »
(il était de notoriété publique que le sénéchal avait
« longuement prié » celte dame sans résultat) et que,
si le sénéchal veut plaire à ladite châtelaine, il ceigne
la ceinture brodée sur sa chair, « sous sa chemise ».
Cette précaution prise, Liénor et se> chevaliers
montent à cheval pour aller voir le parlement des
barons de l'Empire, où il y avait, lui dit-on, « beau-
coup d'Allemands, longs et courts ». Son cheval, à
elle, un gris-pommelé, était revêtu dune superbe
sambue en écarlate d'Angleterre, avec des crevés de
soie jaune. L'arçon de sa selle était d'ivoire émaillé.
Elle avait le visage découvert : sa beauté lit, naturel-
lement, sensation. On aurait pu couper les bourses
de ceux qui musaient à la regarder. Les riches bour-
geois du Change se levèrent à son approche :
4533 Font il : « Ou roiaume de France
Ne trouveroit ceste sa per. »
* assemblée.
GUILLAUME DE DOLE 87
Quand elle fit son entrée « en la court », on se la
montra du doigt, et tous disaient : « Voilà Mai, voilà
Mai, que ces deux chevaliers amènent. » — Dès qu'il
fut informé de la venue d'une si belle personne, l'Em-
pereur s'empressa de lever,, pour aller la voir, la
séance du parlement où, du reste, il s'ennuyait fort à
entendre ses barons « tiescher », c'est-à-dire parler
allemand, sans oser « sonner un mot » de ce qu'il
leur aurait voulu dire.
Dès qu'elle aperçut l'Empereur, Liénor le reconnut,
quoiqu'elle ne l'eut jamais vu, et se leva pour parler.
Conformément à l'étiquette en pareil cas, elle voulut
laisser tomber son manteau, mais l'agrafe s'embar-
rassa dans son voile et sa chevelure blonde se
répandit sur ses épaules. Ses cheveux n'étaient
pas tressés : elle avait simplement fait sa raie, le
matin, avec une « branche de porc-épic », en se
coiffant à la heaumière. Elle avait aussi un cha-
pelet (de fleurs) « à la manière des pucelles de son
pays ». C'est ainsi qu'elle se laissa tomber aux pieds
du roi. Puis, elle exposa son affaire aussi bien que si
elle avait passé des années à étudier les lois : « Votre
sénéchal, dit-elle, m'a fait violence ; après quoi, il
m'a enleA'é ma ceinture, mon aumônière, mon fer-
mail ; et j'en demande justice. » Le sénéchal, stupé-
fait, nie, sans même prendre conseil, quoique l'Em-
pereur l'y invite. Mais Liénor décrit la ceinture,
brodée d'oiseaux et de poissons, qu'il doit porter sous
sa chemise. L'archevêque de Cologne propose de
vérifier. Le sénéchal est confondu. La preuve est
ÔO LA. SOCIETE FRANÇAISE AU XIIF SIECLE
faite. C'est en vain que les barons s'interposent pour
qu'il ne soit pas traîné sur la claie et brûlé :
488o « N'est pas reson qu'en le defface,
Font il, por itel achoison. »
Cependant, l'Empereur est inflexible : « Ce n'est
pas pour cela, dit-il, que je l'avais fait sénéchal. »
Alors l'accusé prend conseil ; il voit bien que son
seul espoir est dans le jugement de Dieu, puisqu'on
ne veut pas le laisser établir, au moyen de « jureurs »,
que tout cela est arrivé par magie :
4892 « Mal de la cort ou l'en ne let,
Fet il, .1. home parjurer* !
Je li feroie ja jurer,
S'il voloit, a .c. chevaliers
Que ciz mauz et ciz encombriers
M'est venuz par enchantement.
Mes por Dieu et por norreture,
Por ma déserte et por m'amor
Me face encore tant d'onor
Que de ce que je mis en ni...
Qu'il m'en let purger par juïse
En guerredon de mon servise**. »
A la demande de Liénor, Conrad consent enfin au
jugement de Dieu. Tout est préparé, dans l'église,
pour cette cérémonie. Le sénéchal, précipité dans une
cuve d'eau bénite, va au fond, « comme une cognée ».
C'est donc qu'il n'est pas coupable, puisqu'il n'a pas
*« Maudite soit la cour où l'on ne laisse, dit-il, un homme se
justifier par serment ». — ** « Au nom des services rendus,
qu'il me fasse encore tant d'honneur que, de ce que j'ai nié,
il me laisse purger par le jugement de Dieu. »
GUILLAUME DE DOLE 89
surnagé. Le voilà justifié. Mais c'est cela précisé-
ment que Liénor avait voulu : « Ecoutez, dit-elle, la
conclusion : je suis lapucelle a la rose, la sœur de
(■uillaumede Dole; vous voyez bien que le sénéchal
a menti quand il a prétendu ce dont il s'est vanté
sur mon compte : il n'a jamais couché avec moi. »
L'Empereur, persuadé et saisi, l'embrasse, et la pré-
sente à ses barons comme celle qu'il a choisie :
5 126 « Par vérité vos di, c'est celé
Cui j'ai destiné ceste honor,
Se vos por moi et por m'amor
\olez soufrir qu'ele soit dame
Et roïne de mon roiaume.
Vos estes mi seignor, mi mestre.
Si ne voel pas ne ne doit estre,
Encor i soit ma volentez,
Que, se vos ne la creantez,
Qu'il aviegne n'a tort n'a droit, »
Ces habiletés oratoires gagnent à Conrad tous les
cœurs :
5i3g Sanz plus parler et sanz conseil
S'i acorda li communs toz.
Guillaume de Dole, réconforté, vient payer à sa
sœur les respects qu'il lui doit désormais. Les noces
ont lieu sans désemparer, pour profiter de l'assem-
blée. Liénor revêt une robe où toute la guerre de
Troie est brodée en images, à l'aiguille. — Les grands
M'igneurs héréditaires servirent au banquet qui
suivit, à l'exception du sénéchal, chargé de fers dans
une tour. Description du menu : sangliers, ours,
cerfs, grues, oies sauvages, paons rôtis, purée de
QO LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD XIIIe SIÈCLE
mouton (qui est de saison en mai), bœuf gras. etc.
Mais l'auteur sent qu'il amplifie :
5376 Je ne sai pas porqoi j'acrois
La matière de moz oisiaus.
Le lendemain de la nuit de noces, la cour se sépara
et l'Empereur fit des cadeaux honorables à chacun.
Mais, comme on lui demandait de nouveau la grâce
du sénéchal, il refusa, en ces termes :
55 1 3 « Por tant d'or com il a d'archal
A Hui, ou l'en fet les chaudières...
Ne remakidroit que n'en fust fête
La justice... »
Toutefois il consentit à ce que l'impératrice décidât
sur ce chapitre. Sollicitée par les amis du coupable,
celle-ci fit juges du cas ses solliciteurs eux-mêmes :
« Exilez-le, dirent-ils, de l' Allemagne et de la France:
qu'il s'en aille outre-mer. » Le sénéchal entra, en
effet, dans l'Ordre des Templiers, et il n'en fut plus
question.
C'est l'archevêque de Mayence qui a fait « mettre
en écrit » cette histoire pour l'édification des rois et
des comtes qui devraient avoir autant envie de bien
faire que le héros dont on vient de leur conter les
aventures :
563 1 Bien le devroient en mémoire
Avoir et li roi et li conte,
Cel prodome dont on Ior conte,
Por avoir de bien fore envi-.
Ausi com cil fist en sa vie.
LESCOUFLE
Le roman de FEscoufle ne s'est, jusqu'ici, rencontré
en entier que dans le manuscrit n° 6565 de la Biblio-
thèque de l'Arsenal, à Paris, qui est de la fin du xme
siècle et dont il semble que le copiste ait été originaire de
la France centrale (éd. P. Meyer, p. lui). On conserve à
la Bibliothèque royale de Bruxelles un fragment (160
•sers, correspondant aux vers 1278-1426 de l'édition)
d'un second manuscrit qui « peut être attribué au milieu
ou à la seconde moitié du xm'; siècle » (Bail, de la Soc.
des anciens textes français, XXIV, 1898, p. 85).
L'éditeur de VEscoufle, M. P. Meyer, « ne croit pas
s'aventurer beaucoup en supposant que l'auteur était
Normand » (p. xxxm), et même de la partie de la Nor-
mandie qui confine à la région picarde. Le fait est que
le héros du roman est Normand ; que l'auteur connaissait
un certain nombre de seigneuries normandes (Monti-
villiers, Bellencombre, Yarenne, etc.); et que, bien qu'il
ait écrit en français de France « comme c'était l'usage,
dès la fin du xue siècle, parmi les poètes qui fréquen-
taient les cours », il n'a pas laissé de trahir son origine
normande par l'emploi de quelques formes dialectales,
notamment dans les rimes. — On n'a relevé, dans toute
la littérature du moyen âge, qu'une seule allusion à l'Es-
coufle : dans le Lai de l'Ombre, du trouvère Jean Renart.
Comme cette allusion est amenée de très loin et comme
il y a quelques ressemblances de langue, de stvle et de
pensée, entre VEscoufle et le Lai de l'Ombre, on s'est
Q2 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
demandé si Jean Renaît n'aurait pas écrit le premier
comme le second de ces contes. Mais M. P. Mever, qui
a, mieux que personne, constaté les analogies certaines,
ne les a pas considérées comme suffisantes pour établir
l'affirmative. D'ailleurs, il v a aussi des analogies assez
frappantes entre l'Escoufle et Guillaume de Dole. La ques-
tion reste ouverte.
L'auteur, quel qu'il ait été, a dédié son ouvrage à un
comte de Hainaut, qu'il ne connaissait pas personnelle-
ment, mais, dont il avait entendu parler comme d'un
amateur éclairé (v. ci-dessous, p. 128). Il semble que ce
comte de Hainaut ne puisse être que Baudouin Y, mort
en iiij5. ou Baudouin "NI, son fils, qui devint empe-
reur de Constantinople en 1204, tous deux connus pour
leurs iroùts littéraires. Ainsi l'Escoufle aurait été com-
posé avant i2o4- On ne peut rien dire de plus l.
Le sujet de FEscouJle est le thème classique du rapt
d'un anneau par un oiseau, qui entraine toutes sortes
ide quiproquos et d'aventures. A oir les malheurs de la
princesse Bouldour dans les Mille et une Nuits. L'anonyme
dit lui-même que c'est un vieux conte (v. 37) : il le dé-
clare très peu connu (v. 41-A2); en le « mettant par
écrit » (v. 43), il en a respecté jusqu'au titre bizarre
au risque d'effaroucher les délicats (v. 0,074) ■• — Ce
qui lui a plu surtout dans l'histoire de l'Escoufle, c'est
qu'elle est vraie, raisonnable :
1. On lit dans l'édition J. Bédier du Lai de l'Ombre (Frib.
Ilelv., 1890), p. 10, note 1, que M. P. Mever a montré à M.
G. Paris « un passage de L'EscouJle d'où il résulte avec certi-
tude que ce poème a été composé peu après la mort de Louis "\ III.
entre i23o et 12^0 ». M. P. Mever. à qui nous avons soumis
celle note, déclare qu il n'en faut tenir aucun compte.
■1. Ce titre a effectivement effarouché encore, au xixe siècle.
M. Littré (Histoire littéraire, XXII, p. £07). Cf. l'édition
P. Meycr. p. xxni.
l'escoufle 9 3
8 C'est une chose ki doit plaire
A tos ciaus ki raison entendent.
Car moût voi conteors ki tendent
A bien dire et a recorder
Contes ou ne puis acorder
Mon cuer, car raisons ne me laisse.
Car ki verte trespasse et laisse
Et fait venir son conte a fable,
• Ce ne doit estre chose estable
Ne recitée en nule court.
Il n'aimait pas le merveilleux, et il était observateur
autant qu'homme de son temps. De là l'agrément excep-
tionnel de son roman pour ceux qui s'intéressent à
l'histoire des mœurs et de la vie privée au moyen âge.
L'auteur de l'Escoufle n'était pas très bon écrivain : il
est souvent long, plat et banal, comme la plupart de ses
confrères ; mais il en avait du moins le sentiment; il dit
souvent : « A quoi bon amplifier davantage ? ça n'en
finirait pas » ] : il abrège, en particulier, les narrations de
batailles et de tournois, où tant d'autres se sont complus.
Il excelle, par contre, dans les monologues psychologi-
ques, dans les conversations familières, et surtout dans
la description des scènes d'intérieur, un peu libres. La
soirée chez le comte de Saint-Gilles est un des tableaux
les plus vivants de notre ancienne littérature.
L'édition de MM. H. Michelant et P. Meyer (L'Es-
coufle. Paris, 1894, in-8. Publication de la « Société des
anciens textes français ») est excellente.
1. Les rimeurs du moyen âge font très souvent des réflexions
sur la nécessité d'être bref et en abusent pour être plus longs
(Romania, 1891, p. i54, note 6); mais c'est une justice à rendre
à l'auteur de l'Escoufle qu'il abrège, parfois, pour de bon.
94 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
Le comte Richard de Montivilliers en Normandie
était fort riche ; Rouen était de son domaine ; chaque
jour cent hommes le servaient en sa cour ; il y avait
bien trois cents chevaliers dans le pays de Caux qui
tenaient terres de lui et qui lui étaient tout dévoués.
Il avait conquis tout le pays jusqu'à Pont-de-1'Arche ;
après quoi il l'avait, très sagement, distribué à sa
maisnie. Par ses dons et « par mariage », il avait en-
richi une foule de vavasseurs ; il envoyait à leurs
femmes des peliçons et des manteaux ; en revanche,
il disposait, au besoin, de leurs biens comme des
siens propres. C'était, du reste, un bon chevalier,
beau, franc, large, courtois, habile à la chasse en forêt
et à celle de rivière, aux échecs et aux tables. Il était,
toujours amoureux, ce qui le rendait hardi. Il y avait
quinze ans qu'il était ainsi l'exemplaire de toutes les
vertus chevaleresques lorsqu'il résolut d'aller outre-
mer, pour sauver son âme, quoiqu'il n'eût enfant ni
femme à qui confier ses domaines en son absence.
Il se croisa, au grand déplaisir de ses sergents et
de ses chevaliers, qui, pourtant, se croisèrent aussi,
à son exemple (et à ses frais), en grand nombre. A
la veille du départ il manda tout son barnage au châ-
teau de Montivilliers. Ce fut une grande assemblée :
chevaliers, clercs, bourgeois et dames, l'évêque de
Lisieux, les comtes d'Eu et de "S arenne. le châtelain
de Bellencombre, etc. Au matin, on alla entendre la
messe à l'abbaye des nonnains. Le comte offrit au
maître-autel un riche drap de Bénévent. L'archevêque
l'escoufle 95
(de Rouen, sans doute) se revêtit dans la sacristie de
ce qu'il avait de plus beau en fait d'ornements ponti-
ficaux ; l'évêque de Lisieux l'affubla, de ses propres
mains, d'une chasuble de samit pourpre, et le curé
lui imposa une mitre toute brodée, « faite a ymages » .
— A travers l'église, pleine de gens, le prélat s'avance
processionnellement
216 0 encensiers, o crois d'argent,
O textes* et o luminaire,
la crosse dans sa dextre et la main gauche dans celle
de son suffragant. La messe était déjà commencée.
L'abbesse avait commandé à deux « demoiselles »,
celles qui chantaient le mieux, de « tenir le chœur »
pour embellir la fête. A l'offrande, le comte offrit un
marc d'or, le premier, et les assistants donnèrent
aussi, largement, pour l'amour de lui. Les pauvres,
les estropiés furent comblés. Puis on procéda à la
bénédiction des bourdons et des écharpes. Après la
messe, visite à l'abbesse, en chapitre, pour prendre
congé des dames ; à cette occasion, le comte donna
encore une rente à l'abbaye pour être reçu « au béné-
fice des prières de la maison ». — C'est à l'arche-
vêque que Richard confia la garde de sa terre, tandis
qu'il ne serait pas là. On se sépara enfin avec les plus
vifs témoignages d'affection réciproque : embrassades,
larmes, évanouissements, bénédictions :
024 Moût fait bien qui se fait amer.
Quant ses gens l'en virent aler,
« A. Deu, a Deu ! », font il, « biau sire ».
« tissus d'or ou d'argent qu'on étendait sur l'autel. »
9 6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
Pourquoi raconter le voyage? l'auteur ne veut pas
s'en mettre en peine. Les chevaliers normands passè-
rent, dit-il. par Montjoux (les Alpes), qui n'est pas
un endroit gai, en Lombardie, puis à Brindes. Là, les
gens du comte se rendirent sur le port, à la première
heure, louer des navires et les faire garnir des provi-
sions d'usage : viandes, hiscuits, eau douce, vins cuits.
On part :
!\oi En son le mast lievent les voiles,
Siglent* et courent as estoiles...
Ils abordent à Sain t-Jean-d' Acre. Le premier soin
du comte est de s'adresser à son hôte pour savoir où
son maréchal trouvera des palefrois et des roncins à
acheter. Tous les «cochons » ou « cossons » (c'est-
à-dire les maquignons) de la ville sont aussitôt ras-
semblés. Marché est fait. Un peu reposé des fatigues
de la mer, la compagnie de Richard de Monlivil-
liers chevauche gaiement jusqu'à la Montjoie de la
Mahommerie, d'où l'on aperçoit Jérusalem. Les
pèlerins pleurent de joie. Le roi chrétien de la A ille
Sainte vient souhaiter la bienvenue aux Normands,
hors des portes. Les rues étaient tendues d'étoffes
et jonchées d'herbe, et les dames aux fenêtres, car
pareil contingent n'était pas arrivé depuis longtemps.
Première visite au Saint-Sépulcre, où le comte offrit
une coupe d'or émaillée, magnifiquement ouvrée des
aventures de Tristan et d'Iseut, pour garder, sur le
Au haut du mat hissent les voiles, cinglent...
L ESCOUFLE 97
maitre-autel, la réserve eucharistique. Le soir, le
comte tint table ouverte :
684 Li scnescal, li boutillier
Font aporter le vin as tines *
Et font corner a .11. buisines**
Le laver, si com faire soelent,
A trestous ceus qui manger voelent
Ki sans seignor sont en la terre...
En la vile n'ot escuier,
Chevalier, garçon ou serjant
N'i alast mangier tôt errant.
Après le repas, le comte fit vieller des lais et des
sons et distribua des hanaps d'or et d'argent aux che-
valiers qui n'étaient pas de sa suite, — non pas
bourdes et belles paroles, comme on fait présentement.
Lorsque les étrangers eurent pris congé, le comte fit
une partie d'échecs avec son hôte, et on alla se
coucher.
Cependant les rois de l'Inde et de Mossoul assié-
geaient, avec une immense armée de « Turcs », un
château des marches chrétiennes. Le comte Richard
conseilla au roi de semoncer au plus tôt ses hommes
par écrit et de recruter partout des soudoyers ; il
s'offrit à combattre à l'avant-garde avec ses Normands.
— L'armée chrétienne campe bientôt en vue de la
lumière (des feux) de ses « ennemis mortels ». Le
comte organise une surprise : il marche aux païens
tout droit, ses chevaliers rangés en bataille, sans bruit.
A deux portées de flèche, ceux qui portent les écus
"baquets. — ** trompettes.
98 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI Mil SIÈCLE
les tendent, par les guiches, à leurs maîtres, qui se
les passent au col, et poussent des cris de guerre. —
Le butin fut considérable : or, argent, chevaux, cha-
meaux, prisonniers. Pertes nulles. Les plus hauts
barons de l'ost chrétien s'empressent à délacer la
ventaille du comte victorieux, qui est tout confus de
se voir ainsi servi par de pareils personnages. On le
compare à Artur. à Gauvain, à César. Mais les païens
vont revenir à la charge pour venger leur échec noc-
turne. Richard de Mbntivilliers, « maître de l'ost »,
groupe les gens du roi derrière et devant l'étendard :
d'autre part, les Templiers: entre les routes (c'est-
à-dire les escadrons) de chevaliers, il range des ser-
gentset de la vilainaille : les Normands à l'avant-garde :
1080 Ki lors veïst as archons pendre
Les bons brans, tes miséricordes !
Li scrjant mêlent doubles cordes
A lor ars por ce cju'il ne l'aillent.
Le combat, précédé d'un duel entre Richard et un
Turc somptueusement armé, se termina par la com-
plète déconfiture des païens et la prise du roi de
Mossoul. Lne trêve de trois ans s'ensuivit. Alors le
moment parut venu de reprendre le chemin de Monti-
villiers ; le retour se lit par Brindisi. comme l'aller.
Lorsque les pèlerins passèrent par Bénévent, la
cour impériale y était. L'Empereur voulut absolument
héberger le comte Richard pendant quinze jours et
lui til des présents superbes : draps de soie « estrae-
lis » (et non pas « soie à deux envers •). destriers, au-
tours de sept ou de huit mue?, etc. Mai> il avait une
l'escoufle 99
arrière-pensée. Au moment où les Normands allaient
se séparer de lui, il fit confidence à leur chef de la
pénible situation où son imprudence l'avait jeté. Dans
les premiers temps de son règne, il avait « mis ses
serfs au dessus » *, et « maté » ses barons. Or,
qu'était-il arrivé? Ce qui était facile à prévoir :
i486 Fait il : « Or est si revoies
Li grans orguels de ma servaille
Que je n'iere tex que je aille
De vile a autre sans conduit.
Il ont mes fores, mon déduit,
Mes chastiax, mes riches cités ;
Et cil que j'ai por eus matés
M'ont laissié tôt si a .1. fais*.
Que bonis soit princes qui laist
Por ses vilains ses gentix homes.
Li besoins que j'ai de preudomes
Me ramentoit** ma vilounie... »
Le comte, reconnaissant du bon accueil qu'il a reçu,
et touché d'un sort si triste (quoique mérité), n'hé-
site pas à promettre qu'il aidera l'Empereur à se
venger de ses serfs. Celui-ci, transporté de joie, le
fait sur-le-champ connétable. Le premier soin du
nouveau connétable est de faire recruter des chevaliers
en France: certes, ce n'est pas « par vilains ni par
communes » qu'il veut conduire cette guerre ; mais
quand il voit un chevalier sans armes, ni cheval, ni
* en masse. — ** rappelle.
i. Ms. et éd. : de desus. Cf. plus. haut, p. 72, etE. Lemaire,
archives anciennes de la ville de Saint-Quentin (Saint-Quentin,
1888), p. 121 : « Li clergiés en la court le roy est au desseure
et vous i estes au dessous. »
IOO LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII0 SIECLE
harnais, il l'équipe et le retient. Et voilà comme il
faut faire. Au bout d'un an et demi, tout était rentré
dans Tordre, grâce à cette politique ; les « bouchers »
et les « cordonniers » qui avaient usurpé des châ-
teaux étaient congrùment punis. Cela fait, il demanda
la permission de s'en aller : « A ous savez maintenant,
dit-il, la manière de s'y prendre :
'1626 Que jamais a vo cort ne viegne
Nus sers por estre vos baillius*.
Car haus hom est honis et vix
Qui de soi fait nul vilain mestre.
Vilain ! et conment porroit estre
Que vilains fust gentix ne frans.'..
Se grans avoirs vos vient as mains
S'en départez as gentix homes.
Cil porteront por vos les sommes **
Es batailles et es estors... »
Mais l'Empereur et l'Impératrice insistèrent pour
qu'il restât, et il renonça à partir. On le maria avec
la dame de Gènes. Neuf mois après, la comtesse!
accoucha d'un fils, qui fut appelé Guillaume, dans
un château près de "S enise, le jour même où une fille,
qui reçut le nom d'Aelis, naissait de l'impératrice.
Le jeune Guillaume eut aussitôt trois nourrices à
son service, toutes trois dames de l'hôtel : une poui
l'allaiter, l'autre pour faire son berceau, la troisième
pour le porter, le coucher et le baigner. A trois ans.,
on le sevra. Les chevaliers avaient plaisir à le tenir
dans leurs bras. Il était si joli, avec sa tête blonde,
et promettait d'être si accompli que l'Empereur prk
* bailli, gouverneur. — ** coups.
L ESCOUFLE IOI
le comte Richard de le lui confier pour être élevé à la
cour impériale. Ce qui fut fait. — Le jour que le
jeune Guillaume, escorté de son « maître » (son pré-
cepteur) et de cinq damoiseaux, arriva à la cour, la
petite Aelis alla au-devant de lui, avec ses pucelles,
et fit le beau salut qu'on lui avait appris. Elle avait
une robe couleur de rose. L'empereur et l'impéra-
trice voulurent que désormais les deux enfants prissent
leurs repas ensemble.
Guillaume et Aelis s'aimèrent bientôt de tout leur
cœur. Aelis appelait Guillaume ami et frère, frère
pour couvrir l'autre nom dont, fort avancée pour son
âge, elle connut bientôt la douceur. Ils grandirent.
i ruillaume apprit d'abord l'escrime, mais non pas tant
pour se battre que pour se développer les poumons :
2020 Por combatre nel fait il mie,
Mais por avoir grignor alaine ;
Et c'est une chose certaine
Que hom va plus bel et plus droit
Et si en est on moût plus droit :
Tos cis biens vient de l'escremie.
Il apprit aussi à monter à cheval et à manier lance
et écu. A dix ans, il était de très bonnes manières:
il ne disait jamais de mal de personne, ni à personne,
et ne jurait pas. S'il voyait un vassal à pied, sans
roncin, il lui donnait de l'argent, dût-il s'en procurer
subrepticement. Il savait déjà se faire des amis « par
beau parler et par largesse ». Belle Aelis, de son
côté, savait très bien chanter chansons et conter
contes d'aventures ; elle faisait de beaux ouvrages,
102 LA SOCIETE FRANÇAISE Al" XUT SIECLE
notamment des lacets de heaume, et les donnait très
volontiers.
Ln jour que l'Empereur était sous la tente, dans
son verger, et que ses gens et ses chevaliers cueillaient
des fruits pour s'amuser, il vit Guillaume et Aelis
jouer ensemble si gentiment qu'il proposa au comte
Richard de marier les deux enfants. Le comte déclina
cet honneur, car il savait bien qu'Aelis pouvait pré-
tendre plus haut : elle aurait pu épouser le roi de
France : et que diraient d'une mésalliance tous les
barons de l'Empire ? Mais l'Empereur avait son plan.
Il convoqua une cour plénière. Il fit un beau discours,
très humble, pour amadouer ses barons et finit par
leur demander, non pas comme sire, mais « par
amour », quelque chose, sans dire quoi, à sa discré-
tion. Ils l'accordèrent d'avance. Alors il les remercia
et nomma Guillaume comme le fiancé de sa fille et
son héritier présomptif. Plusieurs pensèrent que c'était
fou ; mais ils étaient liés par leur serment. Les deux
enfants, pareillement vêtus de drap d'or à ramages)
d'oiseaux, de fleurs et de croissants de lune, furent
amenés devant l'assemblée. Mais ils n'étaient pas
encore d'âge à contracter mariage : l'Empereur se
contenta de jurer en leur présence qu'il leur réservait
sa terre après son décès ; cet engagement fut approuvé
par l'Impératrice et garanti par les barons.
Cette scène marqua le sommet des prospérités du
comte de Montivilliers et de sa famille. Peu de temps
après, il fut saisi d'une grave maladie. Les médecins,
après lui avoir tàté le pouls et la tempe, dirent qu'ils
l'escodfle io3
n'v voyaient guérison, et que c'était grand dommage
qu'un si vaillant homme mourût dans son lit, « comme
une bête » . Il mourut en effet, un mardi, au milieu de
la désolation générale. L'Empereur sanglota « comme
un ours » ; les enfants s'égratignèrent ; les gens se
maudissaient de survivre à ce modèle des chevaliers.
.Mais enfin on célébra un superbe service funèbre
(pendant lequel on quêta dans des hanaps d'argent) ;
le cadavre fut enterré dans l'église, entre le chœur et
l'autel ; et on n'en parla plus.
Li mors au mort, li vis as vis (v. 2653) ! Il s'écoula
peu de temps avant que le jeune Guillaume, orphelin,
perdit ses amis à la cour. L'Empereur lui-même re-
tomba sous l'influence des mauvais conseillers dont
jadis le comte Richard l'avait délivré. Ces traîtres lui
représentèrent que l'intimité de Guillaume, qui avait
alors douze ans, avec Aelis n'était pas convenable et
que l'union projetée causerait les plus grands malheurs.
« Avez-vous trop bu '■) répondit-il aux premières ou-
vertures ; vous savez bien ce qui s'est passé : il est
trop tard pour se dédire. » Mais on insista. L'Impé-
ratrice fut gagnée et, avec ses ruses de femme, arracha
à son mari ce que nul autre n'aurait obtenu de lui :
de manquer à sa parole. Défense fut donc faite aux
jeunes gens de se fréquenter désormais. L'Empereur
crut devoir notifier, en personne, sa volonté à cet
égard. Etant entré dans la chambre de sa fille, il y
trouva, en compagnie d' Aelis et de ses pucelles qui
faisaient des orfrois, des aumônières et des lacets de
104 LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIIIe SIECLE
heaume, Guillaume et deux damoiseaux qui jouaient
ensemble à la mine. Tout le monde se leva à son
entrée. Il alla sassoir contre le lit, sur des bottes de
paille recouvertes d'une coûte pointe de cendal jaune,
et dit :
3oi6 « Guilliaumes, biax amis,
Je ne voel mais por riens qui soit
Que vos la ou ma fille soit
A ené* sans moi puis hui cest jor. »
Guillaume fut très étonné :
3o2 2 « Sire, fait il, or en est pais :
N'i venrai mais dès qu'il vos poise...
Mais or me dites, s'il vos plaist,
Por coi vos dessiet ma venue ? »
Car sa conscience était tranquille :
3o34 « Se je baise ses ex, sa bouche,
Gui fais je tort de ceste chose !J
Bien saciés que ma mains ne s'ose
Muchier sous son bliaut de Sire1. »
Il croyait encore que l'Empereur voulait rire. Mais
celui-ci se fâcha. Il y eut beaucoup de paroles échan-
gées sans résultat. Enfin Guillaume partit en pleu-
rant. Les pucelles d'Aelis pleuraient aussi à « chaudes
larmes ». Seule Aelis dissimulait sa douleur, qui était
i. Guillaume, ici, ne disait pas la vérité ; il n'avait pas tou-
jours été si réservé, comme il résulte des réflexions qu'Aelis elle-
même se fait, le lendemain matin, en passant, par dessus sa
blanche chemise plissée, à grands pans, son bon bliaut de Sire
( c'est-à-dire d'étoffe fabriquée en Syrie) « tout froid ». V. 3283
et suiv. : « Ahi, Guilliaumes, biax amis, — Tantes foies avés
mis — A os bêles mains... »
l'escoufle io5
cruelle, Guillaume passa la nuit à se désoler, et Âelis
à faire des plans, car elle ne se résignait pas.
Le lendemain, lorsque le jour entra parla fenêtre,
beau et clair comme en été, Aelis réveilla les filles
qui couchaient devant son lit. Les cloches sonnèrent
pour la messe tandis qu'on l'habillait. Elle attendit
que tout le monde y fût allé et fit mander, en toute
hâte, (juillaume par un valet. — Guillaume et le valet
entrèrent dans le jardin, simplement clos d'un palis
en bois, en forçant un des portillons, sans bruit.
Après les premières effusions : « Savez-vous, demanda
Aelis, si jamais votre père fut invité à revenir en Nor-
mandie ? w Comment donc ! Dix chevaliers normands
étaient venus, peu de temps avant sa mort, pour le
prier de « s'en râler » ou d'envoyer son fds là-bas ;
Guillaume est persuadé que les Normands seraient
ravis de le saluer comme leur comte, s'il allait dans
leur pays, a Nous irons donc ensemble, dit Aelis, doux
ami ; et il me semble déjà que je suis dame de Rouen. »
Tandis que la Cour est à l'église, les amants con-
forment des préparatifs à faire pour leur départ, qui
est fixé à quinzaine. Il faut d'abord acheter deux
belles mules de Lombardie ; la mère de Guillaume,
mise dans la confidence, saura bien se les procurer:
« Faites faire, pour le voyage, des manteaux de pluie
(chapes a aige), des cottes couleur de bure, etdescote-
reaux, à votre taille, en drap de Flandre foncé. Faites
trousser à mon arçon les outres et les besaces... »
« Il faut bien, ajouta Aelis en souriant, que j'em-
pêche l'Empereur de manquer à sa parole :
9
IOÔ LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XIII SIÈCLE
36lO En cui aroit il donc fiance
S'en moi non qui sui de sa char ?* »
A' ii- employa toute la quinzaine, jusqu'au jour
marqué pour -.1 fuite, à « amasseravoir » : vingt marcs
p< sants en or, sans compter te plus belle bague de sa
mère, que celle-ci lui avait confiée et qu'elle mit dans
une aumônière en samit vermeil attaché à son cou.
Le soir du jour convenu, on avait beaucoup parlé,
beaucoup dansé : les suivantes d'Aelis s'endormirent
d'un lourd sommeil. Elles ronflaient lorsque Aelis se
releva sans bruit. — Elle s'habille promptement. vide
tous ses joyaux dans une taie d'oreiller, qui lui sert
de sac; puis, elle noue bout à bout une grande ser-
viette et des draps, fixe cette corde improvisée à un
pilier et va se lancer dans le vide. Mais la fenêtre était
haute. Elle hésite. Lue voix, la voix de la raison, lui
dit:
0910 ... « Foie, demeure.
Yels tu hou ni r tôt ton lignage ?
Se tu t'en vas en soignentage**
Tuit li ami i aront honte. »
Cependant, l'amour est [>lu- fort que la raison et
le sens. Elle se laisse glisser. Guillaume la reçoit
dans ses bras. Elle remplace son bliaut par une cote
de drap flamand et une cape de voyage, et les voilà
partis, au clair de lune, tous deux. « lés a lés », dans
la direction de la France.
* « En qui aur;iit-il donc confiance, sinon en moi, qui suis de sa
chair ? » — ** concubinage.
L ESCOl FLE IO7
On se figure la scène qui se passa, le lendemain, au
matin, dans la chambre des pucelles. Le coffre ouvert,
le lit vide, l'échelle de cordes improvisée ne laissaient
pas de place au doute. L'Empereur, désespéré et bien-
tôl repentant, s'empressa de lancer des émissaires bien
montés, sur de bonnes mules d'Espagne, à la pour-
suite des fugitifs, clans toutes les directions. Les uns
allèrent à Gênes, d'autres en Sicile et en Pouille,
d'autres en Calabre et en Grèce. — Mais les enfants
('•talent ailleurs. Ils voyageaient, du reste, avec pré-
caution, en prenant soin de ne pas descendre dans
des hôtels de premier ordre, donnant sur de grandes
rues. Là où ils descendaient, Guillaume faisait d'abord
prendre soin des mules ; après dîner, il commandait
des pâtés pour manger aux champs, le lendemain.
liien peu d'enfants de douze ans ont une aussi bonne
éducation que celle dont il donnait la preuve : nulle
part il ne mangeait avant que son hôte lût assis ; et
lorsqu'il fallait régler la note, Aelis rendait toujours
trop plutôt que trop peu d'argent. Aussi l'hôte faisait-
il toujours leurs lits de ses propres mains. Le soir,
Guillaume faisait lier, dans une serviette, le sel et les
gâteaux, emplir les outres de bon vin froid ou de
« raspé », empiler dans la besace les pâtés, la ga-
lette, de la viande froide, un poulet rôti. A l'heure
du déjeuner, ils s'installaient au bord d'une fontaine
et déballaient les provisions. Voyage délicieux ! n'eus-
sent été les indiscrets et la crainte des poursuivants.
Aelis, hàlée par le soleil, faisait des chapelets de
fleurs à son ami, et, en les mettant sur sa tête, l'2m-
IOS LV SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
brassait passionnément. A leur gré, les journées
étaient trop courtes.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent à la Montjoie de Toul
en Lorraine, qui est un fort bel endroit, parmi lè-
pres et les vignes. Aelis voulul s'y reposer, car il fai-
sait très chaud. On s'arrêta au bord d'un ruisseau.
qui coulait à travers les joncs, à quelque distance du
chemin. A.elis se mit à son aise, ôtant chape, jupe et
ceinture : elle s'assit : sa cote faisait un grand rond,
sur l'herbe, tout autour délie. Guillaume mit les
outres dans l'eau courante pour rafraîchir le vin, et
ôta le harnais des mules. Sur l'herbe il étendit sa
chape, en guise de nappe, dit à Aelis de se laver les
mains, et découpa un poulet. Cependant la chemise
d'Aelis était toute trempée de sueur : en passant sa
main par-dessous, elle sentit l'aumônière où se trou-
vait la belle bague de sa mère, qu'elle destinait à son
ami et qu'il n'avait pas encore vue. Elle détacha l'au-
mônière et donna la bague à Guillaume en gage
d'amour. Puis elle s'endormit, vaincue par la chaleur
et la fatigue. Guillaume l'installa à l'ombre, et, sotle-
tement. remit la bague dans l'aumônière, qu'il laissa
traîner par terre. Il eût mieux fait, observe l'auteur,
de la passer à son doigt. Mais il avait perdu la tète
De là vinrent tous ses malheurs.
Un escoufle, c'est-à-dire un milan, planait dans
l'air au-dessus d'eux. Il aperçut l'aumônière négli-
gemment jetée dans les Heurs. Or. elle liait en samit . I
rouge, ce qui. de loin, lui donnait l'air de viande.
L ESCOUFLE IO9
L'oiseau s'y trompa, fondit dessus et l'emporta. Guil-
laume, honteux de sa maladresse, eut la malheureuse
inspiration de seller sa monture et de poursuivre le
ravisseur, afin de rattraper la bague. Mais l'escoufle,
volant d'arbre en arbre, le fit courir pendant longtemps.
Il était loin lorsque Aelis s'éveilla et, se voyant seule,
se livra à toutes sortes de conjectures. Elle crut d'abord
que les gens de l'Empereur s'étaient emparés de Guil-
laume et l'avaient laissée là, dédaigneusement, comme
une « folle ménestrelle ». Mais non. Elle n'aurait pas
manqué d'entendre, en ce cas, un bruit de lutte.
C'était donc que son ami l'avait traîtreusement aban-
donnée. Sa douleur fut inexprimable : elle se pâma
plusieurs fois. Son mulet allait la fouler aux pieds
lorsqu'un « vassal », qui passait par là, l'aperçut. Il
la fit revenir à elle en l'éventant avec un pan de sa
chemise. Il lui demanda son nom et la cause de sa
tristesse; mais il vit bien qu'elle ne voulait rien dire,
et n'insista pas. Il l'aida à remonter en selle, car elle
n'avait pas l'habitude de s'y mettre toute seule, et la
laissa partir. Elle entra dans le grand vignoble qui
est autour de Toul, en priant saint Julien l'Hospitalier
de lui procurer un bon gîte, quoiqu'elle n'eût envie
île rien, sinon de mourir. Cependant elle rencontra
une jeune fille qui, deux pots à la main, allait tirer
de l'eau au puits, et elle lui demanda de l'héberger,
pour la nuit. L'autre fut très étonnée, car elle avait
reconnu, au premier coup d'œil, la haute condition
d' Aelis : elle s'excusa sur ce que la maison de sa mère
était vieille, pauvre, indigne de recevoir une personne
110 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIl'' SIÈCLE
de qualité : et elle ajouta, non sans malice: « Il v a ici
des gens très bien, qui vous recevraient à merveille,
et gratis :
jigoS « Borgois et clérs et chevaliers
Et vallés qui -ient au Change.
Yi a nul qui presist escange
Por vos, richece ne avoir.
S'il vos pooit anuit avoir
A dame, a amie u a oste. »
Mais, dit Aelis, je ne veux rien faire qui déplaise
à Dieu ni qui soit indigne de moi, et si je ne vais pas
à l'hôtel, c'est pour « éviter le hontage ». La fille se
laissa toucher et conduisit l'abandonnée chez sa mère,
une pauvre faiseuse de guimpes, qui vivait misé-
rablement, comme gardienne, dans les dépendances
d'un pressoir-grange appartenant à un bourgeois
de la ville, avec, pour tout mobilier, une huche, un
lit et un métier à guimpes. Pas de chaises, pas de
bancs. La vieille prépara un siège en jetant un drap
blanc sur des bottes- de paille, ôta les éperons d'Aelis.
la deffubla de sa chape. Le mulet fut installé dans la
grange. Lorsqu'il s'agit de souper, comme il n'y avait
au logis « ni sou ni maille », la demoiselle donna
de l'argent pour acheter le nécessaire.
Pendant ce temps-là Guillaume pourchassait tou-
jours l'escoufle, en criant de toutes ses forces : « Hua,
leres*, hua, hua ! » (v. 4635). Il lit tant que l'animal,
s'apercevant enfin que l'aumônière de samit rouge
* voleur.
L ESCOl 1 LE III
n'était pas un morceau de chair, se décida à la lâcher.
Guillaume, voyant tomber l'objet, s'en empara. Mais
sa joie cessa brusquement lorsque, revenu à l'endroit
où il avait laissé son amie, il ne trouva plus personne.
Dans sa fureur contre lui-même, il se donna un tel
coup de poing près de l'oreille que son visage en
bleuit jusqu'aux yeux. Il s'ari'acha les cheveux, cria
comme un ours, se roula par terre. Enfin il se mit à
la recherche d'Aelis ; mais, persuadé qu'elle avait été
enlevée par des hommes de FEmpereur, il se lança
sur une fausse piste. Il reprit en sens inverse le che-
min qu'il avait déjà fait avec son amie depuis la rési-
dence impériale, s'informant partout sans rien ap-
prendre.
Avec l'argent d'Aelis, la fille de la faiseuse de guimpes
acheta du pain, du vin, de la viande et de la chandelle.
Il n'y avait dans l'appentis qu'un petit hanap en bois
d'aune, qui avait coûté un denier : heureusement que la
demoiselle avait sa coupe d'argent dans son écharpe.
Au coucher, ni coûte ni coussins. Rien qu'un sac
plein de menue paille, qui fut placé au chevet d'un
lit de foin nouveau, arastelé de la veille ; heureuse-
ment qu'Aelis avait dans sa besace des draps blancs
(ou presque). ceu\ dans lesquels son ami avait cou-
ché la veille, ce qui lui fut une consolation. Elle in-
vita Isabelle (c'était le nom de la fdle de la maison) à
partager cette couche, et elle lui raconta, pendant la
nuit, son histoire d'un bout à l'autre. Elle la décida
sans peine à l'accompagner en Normandie, pour re-
trouver l'infidèle. Elle l'habilla convenablement d'une
112 LA SOCIETE FRANÇAISE Al VIII SIECLE
cotte, d'une chape et d'un coterel de drap mêlé. Puis,
toutes deux partirentà pied, laissant le mulet à la vieille.
— Comme Aelis avait de l'argent, le voyage fut assez
facile. Elles passèrenl à Cliàlons, à Rouen et arrivè-
rent à Montivilliers. Mais, là, aucunes nouvelles ; per-
sonne ne connaissait Guillaume; personne ne Taxait
vu. « Cherchons-le donc ailleurs », dit Isabelle; et
elles se remirent en route, au hasard. Tous les soirs
Isabelle faisait le lit de sa maîtresse et la déchaussait.
Et cela, pendant deux ans.
5448 Grans anuis est d'orame chacier
Quant on ne set ou il repaire *.
Elles résolurent enfin de se fixer quelque part et d'y
gagner leur vie en travaillant. Elles louèrent, à cet
effet, une petite maison à Montpellier, entre cour et
jardin, qu'elles meublèrent et garnirent. Isabelle savait
faire de la lingerie et des guimpes. Aelis excellait
dans l'art de broder en or et en soie. Le bruit se ré-
pandit par la ville que la plus jolie femme du royaume
était arrivée de Lorraine.
La maison de la belle Lorraine devint bientôt le
rendez-vous des chevaliers, des damoiseaux, des clercs
et des bourgeois, et la plus agréable de Montpel-
lier. Elle était installée avec goût : il y avait sept ou
huit cages d'oiseaux aux fenêtres ; chaque matin,
toutes les pièces étaient jonchées d'herbe fraîche. Aelis
exécutait à merveille les ouvrages qu'on lui comman-
* C'est grand ennui de courir après un homme, quand on ne
sait où il demeure.
L ESCOUFLE IIO
dait, et qu'on lui payait largement, pour ses beaux
veux. Elle gagnait, en outre, beaucoup à laver la tête
aux hauts hommes ; personne ne s'y entendait mieux
qu'elle \ Elle faisait parfaitement tout ce qu'une femme
doit faire. Quand elle recevait (et, les jours de fête,
sa maison était toujours pleine), elle divertissait les
gens en racontant des romans et en donnant à jouer.
Elle cherchait à plaire et plaisait à tout le monde;
mais en tout bien, tout honneur, car elle était fort
pieuse, et on l'honorait en conséquence. — Bref, elle
était si à la mode, comme brodeuse et ceinturière,
qu'il n'y avait pas à Montpellier trois dames de con-
dition dont elle n'eût la pratique. Toutefois la dame
de Montpellier — la dame du château — passait
encore devant elle, à l'église, « le nez dans son man-
teau », sans la saluer ni rien dire. Aelis en fut piquée,
d'autant plus que ladite dame avait, d'après le bruit
public, un amoureux : elle aurait dû être plus sociable.
Pour triompher de cette réserve, Aelis et Isabelle
firent, à l'intention de Madame de Montpellier, une
aumônière et une ceinture aux armes de son mari, et
une guimpe assortie. Ln samedi, elles se parèrent et
apportèrent ces objets au château, enveloppés d'un
linge blanc, dans un écrin. Les damoiseaux qui étaient
i. Les gens du moyen âge aimaient à se faire laver la tête
avec une « lessive » analogue au shampooing (Voir notamment
Gilles de Chin. Ed. de Reiflenberg, Bruxelles, 1847, m-4> v. 4gi4
et suiv.). Les femmes qui faisaient métier de « laver la tète aux
hommes » ne jouissaient pas, d'ordinaire, de la meilleure répu-
tation.
114 LA SOCIETE FRANÇAISE AI \III SIECLE
sur les degrés, devant la salle, se précipitèrent à leur
rencontre, pour les conduire « par la main ». La
dame les reçut très bien:
5020 Fait la dame : a Bien veigniés vos.
Moût vos liés petit de nos
Ki or primes m'estes venue
A eoir... »
Elles produisirent leur ouvrage :
5670 " Dame, por vostre acointement*
Que nos dès or volons avoir.
A os présentons de nostre avoir.
Fait Aelis. et de nostre oevre. >>
La dame fut très contente :
568o « .1. jor d'esté i e^eù^t
Por veoir assés la çainture**. »
Elle promit aux habiles et prévenantes ouvrières
sa protection pour le cas où quelqu'un, lùt-il cheva-
lier ou franc homme, viendrait à leur manquer. Elle
les invita à souper. Elle donna à sa « nouvelle amie»
une robe d'écarlate neuve, un hanap d'un marc et
demi, et la fit reconduire honorablement chez elle
« a grant feste et a luminaire ». Ainsi fut scellée
L'amitié de la « pucelle de Toul » et de la dame du
château.
Il était, d'ailleurs. trè> vrai, comme Aelis l'avait
entendu dire, que la dame de Montpellier, femme du
pour entrer en relations. — ** a II faudrait un jour d'été
pour voir assez celte ceinture. »
1
L ESCOUFLE 110
sire de Montpellier, avait un ami en la personne de
Mgr le comte de Saint-Gilles. Or, le comte vit avec
déplaisir, à la ceinture de son amie, l'aumônière, don
d'Aelis, parce <pfelle était ornée de lions, c'est-à-dire
aux armes du mari. Il ne manqua de faire une scène
à ce propos :
0840 Fait il : « Dès quant faites vos faire
Joiaus des armes vo baron * :'
Conment ! j'arai d'ami le non
Et vo sire iert amis et sire ! »
La dame, toute aise que son ami fût jaloux, lui ra-
conta pour le calmer, d'où lui venait raumônière.
Elle lui en fit même cadeau. Le comte, tranquillisé,
la mit aussitôt à sa ceinture et s'en retourna chez
lui. Imprudence, car ce fut la première chose qui
frappa les yeux de la comtesse, sa femme. La com-
tesse de Saint-Gilles reconnut très hien les armes du
mari de sa rivale : « C'est donc vrai, s"écria-t-elle ;
vous l'aimez, puisque vous portez ses armes. »
« Dame, dit brusquement le comte, faites-en autant,
si vous n'êtes pas contente. » « Certes, répondit la
comtesse, je n'ai pas de ceinturière en mon lignage,
et si je souffre votre volonté et ma honte, ce n'est
pas une raison pour m'outrager. » Le comte, recon-
naissant la dignité et la modération de cette réponse,
et qu'il était allé trop loin, s'empressa de s'excuser.
En disant : « Faites-en autant», il n'avait voulu
dire que : « Faites-en donc faire autant. » Faites-en
« Depuis quand vous faites-vous faire des joyaux aux armes
de \utre mari ? »
Il6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U Mil" SIÈCLE
faire autant par \eli- de Toul, quia exécuté cet ou-
vrage-ci, et dont tout Montpellier raffole. — Là-des-
sus, le comte conseille à la comtesse de mander cette
Aelis à Saint-Gilles et de se l'attacher en qualité de
demoiselle. Bonne personne, la comtesse y consent
volontiers. — Dès le lendemain, deux; messagers,
avec cent sous de monnaie du Mans pour acquitter!
les menues dettes des deux Lorraines, allèrent leur
porterdes offres, qui furent aussitôt acceptées. On ne
nous dit pas pourquoi ces offres furent si prompte-
ment acceptées. Toujours est-il qu'Aelis et Isabelle
firenl leur- visites d'adieu. Isabelle rendit aux voisin J
tout ce qu'elle leur avait emprunté: couette, cous-
sins, chaudière, pots, tréteaux, tables, etc. Leur
départ fut triomphal. Les fils des bourgeois, à che-
val, les convoyèrent hors de la ville. Le lendemain,
elles arrivèrent à Saint-Gilles, pour le diner. La
comtesse embrassa Aelis et la mena, « par la main
nue », en ses chambres, pour se mettre à Taise. A ce
moment-là, le comte était en train de présider un
plaid. Apprenant ce qui se passait, il « laissa » préci
pitamment le plaid. « pour aller à cette joie1». A son
entrée, Aelis se leva, en personne qui savait observer
les convenances.
6i38 — « Certes, sire, fait la contesse
Moût în'avés bien a £ré servie. »
— (( Or n'en aies dont pas envie
Se jou la bès j>our faire feste. »
i . Cf. ci-dessus, p. 87.
L ESCOUFLE Iiy
Aelis se laissa embrasser « bravement», sans dé-
tourner la tète. « Onques n'en ot honte. » Elle savait
apparemment que cela aussi faisait partie de ses nou-
velles fonctions.
Revenons maintenant à Guillaume. Il avait été, de
son côté, très malheureux. D'abord son mulet était
mort ; puis, il avait été malade, pendant un an, à
Rome. Pourquoi, étant en Italie, n'était-il pas allé se
réconforter auprès de la dame de Gènes, sa mère?
On néglige de nous l'apprendre. Il avait cherché son
amie pendant sept ans. Il avait été volé dans un
bois. Il avait été forcé, lui aussi, de gagner sa vie, et
d'autant plus qu'Àelis était partie avec l'argent de la
communauté. Il avait été garçon d'hôtel à Saint-
Jacques de Compostelle pendant toute une saison, à
l'hôtel dont les fenêtres du pignon donnent sur le
Change de la ville. Un jour qu'il prenait le frais sur
la porte, il aperçut, dans la rue, le mulet de son
amie, avec un pèlerin dessus. Il courut après, et le
propriétaire de la bête, un bourgeois de Toul, lui
apprit qu'il lavait achetée, il y avait six ans passés, à
une vieille qui gardait sa grange, dans les faubourgs
de Toul, laquelle vieille la tenait d'une certaine Aelis.
\ ces mots. Guillaume devint aussi rouge que sil
eût été assis devant un grand feu. Il essuya les yeux
delà mule avec un pan de sa chemise, et pleura. Le
lendemain il prit congé de son maître, qu'il avait
servi pendant neuf mois, pour retourner à Toul. A
foui il alla voir la vieille, et gémit avec elle : mais
I I S L\ SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIÉ' SIÈCLE
clic ne savait rien. Guillaume repartit au hasard, par
le grand chemin de France.
Enfin, ayant été inutilement à Rome et à Com-
postelle. il eut l'idée de faire encore un pèlerinage à
Saint-Gilles, pour confier ses douleurs au saint qui
n'a jamais trompé la confiance de personne. Dans
1 église di' Saint-Gilles, il édifia, par sa ferveur, un
bourgeois, patron d'hôtel, qui lui demanda s'il vou-
lait entrer en condition. Guillaume accepta : « Je ne
crains personne, dit-il. pour ce qui est de lairelepain
ou les lits, et de préparer à manger : je sais aussi de
chiens et d'oiseaux. » Le bourgeois retint à son ser-
vice ce précieux valet aux gages de cinquante sous
par an. Avec les pourboires des pèlerins, c'était un
gain très sortable, et Guillaume en jugea ainsi. Il fit
même des économies.
6606 11 set moût bien bouter ariere *
Ce c'on li done et ce qu'il a.
Il eut la chance d'acheter, à un pèlerin français,
un cheval estropié, qu'il remit en bon état. Cela lui
permit, un jour d'hiver que, dans l'équipage de
chasse du château, un fauconnier avait fait défaut,
de se proposer comme remplaçant. Le maître de fau-
connerie admira beaucoup sa prestance : il avait un
habit en drap de Ratisbonne, et. sur la tète, un cha-
peau de fleurs entrelardé de rue et de soucis. Mais, ce
jour-là. pas de gibier. Pas d'oiseaux ni de canards en :
rivière. — Cependant Guillaume, sentant son faucon j
* mettre de côté.
LESCOLFLE IIQ
s'agiter, quoiqu'il le tînt « plus bas et plus coi, delés
sa cuisse », propose de lui donner le vol, en assurant
qu'il saura bien le rattraper. « Ote-lui donc la longe »,
dit le maître. Le faucon, lancé, vole tout droit à un
champ, où, sur un tas de fumier, un escoufle était
en train de dévorer un poulet. Combat de l'escoufle
et du faucon, que Guillaume agrand'peine à séparer.
— L'escoufle mort, Guillaume, au vif étonnement
des chasseurs, l'ouvre, lui arrache le cœur avec ses
doigts, et mange ce cœur ; il fait du feu, brûle le
reste et jette les cendres au vent en s'écriant :
6û54 « Escoufles, honis soies tu
Et tuit li autre qui or sont...
Ceste dolor dont j'ai tant d'ire
Fait il, me vient par vo lignage :
Par ma folie et par l'outrage
D'un de vous perdi jou m'amie. »
Mais il regrette d'en avoir tant dit devant les fau-
conniers, et prend congé d'eux à la porte du château,
sans accepter le souper qu'ils lui offrent; il est obligé,
dit-il, de retourner chez son maître.
Ce soir-là, le comte de Saint-Gilles, comme c'était
son habitude tous les jours où il n'y avait pas d'étran-
gers au château, était allé manger son fruit et se
mettre à l'aise, au coin du feu, dans la chambre des
pucelles. Belle Aelis savait bien l'égayer. On faisait
cercle autour de l'âtre. Et le comte ôtait sa chemise
afin de se faire gratter.
120 LA. SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
7o3o Après souper; quant li cuens vint
En la cambre por son déduit,
Que c'on apareilloit son fruit,
11 se despoille por grater,
Et ni laisse riens a oster
Fors ses braies ; nis* sa chemise
Li a celé lors du dos mise
Ki les autres vaint de biauté :
.1. surcot qui n'est pas d'esté
Li revest por le froit qu'il doute...
La comtesse était présente, avec ses gens, à cette
scène de famille. Aelis savait se rendre plus agréable
que personne, en ces occasions-là :
70^8 Ele estoit toute desliie
En .1. frès vair pliçon «ans mances.
Celés erent bêles et blances
De la chemise et bien tendans...
Ele a son destre bras geté
Parmi le mingaut** du surcot
Le conte, qui son cief li ot
Mis par chierté en son devant ***.
On cause, en attendant que le fruit soit cuit l ; et le
comte parle de ses fauconniers qui n'ont rien rap-
porté de la rivière. Il ordonne à un valet qui coupait^
des poires dans un hanap de bois, d'aller chercher le
maître de fauconnerie pour qu'il donne des explica
*même. — ** ouverture ? manche? — ***qui, par amitié, lu
avait mis sa tète sur les genoux.
i. Dans Gilles de Ghin (Ed. de Rciffenberg, v. 091), la mai
tresse de maison fait venir en pareil cas, « en liu de fruit »
« por déporter ». clous de girolle et noix muguettes, dattes
figues et grenades.
L ESCOUFLE 121
lions. Le maître, d'abord fâché d'être dérangé si tard,
consent pourtant à venir, car la langue lui démange
de raconter l'aventure de l'escoufle, et, en outre, «il
espère avoir du fruit. » « Certes, vous en aurez, dit le
valet, et à boire aussi. » Il comparaît donc dans la
salle. Dès qu'il est entré, le comte procède à l'inter-
rogatoire :
7106 « Maistre, qu'avès vos hui
Gaaignié ? N'el me celés mie...
C'est aie ; mais or reparlons
Quel part vos fustes et comment
La cose avint si faitement
Que vos n'avés riens aporté. »
— « Sire, fait il, j'ai bien esté
Entor vos .vu. ans et demi
N'onques mais, par l'ame de mi,
Ce ne vi que j'ai hui veù,
Que j'ai bien en rivière eu
.x. faucons, estre les terciaus*,
N'onques ne poi faire de ciaus
\oler aines**...
Ains m'en reving al markais querre ***
.11. hairons c'on m'ot enseigniés. »
— Li cuens s'en est .111. fois seigniés,
Et puis se dist : « Grant merveille oi ! »
Le comte est encore bien plus surpris quand il
apprend qu'un fauconnier d'occasion a mangé le cœur
d'un escoufle. Il s'en dresse sur son séant. La com-
tesse et Aelis sont extrêmement intéressées :
7262 « Sire, car li mandés qu'il viengne
A vos parler ; si le verres,
* outre les tiercelets. — ** canards. — *** mais m'en revins
chercher au marché.
122 LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIIIe SIECLE
Fait la contesse, et si orrés
La merveille qu'il vos dira... »
Le maître de fauconnerie ne sait, du reste, rien de
cet homme, si ce n '• st qu'il a nom Guillaume. Tandis
qu'on va le chercher, car le comte veut absolument
retenir à son service un fauconnier si adroit. Aelis,
dont le nom de Guillaume a ravivé les douloureux
souvenirs, va pleurer dans la garde-robe. C'est en
vain que la comtesse et le comte essaient de la ré-
conforter.
7348 Li cuens H essue ses iols,
Se li prie qu'ele s'esbate,
Que ja tant com li cuers li bâte
Ne li laira avoir sou [Irai te...
« Yenes ent, douce amie ciere,
Fait li cuens, déduire la fors. »
Par sa blance main la ra lors
Déduisant remenée au fu.
Cependant Guillaume est arrivé. Dès qu'il aper-
çoit le comte, il retire son manteau et salue courtoi-
sement :
7068 « Sire, bone nuit et bon soir
Fait il, vos doinst Diex, et ma dame. »
Il se met à genoux devant le comte, en attendant
la réponse.
7376 " Bone aventure vous doinst Diex,
Fait li cuens, biaus amis, biaus frère. »
Puis li demande dont il ère
Et se ses j>ere est gentils bom.
l'eSCOIFLE 123
— « Sire, en ma terre le dist hom
K'il i'u chevaliers. » — « Bien puet estre,
Fait li cuens, qu'ai vis et a Festre
L'en portés vous moût bon tesmoing. »
On le décide enfin à raconter son histoire. Aelis
avait les yeux fixés sur lui ; mais elle hésitait à le
reconnaître. Et lui, il ne la reconnaissait pas. Il
parla et, en l'écoutant, la jeune fille eut hien envie
de lui sauter au cou ; mais elle hésitait encore :
« Cet homme raconte notre histoire, se disait-elle ;
mais qui sait s'il ne la tient pas d' autrui ? » Les autres
auditeurs, suspendus à ses lèvres, regardaient Guil-
laume comme si c'avait été un loup hlanc. Quand il
eut terminé, Aelis courut se jeter dans ses bras. « Mais
où est la bague ? » demanda-t-elle. Guillaume avait
fait coudre l'aumônière à la ceinture de ses braies.
Les pucelles, le comte, sa femme se précipitent
pour la découdre. Tout le monde est enchanté. Et le
comte d'autant plus que Richard de Montivilliers,
père de Guillaume, se trouvait être le fils de sa cou-
sine germaine. — La nouvelle se répandit vite et fit
sensation. La grande chambre « celée », c'est-à-dire
au plafond orné, s'emplit de sergents, de dames,
de demoiselles, « l'une en pliçon, l'autre en che-
mise », tant on avait hâte d'honorer la fille de l'Em-
pereur :
7760 Tel joie s'est en eles mise
Que a paine les laist caucier*.
Li cuens, por la feste essaucier**
*Qu'à peine les laisse chausser. — ** accentuer.
I a i| LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
Fist on la sale tirant feu faire ;
Des cierges et du luminaire
Sambloit que la maisons arsist *.
Ains nus ni reposa ne sist,
Ançois dancent et font karoles.
L'hôtelier chez qui Guillaume était domestique
s'était mêlé à la foule. A la fin il dit en riant:
« Allons. Guillaume, il est temps de rentrer à la
maison ; cependant, si cette belle demoiselle me prie
que je vous laisse ici, pour lui frotter les pieds, j'y
consens. » On se sépara tout en joie. Le comte et la
comtesse firent faire, sous leurs yeux, à Aelis un lit
comme il convenait à une tille d'Empereur. Le lit de
Guillaume n'était pas loin...
7876 De Guilliaume ne de s'amie
Ne sai or cb 11 ment il lor fu,
Car cil qui siet tranlant au fu**
Se caufe volentiers de pris.
Et li lit sont si près à près
Qu'il ni a, je cuit, c'une plance.
Seulement a .1. tor de hance
Se puet ele glacier*** lés lui.
Or les tairons atant mais hui.
Quand ils furent levés, vers tierce****, le lendemain,
le comte propose à son cousin de le faire chevalier.
7804 Les vallès mande par sa terre
Tous cels qui de lui sont tenant.
Qui or veut armes maintenant
: brûlât. — ** tremblant au feu. — *** elle peut, d'un seul tour
de bancbe, se glisser... — ****neuf beures du matin.
l'escoufle 125
A iegne a la court et se li die :
Pour le conte de Normandie
Faire honour seront adoubé.
Après la cérémonie, il fut convenu qu'on irait en
Normandie, avec une retenue de deux cents cheva-
liers, pour installer Guillaume dans son héritage. La
comtesse de Saint-Gilles accompagna le cortège pen-
dant un bout de chemin et se sépara de Guillaume
et d'Aelis en pleurant.
Le châtelain cl' « Arches », la première place des
domaines de feu Richard de Montivilliers ', jouait
aux dés, lui troisième de chevaliers, lorsqu'on vint
lui annoncer que l'héritier du comte Richard était sous
les murs. Il s'empressa de lui rendre ses devoirs : il
lui fit tradition de sa seigneurie « par une vergette
qu'il tint » ; messire Guillaume l'en revêtit ensuite
de nouveau ; ils s'embrassèrent avec effusion. Toute
la population d'Arches se porta à la rencontre du
suzerain légitime :
8i4o ... « Vos savés bien pieça
Que li bons quens Richars est mors.
C'est damages, mais li confors
Est mont très biax et li restors...
8208 Diex ! Com est biaus et com est bêle
Et nostre sire et nostre dame ! »
Le jeune comte reçut le même excellent accueil
1. Arches, v. 8089, en rime avec messages. S'agit-il d'Arqués,
comme il est dit à la p. xx et dans le Glossaire de l'édition ?
On aimerait mieux Pont-de -l'Arche (cf. v. 76), si cela était
possible.
I2Ô LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIII0 SIÈCLE
dans toute la Normandie. A l'entrée dans Rouen,
l'archevêque embrassa Aelis. Guillaume, le comte
de Saint-Gilles : il tint le frein du cheval d'Aelis. Il
y eut de grandes démonstrations de curiosité et de
joie, et de riches cadeaux réciproques. On disait que
messire Guillaume était son père tout « restoré »
(ressuscité). C'est alors qu'eurent lieu les noces des
deux amants. Enfin le comte de Saint-Gilles se dis-
posa à s'en retourner chez lui, non sans donner à son
cousin de sages avis politiques : « Méfiez-vous des
vilains... ».
83f)4 Fait il : « Cousins, or soies sages,
Et s'amés moût tos vos norris*,
Ke princes est moût au larris **
Quant il cou [n'jaime qu'amer doit...
Mors est H haus hon qui estruit***
^ ilain, que, quant il est deseure,
Jamais n'iert a repos nule eure
Qu'il ne pourquast **** anui et honte
A celui qui en haut l'amonte...
Soies larges et debonaire
A ceus qui vo bon père amerent.
A.vés dont veiï com il erent '}
Tel erent lié de vo venue,
S'il lor eùst desconeùe 7
Ne honte fait en son vivant,
Ja, tant com il fuissent poissant,
N'eùssiés si en pais l'onor. »
Au départir des Provençaux et des Normands. Guil-
laume donna au comte l'anneau que l'escoufle avait
emporté.
*Vos nourris, vos hommes nobles. — ** dans l'embarras. —
*** pourvoit. — **** pourchasse. — 7 indignité.
L ESCOUFLE I27
Trois ans s'écoulèrent en paix. Le nouveau comte
de Montivilliers était très généreux et très beau sous
les armes :
848a Plus bel tenoit par les enarmes
L'eseu devant lui en cantel
Que dame ne fait son mantel
Qui tient le nés el sebelin*...
La comtesse Aelis distribuait aussi tout ce qu'elle
avait aux « franches dames » du pays. Et jamais il
n'y avait de querelle entre les époux.
La renommée finit par apporter ces nouvelles jus-
qu'à Rome. Or, l'Empereur était mort depuis long-
temps, et il n'avait pas eu de successeur. Dans l'Em-
pire, au lieu d'un seigneur, il y en avait cent, ou
plus. Alors les Romains se réunirent en parlement et
procédèrent à l'élection de Guillaume. Une dépu-
tation de Lombards se rendit à Montivilliers pour
lui offrir la couronne. Il accepta, malgré la tristesse
de ses vassaux, et partit. Aelis emmena de Nor-
mandie vingt demoiselles et Guillaume plus de deux
cents chevaliers.
A Rome, capitale de l'Empire, réception incom-
parable. La dame de Gènes, mère de Guillaume, était
présente, ainsi que le roi de Sicile. On avait jonché
el tendu toute la ville. Les bourgeois avaient exposé
aux fenêtres ce qu'ils avaient de plus précieux. Le cou-
* Il tenait mieux de côté, devant lui, l'écu par les poignées
intérieures que dame ne fait son manteau qui tient le nez
dans ses fourrures.
128 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al Mil SIÈCLE
ronnement, par le pape, lui lixé à la Pentecôte, qui
tombait quinze jours plus tard. — L'auteur, visible-
ment fatigué par la description de tant de fêtes suc-
cessive-, et qui a épuisé depuis longtemps les hyper-
boles et les lieux-communs usuels, n'insiste guère, si
ce n'est sur la toilette de l'Impératrice, et fait bien.
Il se contente de remarquer qu'on voyait partout des
jongleurs « traînant » les draps de soie et les her-
mines dont on leur avait lait cadeau, et que
9008 Li donois et li acuintiers*
Des che\aliers el des puceles
I fist maintes amors noveles...
Parla suite. l'Empereur Guillaume et l'Impéra-
trice Aelis régnèrent tranquillement, jusqu'à leur
mort. Mais nous en avons dit assez :
90^8 Ne vous voel or[e] dire avant
Conment il esploitierent puis.
Que jou ne sai u jou ne puis.
Pour ce, si l'estuet remanoir.
Dans une sorte de post-scriptum, l'auteur exprime
le vœu que son roman, avant d'être connu en France,
aille au comte de Hainaut, amateur éclairé, qui le
mettra « en autorité », c'est-à-dire à la mode.
906a Hom m'a tant bien de li conté
Que jou ne voel que l'ait, s'il non.
Pour çou qu'il est de tel renon
Veut jou qu il [l'Jait tous premerains...
Et j'en ère a lui acointiés
S'il i ot cose qui li plaise **...
* Le flirt et la familiarité. — ** el cela me fera entrer en rela-
tions avec lui, s'il y a chose qui lui plaise.
L ESCOUFLE 129
Il craint pourtant que ce titre. YEscouJIe, n'effa-
rouche le bon comte. Ce « nom », qui esl celui d'un
oiseau méprisé, déplaît, a déplu, peut déplaire. Mais
il faut bien que le roman s'appelle comme le conte
dont il est tiré. D'ailleurs, la rose nait d'une épine.
Tel, sons un titre malheureux, le récit des aventures
de Guillaume et d'Aelis :
9100 On fait par bien povre seurnon
A cort connoistre maint preudome.
La conclusion dernière, c'est l'exaltation de la
gentillesse, par quoi Ton arrive à tout. Ce roman est
pour les rois et pour les comtes. Nul ne pourrait
rester vilain qui l'aurait bien écouté :
9062 Mais nus hom ne porroit manoir
En vilenie longuement.
Pour qu'il prestast entièrement
A escouter cuer et oreilles
Cest roumant et les grans merveilles
Que cil dui fisent en enfance.
FLAMENCA
Le roman de Flamenca aurait disparu toul entier si le
manuscrit mutilé de Carcassonne (xme siècle) qui en
contient la plus grande partie avait été détruit, car il
semble qu'il ait été peu lu et il n'a jamais été cité au
moven âge. Il est connu depuis i838 par L'analyse qu'en
donna Raynouard dans les Notices et extraits îles manus-
crits. M. P. Meyer en a publié la première édition, ac-
compagnée d'une traduction, au début de sa carrière
(Le roman de Flamenca, publié d'après le manuscrit unique
de Carcassonne. Paris, 1 803, in-8) ; il en a entrepris, plus
tard, une seconde édition dont le t. Ier, qui contient le texte
et un glossaire, a paru en iqoi cbez Bouillon. « Je m'es-
time heureux, dit M. P. Meyer dans son Avant-propos,
d'avoir pu. après trente-cinq ans, refaire l'œuvre princi-
pale de ma jeunesse, et j'ai l'espoir que la seconde édition,
publiée dans de meilleures conditions que la première,
sera plus digne d'un poème que je regarde comme l'un
des jovaux de la littérature du moven âge. » Sur cette
seconde édition, voir A. Thomas dans le Journal des
Savants, looi, p. 363-3-4. et C. Chabaneau dans la
Revue des langues romanes, \h\ (1902), p. 5-^3.
En 1860, M. P. Meyer était disposé à placer la date
de la composition du poème « entre 1220 et 1200 ».
M. Ch. Révillout a apporté, sur ce point, des observa-
FLAMENCA IOI
tions nouvelles {De la date possible du roman de Fla-
tnenca, dans la Revue des langues romanes, VIII, 1870,
p. 5-i8) '. — L'auteur du roman a pris le soin singulier
de dater tous les incidents de l'histoire de Flamenca
d'après le calendrier liturgicpie d'une année où le
dimanche de Quasimodo tombait la veille du i''T mai
(ci-dessous, p. i52-i 57) , c'est-à-dire d'une année où la
fête de Pâques avait été célébrée le a3 avril. Or, de l'an
mil au xivf' siècle, il n'y a eu que trois années dans ce
cas: ii3(), 1223, 1234- La première de ces dates ne
convient pas, pour bien des raisons ; la seconde non
plus, parce que l'auteur spécifie que, l'année qui suivit
colle des amours de Guillaume et de Flamenca, Pâques
tomba « de bonne heure » : or, en 122A, Pâques fut le i4
avril ; 1234 convient mieux car, en 1235, Pâques fut le
avril (quinze jours plus tùt qu'en 1234)- D'autres
circonstances chronologiques concourent d'ailleurs à éta-
blir que le poète a situé son récit dans le courant de l'année
1234- — Cela posé, il est plus que probable qu'il n'a
pas écrit avant ni longtemps après 1234 : et « il est bien
difficile de ne pas croire qu'un tel choix aura été déterminé,
soit par l'époque même des événements racontés dans le
poème, soit par la coïncidence de l'année adoptée par le
poète avec le temps où fut composée son œuvre ». Il y
a en vérité bien peu de chances pour cpie le poète ait
Wxé, arbitrairement, la date de Pâques au 23 avril, « sauf
à calculer, à l'aide-d'un comput, la date de toutes les
autres fêtes mobiles dont il avait besoin » : il avait vu,
personnellement, s'écouler une année de ce type-là2.
Quant au nom de l'auteur « nous ne devons pas espérer
1. Cf. Romania, V, p. 122.
:>.. Il subsistait un doute dans l'esprit de M. Révillout parce
qu'il s'étonnait à bon droit que les indications du roman rela-
tives au calendrier lunaire ne concordassent pas avec les phases
de l'année 123^. Voir plus loin, pp. 160 et 178.
l32 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIl" SIÈCLE
•fYill-
de le jamais connaître, .:i moins qu'on vienne à dé
vrir un manuscrit plus complet ». — Dès i865 M. P.
Meyer avait naturellement remarqué le hors-d'œuvre,
d'allure très personnelle, mais énigma tique, que forment
les vers 1722-1736 du poème : mais il n'avait pas. en tra-
duisant ce passage, serré le texte de très près et personne
ne l'a expliqué depuis. Le voici. Il s'agit des bienfaits
que Guillaume de Neversfaisait pleuvoir sur les jongleurs
bons ou mauvais.
Ben fcir' [ait]al le seners d'Àlga
Si tan ben faire o pogues ;
E pero, si dreitz corregues.
Atertan li degra valor,
Car volontier fa som poder,
En passa poder ben soven ;
Quar eu sai ben ques el despen
En 1 an cen ves en un jorn tan
Com a de renda en tôt l'an.
Del sieu ben dir 110 m'antremet,
Mais, si non fos pen Bernardet.
De quem sap mal quar plus non l'ama,
E nonperquan ges non s'en clama
Ben pogra dir. senes mentir.
Que lausan lui nom puesc fallir'.
Est-ce, ici, Bernardet lui-même qui dit « Je » ?
Qu'est-ce que Bernardet ? Et quel est ce seigneur d'Alga
dont la fortune n'égalait pas la libéralité 2 ? C'est ce qufl
1. Le seigneur d'Alga en ferait bien autant, s'il pouvait; pour
être juste, il faudrait lui en savoir gré comme du fait, car
volontiers il fait ce qu il peut et va souvent au delà de son pou-
voir. Car je sais bien que cent fois par an il dépense ses revenu!
d'une année. Je ne mêle pas de faire son éloge, mais, n'était le cas
de Bernardet, qu'il a tort de ne pas aimer davantage et qui pour-
tant ne se plaint pas. je pourrais bien dire, sans mentir, qu en le
louant on ne peut pas se tromper.
2. C. Cbabaneau {Revue des langues romains, \e série, II,
FLAMENCA ] 33
on espère apprendre, s'il est possible de le savoir, dans
e tome II de la nouvelle édition, qui contiendra l'Intro-
duction et une traduction revisée.
Quoi qu'il en soit de cette énigme, le roman contient
quelques autres indications incidentes sur celui qui l'a
écrit. Assurément il connaissait très bien Bourbon et les
environs de Bourbon (p. 1 64) et il s'intéressait fort à la
famille de Nevers (p. 1 02) ' . Tout fait supposer qu'il
■tait jongleur de profession. II était très lettré, car il cite
ouramment Ovide, d'autres auteurs anciens, et plusieurs
romans français, depuis Gui de Nanteuil jusqu'à Audi-
jiev. Enfin il était extraordinairement au courant du
:omput et des usages liturgiques, quoiqu'il n'ait en
lucune manière l'air d'avoir été un homme pieux,
:rovant ou simplement révérencieux.
], p. io3) a proposé de reconnaître dans le seigneur d'Alga,
jui fut très probablement un des protecteurs de l'auteur de Fla-
mmea, un membre de la maison de Roquefeuil, « car Alga,
:hàteau aujourd'hui détruit, mais dont les ruines sont impo-
;antes, était le lieu principal de la seigneurie de Roquefeuil ».
Daude de Pradas a célébré deux frères de cette maison, une de
•elles qui après la guerre des Albigeois se rallièrent avec éclat
iux Français du [Nord : Raimon, qui fut le beau-père d'Hugues IV
le Rodez, et Arnaud, qui épousa Réatrice d'Anduze en 1228 et
lont le fils s'intitulait seigneur d'Alga en 1276. — A/ga est
ujourd'hui Algues, dans la commune de Nant, arrondissement
le Millau (Aveyron).
1. Archambaut VI de Bourbon, qui vivait en 1234, avai
pousé Béatrice, fille de Dreu de Mello, connétable de France
M. -A. Chazaud, Etude de la chronologie des sires de Bourbon.
loulins, 1860, p. 200). Le comte de Nevers et de Forez, Guy IV,
vait épousé sa sœur, Mabaut de Bourbon, veuve en premières
oces du comte Hervé de Nevers. Le comte de Nevers était
onc le beau-frère d'Archambaut, qui l'appelle son frère dans
me charte de février 1234 (Inventaire des Titres de Nevers,
>. p. le comte de Soultrait. Nevers, 1873, in-4, p. 487).
Io4 LA SOCIETE FRANÇAISE AU Vin SIECLE
L'anonvme qui a écrit Flamenca* avait beaucoup de:
talent. On ou jugera. Non seulement son œuvre est!
unique dans ce qui reste de l'ancienne littérature pro-l
vençale, mais elle domine sensiblement tout ce que nous!
connaissons, dans le même genre, de l'ancienne littéra-1
ture française. Combien v a-t-il, dans l'ancienne littéra-j
ture française, d'œuvres de la longue haleine qui donnent"
encore aujourd'hui l'impression d'être tout à fait libres,
fraîches, spirituelles et vivantes'.1 Il v a dans Flamenca und
partie périssable — probablement celle où l'auteur esti-
rhait qu'il avait le mieux réussi, — ces interminables!
monologues de Guillaume, ornées de pointes, sur la méta-
physique et la psychologie de l'Amour: mais le reste est]
d'une simplicité toute moderne, et souvent exquise. Lors-
qu'on pense qu'il s'en est fallu de peu qu'une œuvre)
pareille se perdit, et cpic le genre des novas, dont Fla-i
menca est presque le seul spécimen connu, fut très floris-j
sant dans les pays provençaux à la fin du xn° et au com-(
mencement du xme siècle, on ne doute pas qu'il v ait(i
eu jadis bien des gens d'esprit qui ont passé sans laisser}!
de traces.
Pour l'histoire des sentiments et des mœurs vers l'avèçl
nement de Louis IX, le roman de Flamenca est, sansi1
contredit, une source incomparable.
Un jour le comte Gui de Nemours dit à ses con-|
seillers : « J'ai longtemps désiré l'alliance de messii
Archambaut de Bourbon et voici qu'il me mande pa
i. Ce titre a été donné par Raynouard. Comme les derniers1
feuillets, le premier manque dans le ms. unique. 11 est très pos-i
sible que le titre ancien fût : « Guillaume de Noers. »
FLAMENCA l35
son anneau qu'il épousera ma fille Flamenca, si je
veux bien. D'autre part, le roi esclavon me fait sa-
voir la même chose. Mais j'aime mieux que Fla-
menca soit châtelaine, et la voir quelquefois, que
reine, et m'en séparer à jamais. » Les gens de Guide
Nemours approuvèrent, car « sire Archambaut vous
serait plus utile, en cas de besoin, qu'un roi esclavon
ou hongrois ». Madame de Nemours consentit. Et la
demande d' Archambaut fut agréée.
A cette heureuse nouvelle, le sire de Bourbon dé-
cida de se mettre en route, dès le dimanche suivant,
avec cent chevaliers et quatre cents écuyers :
84 « Nos tuit portarem un seinal,
E l'escudier seran égal
E de vestirs e de joven,
De bons aips e d'e[n]senhamen.
Armas de fer et entresein [z],
Sellas e escutz de nou teinz,
D'un semblan e d'una color,
Portarem tut, e l'auriflor...
.l. saumiers nos an ops...
Non vol negus trotiers i an1. »
Le comte de Nemours, averti de la prochaine ar-
ivée de son futur gendre, chargea son fils des prépa-
atifs de la cour solennelle qu'il convenait de tenir a
ette occasion : « N'épargne rien ; à qui te demandera
i. « Nous porterons tous même enseigne, et les écuyers
liront égaux et de costume et de jeunesse, de bonnes manières
lit de courtoisie. Armes de fer et armoiries, selles et écus peints
le neuf, d'un semblant et d'une couleur, nous porterons tous,
|t l'oriflamme... Il nous faudra cinquante bêtes de charge. Je
le veux pas que personne aille à pied. »
1 36 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
cent sous, donne dix marcs. » Il envoya des messagers
en tournée, avec des lettres, pour inviter tous ses amis
et faire paix ou trêve avec ses ennemi-, afin que per-
sonne ne manquât à la fête. Tous les riches hommes
v vinrent en effet, de huit journées à la ronde, au1
lendemain de la Pentecôte. Belle cour, riche et plé-
nière. Jamais il n'y eut tant de vair et de gris, de
draps de soie et de laine aux foires de Lagnv ou de
Provins. L'affluence fut telle que, la ville de Ne-
mours étant pleine, on dressa des pavillons dans les
prairies d'alentour; il y en avait des jaunes, des
blancs, des rouges, plus de cinq cents; les aigles, sur
les pommes dorées au sommet des tentes, brillaient;
la plaine flamboyait au soleil. Toute une bande de
jongleurs était là. qui gagnaient tout ce qu'ils vou-
laient : pour recevoir, ils n'avaient qu'à demander.
On savait bien mieux vivre en ce temps-là qu'au-
jourd hui.
Le dimanche, de bon matin. Arçhambaut était
déjà vêtu et chaussé quand le comte entra dans sa
chambre, le salua de la part de Flamenca, et le prit
par la main pour le conduire chez celle-ci. « Sire
Arçhambaut. dit le comte, voici votre épouse; s7i
vous plaît, prenez-la. » « Si elle ne s'y oppose pas,
dit Arçhambaut, je ne pris jamais rien si volontiers.»
La pucelle sourit et, sadressant à son père: «Mon-
seigneur, dit-elle, on voit bien que je suis à vous,
puisque vous me donnez si aisément ; mai-, puisqu'il
vous plaît, j'y consens. » Ces mots: « J'y consens»
FLAMENCA I07
plurenl tant à Archambaut qu'il ne put se tenir de
presser la main qu'on lui tendait.
Les noces furent célébrées. La messe de mariage
et le repas qui suivit durèrent longtemps, au déplai-
sir d' Archambaut. Mais n'insistons pas. Cette nuit-là,
Archambaut fit de Flamenca « dame nouvelle », car
il était passé maître en cela ; elle ne se plaignit de rien
et ne réclama pas. — Après huit jours de fêtes, la
cour se sépara, mais Archambaut en réunit une autre
chez lui, à Bourbon, encore plus magnifique. Tous
sont mandés, tous y viendront. Chacun s'occupe de
décorer les rues de tentures et de banquettes. D'énor-
mes provisions sont accumulées : outardes, cygnes,
perdrix, canards, chapons, oies, poules et paons,
lapins, lièvres, chevreuils, cerfs, sangliers, ours, etc.
Rien ne manque dans les hôtels: légumes, avoineet
cire. Epices, encens, cannelle et poivre, girofle,
macis, zédoaire, on en avait fait tant apporter qu'à
tous les carrefours de la ville on en brûlait à plein
chaudron : cela sentait aussi bon qu'à Montpellier
lorsque les épiciers pilent leurs drogues, vers Noël.
Cinq cents paires de vêtements, tous de pourpre
à or battu, mille lances, mille écus, mille épées,
mille hauberts, mille destriers en bon état sont pré-
parés pour les jeunes gens qui recevront d'Archam-
baut les armes chevaleresques.
Le roi et la reine de France ne dédaignèrent pas
d'honorer cette assemblée de leur présence. Ils arri-
vèrent la veille de la Saint-Jean, avec un cortège qui
se déroulait sur plusieurs lieues de long. Il y eut des
l38 LA SOCIÉTK FRANÇAISE AL Mil' SIECLE
gens qui ne fuient pas contents que les dames ne
voulussent pas qu'on leur vint faire la cour ; mais
elles étaient fatiguées à cause de la chaleur et de la
chevauchée Toutefois, elles se remirent bientôt. A
l'heure de none* on servit ce qui convient un jour de
jeûne, des poissons, et les fruits de la saison, poi-
res (!) et cerises. Le jour de la Saint-Jean, l'évêque
de Clermont chanta la grand'messe et prêcha sur
Nutre-Seigneur qui aima Jean au point de l'appeler
« plus que prophète >■■ ; il défendit ensuite, de par le
roi, que personne quittât la cour avant quinze jours :
telle serait la durée des fêles. A la sortie de l'église,
le roi conduisit Flamenca jusqu'au palais, où le
manger était préparé. Salle immense, pleine de che-
valiers, de dames, de demoiselles, de leurs gens, de
damoiseaux, de serviteurs, de jongleurs. Quand cha-
cun se fut lavé et essuyé les mains avec des ser-
viettes de toile fine, tous s'assirent, les dames d'abord,
non pas sur des bancs, mais sur des coussins de
diaspre. Pour le menu, toutes les bonnes choses que
produisent l'air, la terre et les abîmes de la mer avaient
été mises à contribution. Il y en eut plus d'un, pour-
tant, qui se laissa pâtir sans profiter de ces bonnes
choses, ébloui par l'incomparable grâce de Flamenca.
Les femmes elles-mêmes admiraient la nouvelle dame
de Bourbon ; et quand les femmes admirent la beauté
d'une rivale, vous pouvez croire quelle est belle :
si elles avaient trouvé à redire, elles ne s'en seraient
trois heures de l'après-midi.
FLAMENCA IDQ
pas privées. Le repas terminé, on se lava de nou-
veau ; puis, suivant l'usage, on fit circuler le vin,
avant que les nappes fussent ôtées 1. Après quoi, les
jongleurs se levèrent et firent de leur métier. Les
uns jouèrent de la harpe, les autres de la vielle, d'au-
tres encore de la flûte, du fifre, de la gigue, de la
rote, de la cornemuse, du chalumeau, de la man-
dore, etc. Il y avait des bateleurs ou montreurs de
marionnettes, des faiseurs de tours et des acrobates.
Quiconque savait un nouvel air de vielle (violadura);
une chanson, un discort, un lai, se mettait en avant
de son mieux. Les conteurs tiraient parti de leur
répertoire: celui-ci contait de Priam, et celui-là de
Pyrame ; d'autres de la belle Hélène, d'Ulysse, d'Hec-
tor, d'Achille, d'Enée et de Didon la dolente, de
Lavinië, de Polynice, de ïydée et d'Étéocle,
d Alexandre, de Cadmus, de Jason, de Narcisse, de
Plutonet d'Orphée, d'Héro et de Léandre, de Dédale
et d'Icare, de Goliath et de David, de Samson et de
Dalila, de Jules César qui passa tout seul la mer
sans invoquer Notre Seigneur et sans trembler, de la
Table Ronde et de Charlemagne, du valet de Nan-
leuil et d'Olivier de Verdun ; un autre enfin récitait
i . On lit ensuite :
588 Bels conseillers ab granz ventaillas
Aportet hom davan cascu,
Ques anc us non failli ad u ;
Aqui s poc, quis vol, acoutrar.
« On apporta ensuite devant chacun de beaux coussins avec de
grands éventails (?) ; qui le voulut put s'appuyer. » Passage dou-
teux.
140 LA Simimi ll;\M USE \I Mil SIECLE
la chansoD de Marcabru. Et tout cela produisait un
grand brouhaha dans la salle. — ■ «Chevaliers, dit
enfin le roi, lorsque Les écuyers auront mangé,
faites seller vos chevaux, et nous irons jouter de-
hors; mais, en attendant, la reine va donner le si-
gnal de la danse, avec Flamenca, ma douce amie,
cl moi-même j'y prendrai pari :
-■'.o Levas tut sus : tragon s'en lai
Aquist juglar per miei los des'. »
Chevaliers, dames et pucelles se prennent aussitôt
par les mains. Deux cents jongleurs, bons joueurs
de vielle, se placent deux par deux sur les banc- el
viellent des airs de danse. Les dames font d'amou-
reuses feintes. On s'amuse comme en paradis. « Ce
n'est pas tous les jours la Saint-Jean », comme dit
Convoitise à Mesquinerie désolée de voir une fête si
joyeuse.
Cependant les écuyers amènent les chevaux 'har-
nachés, couverts d'armoiries et de grelots. Les hom-
mes -'arment et les daine- s'asseoient aux fenêtres
pour mieux voir ceux emi vont lutter pour l'amour
d'elles.
Ce jour-là, sire Archambaut ne perdit pas son
temps, car il arma de ses propres mains neuf cent
quatre-vingt-dix-sept chevaliers, qui vinrent à pied
au palais en chausses de soie «rouée»*. Le roi
* ornée de dessins en forme de roue.
i. « Levez-vous sus ; que ces jongleurs se retirent parmi les
tables
FLAMENCA 1 1\ I
leur donna pour étrenne de mettre toute leur peine
en amour, et prit part, de sa personne, à la joute. Il
avait fixé, au haut de sa lance, une manche qu'une
dame — je ne sais qui — lui avait donnée. La reine
en fut fort offensée, car elle pensa bien que cette
manche était un gage d'amour. Or, elle s'imagina
que l'objet aimé du roi son époux, c'était Flamenca,
et elle fit mander, sans délai, Archambaut. Elle dit
à Flamenca, qui était assise à côté d'elle : « Je parle-
rai à sire Archambaut, dame, s'il vous plait. » Fla-
menca, ainsi congédiée, quitta la place et s'en alla à
la fenêtre voisine, jonchée de palmes et de jonc, où
la comtesse de Nevers était installée ; elle s'y fit un
coussin de son manteau et continua à regarder les
jouteurs, tandis que la reine confiait à Archambaut
ses craintes et ses soupçons. — Le sire de Bourbon
fut ému, sans être persuadé d'abord. Mais, comme
il conseillait à la reine de ne pas se laisser aller à la
jalousie, celle-ci secoua la tête : « Dites-vous que
vous ne serez pas jaloux aussi ? Par Dieu, vous le
serez, et non sans raison! » Au fond, il était plus af-
fecté qu'il ne le laissait paraître. Désormais, plus de
repos pour lui. Ah ! quel péché ! Archambaut a
contracté en cet instant un mal dont il ne guérira
plus que quand il aura sujet d'en souffrir !
Vrchambaut prit congé de la reine pour assister à
l'adoubement, parle roi, de Thibaut, comte de Blois,
et de quatre cents de ses cousins et parents. Mais il
était de très mauvaise humeur. « Fais sonner les
vêpres », dit-il à son écuyer. Les dames qui étaient
I 1 1> LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al Mil" SIÈCLE
aux fenêtres furent très étonnées d'entendre le- clo-
ches : « Eh quoi ! s'écrièrent-elles, il n'est pas encore
none, et on sonne déjà les vêpres, nous ne partirons
pas d'ici avant la fin du tournoi ! » Mais le roi donna
l'exemple. Il rentra au palais. Comme sage et bien
appris, il s'offrit à conduire Flamenca, dame de
céans. Après 1rs vêpres, il la ramena pareillement
au château. La reine et Archambaut remarquèrent
qu'à l'aller et au retour il l'avait familièrement serrée
de très près (la man el se, « la main au sein »). Mais
ils se trompaient tons les deux: le roi n'aimait pas
Flamenca d'amour, ce qu'il en faisait, lorsqu'il l'em-
brassait en public, c'était en l'honneur d'Archam-
baut : il n'y entendait pas de mal. — La table du
souper était chargée de gaufres et de piment, de rôti,
de fruits, dcbeignels.de roses et de violettes fraîches,
de neige et de glace à rafraîchir le vin pour qu'il
n'empêchât pas de dormir. — Le lendemain, dès la
pointe du jour, les rues s'emplirent du tumulte des
adoubés de la veille, La tristesse d'Archambaut avait
augmenté. Cependant il ne laissa pas de dépenser
largement pendant tout le temps que dura la cour
et de reconduire gracieusement ses invités lorsqu'elle
se dispersa.
Désormais, le malheureux était jaloux. Ses com-
pagnons se demandaient s'il avait perdu la tète. 11 se
tordait les mains. Pour un peu. il aurait pleuré. 11
avait envie de battre sa femme ; mais il y avait trop
de dames autour d'elle. Alors il s'étendait sur un
banc, comme s'il avait eu mal au côté. Il serait
FLAMENCA 1^3
resté là, couché, toute la journée, s'il n'eût craint
le blâme du monde. Vraiment il est dans une mau-
vaise passe : il n'achève rien de ce qu'il commence ;
il entre, il sort; il ne comprend plus rien ; souvent il
dit le pater noster du singe, c'est-à-dire qu'il ba-
fouille des choses que personne ne comprend. Il
peste, il bougonne. Il ne veut voir personne. S'il
vient un étranger, il fait l'homme affairé et siffle par
contenance, en marmottant : « Je ne sais à quoi
tient que je ne vous flanque dehors. » Il tortille sa
ceinture entre ses doigts et chantonne tullururutau.
Il regarde sa femme de côté. Pour que le fâcheux
s'en aille, il ordonne au domestique d'apporter l'eau
du laver, qui annonce le diner. Et quand il n'en
peut plus : « Beau seigneur, dit-il, dînez-vous avec
nous ? Voilà le moment. Vous nous ferez plaisir. Et
vous pourrez faire votre cour (domnejar). » Là-dessus
il fait la grimace des chiens, qui montrent les dents
sans rire.
Il se disait : « Comme elle aime la société ! Gomme
elle est aimable pour les gens ! On voit bien qu'elle
n'est pas à moi. »
iogi « Las, caitiu, c'a mala fui natz !
Si nom pose guardar una domna
Mal levaria la coronna
Qu'es de lonc Sant Peire de Roma...
Li roina ben o sabia
Quan mi dis que gelos séria...
Car veramenz sui eu gelos
Plus de null ome ques anc fos ;
Los autres n'ai eu vencutz totz,
E per bon dreg serai cogotz.
iVl LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
Mais ja nom cal dire : « Serai »,
Qu'ades o sui, que ben o sai ! ' »
Il s'arrache les cheveux et la barbe, se mord les
lèvres, grince des dents, frissonne, brûle et fait des
\cii\ terribles à Flamenca. 11 la menace de lui couper
les cheveux: « A qui croyez vous avoir affaire? je
sais autant de tours que vous. Par le Christ, les
galants ne trouveront pas porte ouverte.
1107 Alas, caitiu malaûrat,
Ar iest tu fols gelos affriz.
Ro[i]nos, barbutz, espelofitz.
Tiei pet son fer et irissat
Que semblon Flamencha espinat
E coa d'esquirol salvagc.
Aunit lias tu e ton linage,
Mais 110 m'en cal ; mais vol morir. . .
Mais voil esser gelos proatz
Qu'esser suffrens escogossatz -.. . »
1. « Hélas, malheureux, que je suis né à maie heure ! Si je
ne puis garder une dame, je ne pourrais pas relever la colonne
qui gît près de Saint-Pierre de. Rome ! La reine savait bien ce
qu'elle disait lorsqu'elle me prédit que je serais jaloux. Car
vraiment je suis jaloux, plus qu'aucun homme qui fut jamais.
Je l'emporte sur tous les autres, et sûrement je serai cocu. Que
dis-je, « serai» ?Je le suis déjà, je le sais bien ». — La « colonne
qui gît près de Saint-Pierre de Rome » est. parait-il. l'obélisque
qui est aujourd'hui dressé au milieu de la place de Saint-Pierre,
mais qui, au moyen âge, était (couché) au centre du cirque de
Caligula. M. Ant. Thomas, qui a proposé celte identification
(Journal des Savants, 1901, p. 372), pense que l'auteur de Fla-
menca « devait avoir fait le pèlerinage de Rome, car l'idée d'in-
troduire l'obélisque dans ce passage est si singulière qu'elle ne
pouvait se présenter qu'à l'esprit d'un homme qui tenait à en
parler de visu ». Il s'agit peut-être d'une expression proverbiale
dont on ne connaît pas d'autre exemple.
2. Hélas, malheureux, te voilà fou de jalousie, rogneux,
FLAMENCA l/|5
Le bruit ne tarda pas à se répandre qu'Archam-
baut était jaloux. Dans toute l'Auvergne, on en fit des
chansons, des sirventes, des coblas, des « sons »,
des estribots, desretroenches. Lui, pourtant, répondit
à tous les donneurs d'avis qu'il ne connaissait qu'un
seul moyen d'avoir la paix : c'était de surveiller sa
femme de telle sorte que personne ne lui parlât hors
de sa présence, non pas même le comte son père, sa
mère, sa sœur, ou son frère Jocelin. La battre? Non,
car les coups ne rendent pas les gens sages (Batres
non toi fol consire) ; mais on peut l'enfermer dans
une tour, avec une ou deux servantes. « Que je sois
pendu par la gueule si elle sort désormais sans moi. »
— Le mal s'aggravait toujours. Archambaut en était
venu à ne plus se laver la tête. Sa barbe ressemblait
aune gerbe d'avoine mal faite; il en arrachait des
touffes et mettait les poils dans sa bouche. On eût dit
un chien enragé. « Qui est jaloux n'est pas bien
sain » (Qui es gelos non est ben sans).
La vie de Flamenca, en butte aux soupçons et
aux menaces, était devenue cruelle. Elle fut, en effet,
enfermée dans une tour, avec deux jeunes suivantes,
Vlis et Marguerite. Le jaloux rôdait autour et les
espionnait en outre par un pertuis pratiqué dans le
barbu, ébouriffé. Tes poils sont rudes et hérissés ; ils font l'effet
à llamenca d'un buisson d'épine, d'une queue d'écureuil sau-
vage. Tu t'es honni, toi et ton lignage. Ça m'est égal ; j'aime
mieux mourir... ; j'aime mieux, être jaloux prouvé que cocu et
complaisant. » — C. Chabaneau (1. c.) propose de lire, au
v. i i(ii, fîamencha, sans majuscule. Flameneho = toison.
I^Ô LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIll'' SIÈCLE
mur de la cuisine. On passait aux trois recluses leurs
aliments par une fenêtre, comme dans un réfectoire.
Elles ne sortaient jamais que pour aller à L'église, les
dimanches et jours de fêtes; et. là. Archambaut les
forçait à se tenir dans un angle obscur, fermé par
une épaisse cloison. Cette cloison, qui les cachait à
tous les veux, leur venait à la hauteur du menton.
Au moment où Ton disait l'Evangile, elles se levaient,
et alors, si le temps était clair, il était possible de
les apercevoir: mais elles n'allaient pas à l'offertoire.
Archambaut faisait venir le prêtre, et c'était lui qui
donnait l'offrande. Il ne permettait jamais à Flamenca
doter son voile ni ses gants, de sorte que le prêtre
lui-même ne la voyait jamais. Seul, le petit clerc qui
lui apportait la paix à baiser aurait pu apercevoir
son visage, s'il en avait eu envie. Après Vite, missa
est. il fallait rentrer vitement :
i (53 « Venes vos ne, venes vos ne,
Qu'ieu m'anarai disnar desc ;
]No m'i fassas, sius plas, estar1. »
Ainsi s'écoulèrent deux ans.
En ce temps-là il y avait, à Bourbon, des établis-
sements où tous, gens du pays et étrangers, pou-
vaient prendre les bains très confortablement. Un
i. « Venez vous-en. venez vous-en : je m'en vais dîner tout
de suite ; ne me faites pas attendre, s'il vous plaît. »
FLAMENCA 1^7
Êcriteau, placé dans chaque bain, donnait les indi-
cations nécessaires. Pas de boiteux ni d'éclopé qui
ne s'en retournât guéri, s'il n'abrégeait pas trop son
séjour. On pouvait se baigner quand on voulait dès
que l'on avait fait marché avec le patron d'un hôtel
concessionnaire des sources. Dans chaque bain jail-
lissaient de l'eau chaude et de l'eau froide. Chacun
était clos et couvert comme une maison, et il s'y
trouvait des chambres tranquilles où l'on pouvait se
reposer et se rafraîchir à son plaisir.
Le plus riche et le plus beau de ces établissements
thermaux était celui de Pierre Gui (ou Guizo), voisin
de la résidence d'Archambaut. Ce Pierre Gui, dont
les bains étaient très propres et très bien installés,
était un « ami » du sire de Bourbon, et il avait la
pratique des gentilshommes. C'était chez lui qu'Ar-
chambaut menait sa femme lorsqu'il la voulait dis-
traire. Mais, dans ces cas-là, avant qu'elle se fût
déchaussée et déshabillée, il fouillait dans tous les
coins; puis, tandis qu'elle prenait son bain, il restait
en faction à la porte. Lorsque Flamenca voulait s'en
aller, elle faisait tirer par ses suivantes la sonnette
dont le cordon pendait dans la salle de bain. Archam-
baut se précipitait pour ouvrir et les accueillait toutes
trois, ordinairement, par des reproches :
1018 « E cossi n'isses mais ugan ?
Donar vos cuidei de bon vi
Que m'a trames En Peire Gui,
Mas tôt per iras m'en laissei...
Ar vejas s'aves ren estât !
Aranz deqram esser disnat ;
l48 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE M Mil0 SIÈCLE
Non laus bainares mais d'un an,
Aiso [us] convenc, si <staz tan
A l'autra ves con fezes ara '. »
Les jeunes suivantes étaienl accortes et dévouées à
leur maîtresse. « C'est notre faute, disait Marguerite;
si le bain a duré si longtemps, c'esl que nous qous
sommes baignées, Alis et moi, après Madame. » —
« Allons, c'est bon, répondait le jaloux en se rongeant
les ongles; vous aimez l'eau plus que des oies. » —
" Mais vous, messire, répliquait Alis en lui lançant
un coup d'oeil en dessous, vous l'aimez plus encore;
vous vous baignez plu- souvent et plus longtemps. »
Et elle riait, car il était notoire qu'Archambaut ne i
-'était pas baigné depuis son mariage. Pour rien au ï
monde il ne se serai! l'ait couper non plus ses formi-
dables moustaches qui lui donnaient l'apparence d'u]
Grec ou d'un Esclavon; il espérait que ces avan-
tages en imposeraient aux galants.
Un chevalier accompli vivait alors en Bourgogne.
Il était beau: le poil blond et Irisé: le front blanc,
haut, uni et large: les sourcils noirs et arqués, longs
et épais: de grand- a eux. noirs et riants : le nez droit,
bien aligné, comme une tige d'arbalète; le visage
i. c Eh bien, est-ce cette année-ci que vous sortirez ? Je vou
lais vous donner du bon vin que messire Pierre Gui m'a envoyé,
mais, par dépit, j'ai changé d'avis... Voyez le temps que vous
«'te- restées ! Nous devrions avoir déjà dîné. Vous n'irez plus au
bain d'ici un an, je vous l'affirme, si y vous y traînez autant la
prochaine l'ois qu'aujourd'hui. »
FLAMENCA l/|Q
I plein el coloré : ses oreilles étaient bien faites, grandes,
fermes et vermeilles; la bouche fine et amoureuse;
le menton un peu fourchu, le col droit, les épaules
et la croupe larges, les muscles puissants, les ge-
noux sans saillie, les pieds cambrés et nerveux. Il
avait étudié à Paris en France, où il avait appris assez
des sept arts pour ouvrir au besoin une école n'im-
porte où. Lire et chanter à l'église, s'il lui plaisait, il
s'en acquittait mieux qu'aucun clerc. Son maître,
nommé Dominique, lui avait appris l'escrime de
telle sorte qu'il touchait toujours son homme. Il
était de très haute stature et il mouchait avec son
pied une chandelle fichée dans le mur fort au-dessus,
de sa tête. — Son oncle, le duc de Bourgogne, l'avait
fait chevalier à l'âge de dix-sept ans et un jour. Il
avait des rentes bien assises, qu'il tenait du roi d'An-
gleterre, son cousin, du roi de France, de l'Empereur,
du duc de Bourgogne, du comte de Blois, etc. Il
avait mis tout son pourchas et sa fortune à fréquenter
les cours et à « servir ». Frère du comte Raoul de
\evcrs, il se faisait appeler Guillaume, et son surnom
était « de INevers ». — Ses goûts étaient ceux d'un
gentilhomme :
1699 Mont amet torneis e cembelz,
Domnas e joc, canz ..ucelz
E cavalz, déport e soiaz,
E tôt so qu'a pros home plaz1.
1. Il aimait beaucoup les tournois et les joutes, les danses et
li' jeu, les chiens et les oiseaux, et tes chevaux, et tous les plaisirs
••nliii qui conviennent à un prudhomme.
IJO LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al Mil SIECLE
Enfin, il savait donner avec grâce. Les hôteliers
avaient beau exagérer leurs prix pour le tromper, il
leur donnait toujours plus qu'ils ne lui avaient de-
mandé. Le- grands profits qu'il faisait aux tournois
passaient en magnificences et en cadeaux. Quoique
pour le- chansons, les lais, les descorts el le- « vers »,
il fût aussi expert que le plus habile jongleur, il était
le bienfaiteur de la corporation. \ux gens de sa suite,
il ne promettait pas du pain et de l'eau, comme on
fait à l'hôpital; ils vivaient richement à ses frais et,
- ils voulaient prendre deux ou trois moi? de bon
temps, il- n'avaient pas à se soucier de la dépense.
11 ne s'était pas encore mêlé d'amour, mais il avait
lu les bons auteur-, et il savait, par conséquent, qu'il
ne primait manquer de devenir bientôt amoureux,
comme il convient à jeunesse. Il entendit parler de
Flamenca, de ses perfection-, de ses malheurs.
Amour lui persuada de la choisir pour sa dame, et il
n'en fallut pas daxantage pour qu'il prit le chemin
de Bourbon, ému d'espérances délicieu-
II était none lorsqu'ils arrivèrent à Bourbon, lui
et ses damoiseaux. On lui indiqua, comme le meilleur,
l'hôtel de Pierre Gui. Pierre Gui, le prudhomme,
était assis à sa porte, sur le perron : lorsqu'il vit venir
Guillaume, il se leva et salua poliment : « Nous
avons de la place ici, dit-il, pour accommoder cent
chevaliers, et, dussiez-vous rester dix ans. vous vous
trouverez bien chez moi. » L "hùtesse, femme de
Pierre Gui, s'appelait Mme Bellepille; elle ne res-
semblait pas à la Baimberge du roman d'Audigier,
FLAMENCA l5l
[« borgne et teigneuse »] : c'était une dame de bonne
mine, avenante et fine, qui parlait parfaitement bour-
guignon, français, allemand et breton. Elle vit du
premier coup d'œil qu'elle avait affaire à un riche
homme, s'empressa de demander son nom, et déploya
aussitôt toutes ses amabilités professionnelles :
1916 « Scner, vos sias ben vengutz...
"\ os non es ges ancar disnat,
E sains es tôt adobat.
De fora venc vostr'ostes ara
Per que non em disnat encara ;
Pro i aura per vos e per nos
S'avias neis mais compainos.
Totz pros bornes que sains deissent
Estai ab nos per covinent
A tôt lo meins Io prumier dia.
Pois tota hora, s'il plazia. »
— « Ben segrai vostra volontat
E so qu'aves acostumat,
So dis Guillems, mais tan vos plas. »
— « Sener, merces. Donquas lavatz1. »
Après manger, Guillaume visita les chambres et
en retint une — une très belle chambre à feu —
dont les fenêtres donnaient sur la tour où vivait
1. « Seigneur, soyez le bienvenu... Vous n'avez pas encore
diné, et céans tout est préparé. Voici que votre hôte revient ;
c'est lui que nous attendions pour commencer. Il y aura assez
pour vous et pour nous, même si vous aviez plus de compagnons.
Tout prudhomme qui descend ici demeure avec nous à tout le
moins le premier jour, et le reste du temps, s'il lui plaît. » —
« Je feraice que vous voudrez et ce que vous avez accoutumé,
dit Guillaume, puisqu'il vous plait ainsi. » — « Seigneur, merci.
Donc lavez-vous. »
IÔ2 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al" XIIIe SIECLE
Flamenca. « C'est celle du comte Raoul [de Nevers],
dit l'hôte : c'est là qu'il loge lorsqu'il vient à Bour-
bon ; mais nous ne l'avons pas vu depuis longtemps.
Ah! monseigneur est bien changé: depuis qu'il est
marié, il n'a plus lacé le heaume ni vêtu le haubert :
il s'est retiré du monde ; ne lavez-vous pas entendu
dire1 ? » — « Ilote, j'en ai entendu parler; mais j'ai
d'autres soucis, car je suis très malade, et les eaux d'ici
sont ma dernière ressource. » — « Tout ce qu'il vous
plaira, dit l'hôte, vous l'aurez. Nul n'est jamais venu
à nos bains sans son retourner guéri, en restant ici,
bien entendu, le temps qui est nécessaire. »
Lorsque l'hote se fut retiré, Guillaume fit la leçon
à ses damoiseaux ; il leur ordonna de ne fournir aucun
renseignement sur son compte : « \ ous direz que je
suis de Besançon. A ous mangerez avec l'hote; et ne
regardez pas à la dépense pour être bien traités. »
(/(•tait le samedi de Pâques closo (après Pâques),
la saison où le rossignol accuse par ses chants ceux
qui n'ont cure d'aimer. Guillaume monologua dans
sa chambre. Des pensées telles que celle-ci traver-
sèrent son cerveau : « Un amant doit avoir un cœur
de fer : il doit être plus dur que l'aimant ; car
i. Il a été question plus haut (p. iii) de la comtesse de Ne-j
vers, qui avait assisté aux fêtes données à Bourbon. A cette
occasion, l'auteur lui avait consacré ces vers énigmatique> :
840 ... Non ac ges los cabels pers,
An[sJ son plus blon que non es aurs ;
Mais so fon sos meillors thesaurs.
« Elle n'avait pas les cheveux foncés ; elle les avait plus blonds
que l'or ; mais c'était son meilleur trésor. »
FLAMENCA IÔ3
d'aimant, ùtez un i, reste amant ; donc aimant est un
composé, amant, amour sont des éléments simples. »
Il rêva qu'il était transporté dans la lourde Flamenca.
Puis, au matin, il se mit à la fenêtre, en chemise et
en braies, et chaussa de belles bottines- de Douai,
en regardant la tour. Son damoiseau, jeune homme
plus sage qu'une abeille, plus vif et plus actif qu'une
belette ou une fourmi, lui apporta sa gonelle et un
bassin plein d'eau ; Guillaume se lava, puis laça très
élégamment ses manches avec une aiguillette d'ar-
gent. Par-dessus, une cape de soie noire. Et il essaya
de se figurer la tournure qu'il aurait en sortant du
bain, enchaperonné suivant l'usage.
Pierre Gui entra alors, et salua : « Bonjour, beau
sire, lui dit-il, comme vous êtes matinal ! On ne
dira pas la messe, aujourd'hui, avant une heure d'ici,
car Madame doit y venir. » — « Bel bote, répondit
Guillaume en soupirant, allons toujours à l'église et
prions ; puis nous irons nous promener, en attendant
que les cloches sonnent. » Il prit dans sa malle une
ceinture toute neuve, avec une boucle en argent, de
fabrication française, et la présenta à son hôte.
Celui-ci s'inclina, ravi, en déclarant qu'il aimait
mieux cette boucle que si elle eût été en or.
Tous deux allèrent droit à l'église. Mais ils ne
pensaient pas à la même chose : Guillaume était perdu
dans ses pensées d'amour, et Pierre Gui pensait au
bain que son client ne manquerait pas de prendre le
lendemain. — Guillaume, agenouillé devant l'autel
de saint Clément, pria dévotement Dieu, Notre-
101\ LA SOCIETE li;\M LISE AT Mil0 SIECLE
Dame, saint Michel et tous les saints. Il récita deux
ou trois Pater et une courte oraison que lui avait
enseignée un sainl ermite: celle des soixante-douze
noms de Dieu, comme on les dit en hébreu, en grec
et eo latin, dont la vertu est puissante. Après quoi,
il ouvrit un psautier et tomba >ur les mot- Dilexi
quoniam (Ps. CXIV, \). ce qui le remplit de joie:
« Dieu sait ce que je veux », s'écria-t-il en fermant
le livre. Quoiqu'il eût les yeux baissés, il ne laissa
pas de regarder l'endroit où se tenait la dame. « Eia '.
*neur, lui dit son bote à la sortie, vous -ave/ bien
vos prières, o Guillaume avoua qu'il savait lire son
psautier, chanter les répons et dire les leçons du
lectionnaire. « Si notre sire, reprit l'autre, était
encore ce qu'il était jadis, il vous aurait bien accueilli:
mais, hélas! la jalousie non- l'a perdu. » Ils traver-
sèrent la place et s'en allèrent hors de la ville, dans
un jardin. Guillaume s'installa au frai-, sous un
pommier fleuri. Le rossignol, joyeux du beau temps
et delà verdure, prenait là ses ('■bal-: -nu chant plongea
l'amoureux dans l'extase. L'hùte se dit : « Comme il
est pâle! Sûrement, ces! sa maladie. » — Mais le
rossignol se tait. Les cloche- sonnent. <r Allons à la
messe, il est temps, » L'hôte propose à Guillaume de le
faire entrer dans le chœur; il y avait lui-même sa place,
sachant un peu lire et chanter. Guillaume, qui -ait
très bien lire et chanter, accepte avec empressement.
Il- i\'toiirnenl donc au moulier. Le- gens qu'ils
rencontraient en chemin leur disaient ton-: « Dieu
vous sauve (Deus vos su//, comme c'est l'habitude
FLAMENCA 10.3
au temps pascal. Ils pénètrent dans le chœur, et
Guillaume, par un pertuis, guette l'arrivée de Fla-
menca. — Tout le monde était déjà arrivé, et le troi-
sième coup sonné, lorsque Arehambaut parut, sem-
blable à ces épouvantails que les montagnards font
avec de vieux habits pour effrayer les sangliers. Près
de lui, mais aussi loin que possible, marchait la belle
Flamenca. Elle s'arrêta un instant sous le portail et
s'inclina avec humilité. C'est alors que Guillaume de
Nevers la vit pour la première fois, autant qu'on la
pouvait voir. Lorsqu'elle entra dans son réduit, il
détourna les yeux. Le prêtre dit : Asperges me ;
Guillaume reprit au Domine et dit le verset tout
entier comme il n'avait jamais été dit dans l'église de
Bourbon. Le prêtre sortit du chœur, suivi d'un vilain
qui portait l'eau bénite et se dirigea vers Archam-
baut, la main levée pour l'asperger le premier. A
Guillaume revint tout le chant, et à son hôte, qui
l'aidait ; mais cela ne l'empêcha pas d'avoir toujours
l'œil au pertuis. Cependant le prêtre aspergeait à
tour de bras Flamenca qui, pour mieux recevoir l'eau
bénite, avait eu la précaution de découvrir sa che-
velure à l'endroit de la raie. Elle était alors char-
mante, blanche et fine, avec ses cheveux brillants
dans un rayon de soleil. Transporté à cette vue,
Guillaume entonna le Signum salutis, et de manière
à plaire à tous, car il avait la voix très claire. Mais
l'officiant, revenu devant l'autel, disait à voix basse
le Conjiteor avec Mcolas, son clerc, qui pouvait bien
avoir quatorze ans. A l'Évangile, la dame se leva et
1 56 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AD £111° SIÈCLE
Dieu voulut que la foule ne la cachât pas à son
amant. Pour se signer, elle avait un peu baissé le
bandeau (musel) qui lui couvrait le bas du vis -
et du doigt elle retenait les attaches de son man-
teau. L'Evangile dit, elle se signa: Guillaume vit
sa main nue et ressentit ce qu'éprouve un homme
qui. se baignant dan- une eau trop fraîche, et saisi par
le froid au creux de l'estomac, n'a la force que de
s'écrier : « Oi. ni ! ■ ■ (Jn ne s'aperçut pas de son émoi,
car il était encapuchonné ; mais, comme il ne se
découvrit pas à l'Evangile, il donna bien à penser
que la tète lui faisait mal. 11 resta immobile jusqu'au
moment où Nicolas lui donna la « paix ». Nicolas
alla porter ensuite la paix à Flamenca en lui présen-
tant un bréviaire. Quand elle baisa le livre. Guillaume
aperçut sa bouche et se félicita d'aller si vite en
besogne. Et dès que le petit clerc eut réintégré le
chœur: ■■ Ami. dit-il tout bas, en montrant du doigt
le bréviaire, est-ce qu'il n'y a pas dans ce livre un
calendrier:' car je voudrais bien savoir le jour où
tombera le Pentecôte. » Nicolas lui passa le livre.
Mai- Guillaume ne s'intéressait guère à l'âge de la
lune ni à l'épacte : il feuilleta le manuscrit d'un bout
à l'autre ; il aurait voulu baiser toutes les pages,
[jour une seule qui l'intéressait. « Clerc, dit-il. où
donnez-vous la paix? N'est-ce pas avec le psautier? n
— « Certainement », répondit Nicolas, et il montra
l'endroit. Alors Guillaume baisa ce feuillet plus de
mille fois et s'absorba dans une rêverie profonde
jusqu'à Vite, missa est.
FLAMENCA l5j
Tandis qu'Archambaut s'en allait, emmenant Fla-
menca et ses deux suivantes — ■ toutes deux bonnes
à marier, caria plus jeune avait dépassé quinze ans, —
Guillaume attendit le prêtre qui avait commencé son
midi (office de sexte). Cet office terminé, il le salua
et l'invita à dîner. — Ce prêtre, dom Justin, n'était pas
un sot : il aimait la société des honnêtes gens ; il
accepta. Il accepta même de partager tous les jours les
repas d'un si aimable convive, à l'hôtel de Pierre Gui.
C'était la coutume du pays qu'au temps de Pâques,
après souper, on dansât et se divertît. Cette nuit-là,
on planta les mais. Dans la ville, les gens chantaient;
dans les vergers, c'étaient les oiseaux. Mais l'hôte
conseilla à Guillaume de ne pas s'attarder dehors, à
cause du serein. Guillaume se coucha donc, et, de
nouveau, avant de s'endormir, il monologua sur
l'Amour : « Amour, amour, s'écria-t-il, aide-moi, ou
je sens que je m'en irai...
2697 Ieu m'en irai ; e on ? non sai ;
Mais lai on tota li gens vai,
En l'autre segle, per saber
Si lai aves tant de poder1. »
Il s'endormit enfin et il rêva qu'il faisait sa décla-
ration à sa dame. Non seulement elle y répondait
sans colère, mais elle lui donnait des conseils sur la
manière d'entrer en relations avec elle, en dépit des
1. « Je m'en irai ; et où ? je ne sais fias ; mais là où tout le
monde va, dans l'autre monde, pour savoir si vous y avez autant
de pouvoir qu'en celui-ci. »
l58 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIII0 SIECLE
obstacles. Il fallait qu'il prit la place du petit clerc
qui. chaque dimanche, venait offrir la paix: on pour-
rait se dire quelques mots. Il fallait qu'il fit creuser
un passage secret dans la maison de Pierre Gui, entre
sa chambre à lui et la salle de bain où elle avait
quelquefois la permission d'aller... Il s'éveilla tout
jo\ eux. Le si ileil inondait sa chambre. Il ne négligea pas
d'aller ouvrir la fenêtre avant de s'habiller. A le voir,
on aurait bien reconnu un amoureux, car il était
pâle, avec un cercle bleuâtre autour des yeux. Il ve-
nait de se laver les mains lorsque son hùte parut.
Après les salutations: « Seigneur, dit Pierre Gui, ne
voulez-vou^ pas prendre un peu de bonne absinthe !}
Nous voici au mois de mai, et c'est le moment d'en
boire. » Guillaume se fit donner sa coupe qui était
grande (elle pesait cinq marcs d'argent), belle et niellée
(la façon valait bien autant), et but; puis, il l'offrit
à son hùte :
3079 ^ dis : a Aisi beves oimais.
Car l'aluisnes ne valra mais :
E moût mi plas que rostre sia
Aicist copa ques era mia1. »
L'hôte, stupéfait, commence à rire de joie, s'excuse
et finalement accepte, en promettant de ne jamais se
défaire de l'objet. Il donna la coupe à sa femme qui
la remit précieusement dans son étui.
i . Et dit : « Buvez désormais là-dedans ; l'absinthe vous en
paraîtra meilleure. Il me plaît mieux que cette coupe soit main-
tenant à >ous qu'à moi. »
FLAMENCA IOQ
V l'église, pendant la messe, mêmes scènes que la
a cille. Cette l'ois, sous le portail, Flamenca ôta son
gan! et. soulevant son bandeau, cracha, ce qui four-
nit à son amant de nouvelles occasions de la con-
templer. Guillaume aurait désiré que la messe se
(imposai tout entière d'Evangiles et d'Agnus. car
alors Flamenca se levait, et il l'apercevait. Lorsque
le moment fut venu de donner la paix : « Ami, dit-il
i Nicolas, je vais vous montrer le bon endroit pour
donner la paix : c'est au verset Fiat pax in virtute;
après, vous me rapporterez le livre. » Lorsque Fla-
menca se pencha pour baiser lé livre, il observa de
loin que celui qui offrait la paix aurait le temps de
lui dire quelques mots. — En rentrant à l'hôtel, il
(•misa des jeunes filles qui avaient déjà enlevé les
mais de la veille au soir et qui chantaient des devi-
nettes; elles passèrent devant lui en fredonnant une
< al en de de mai :
3236 ... Cella domna ben aia
Que non fai languir son amie
Ni non tern gilos ni cas tic
Qu'il non an a son cavallier
Em bosc, em prat o en vergier '...
Dès qu'il est rentré: «Seigneur, dit l'hôte, voulez-
vous voir les bains que j'ai fait préparer, hier soir, à
votre intention? » — « Pas aujourd'hui, répond Guil-
i. « Vive la dame qui ne fait pas languir son ami, qui ne
craint ni les jaloux ni le blâme, et va trouver son cavalier en bois,
en pré ou au jardin... »
l6o LA. SOCIÉTÉ FRANÇAISE A.U XIIIe SIÈCLE
laume1; mieux vaut attendre; je me baignerai au
moment favorable2. » Mais le curé arrive pour dîner.
Guillaume le prend en particulier. « Beau sire curé, i
lui dit-il, je ne suis pas très bien portant pour le
moment; mais. Dieu merci, je suis riche, .le veux
que vous ayez du mien; un habit blanc, tout neuf,
fourré d'écureuil noir, et Nicolas, votre clerc el
voire neveu, en aura un doublé d'agneau blanc. » —
« Merci, seigneur; mais me croyez-vous homme à
vous dépouiller ainsi? Cène serait rien moins qu'un
vol qu'accepter cette robe sans l'avoir méritée. »
— « Seigneur, s'il 'vous plaît, vous la prendrez; et
quant à la mériter, n'y pensez pas: c'est déjà fait. »
Quand le prêtre eut emporté la robe, et le dîner fini,
i. Il ajoute (v. .'52.")-) : « Car trop es sus en la kalenda ». Ce
que M. P. Mever, clans sa première édition a traduit par :
« Nous sommes trop près de la calende ». Dans le glossaire de la
deuxième édition, on lit : « Sus en la kalenda, haut dans
(loin de) la calende ». Mais, au moment où Guillaume parle.
on n'était ni loin ni près de la calende, on était le jour de la
calende. puisqu'on était le iermai. Il semble que Guillaume dise :
«Je ne veux pas me baigner le jour de la calende... » ; mais sus
n'est pas clair.
■i. Guillaume ajoute (v. 3a5p,) : « El luna sera dema nona ».
M. V. Mever a traduit par : « C'est demain le neuvième jour
de la lune ». Mais, le Ier mai ia34. on n'élait pas la veille du
neuvième jour de la lune : le premier jour de la lune tombant
le 3 mai, on était la veille du dernier jour de la lune précé-
dente. — M. Révillout (/. c, p. i7)a constaté la difficulté sans
la résoudre, ce qui l'a conduit à supposer que « l'auteur de Fla-
menca, si constamment exact sur le calendrier liturgique, cesse
de 1 être lorsqu'il s'agit du calendrier lunaire ». — Cette suppo-
sition paraît, a priori, peu probable. Le malheur est que nona,
étant en rime, n'est pas plus facile à corriger qu'à comprendre.
FLAMENCA l6l
Guillaume se reposa dans sa chambre, si c'est se re-
poser que trembler et suer d'angoisse, tressaillir,
bailler, soupirer, s'évanouir. A la nuit close, il alla,
comme d'habitude, écouter le rossignol dans les bois,
ce qui lui fit plus de mal que de bien. Dans son lit,
il ratiocina une fois de plus sur l'amour, tira des plans
et rêva de son amie : on rêve souvent ce que Ton dé-
sire quand on s'endort en y pensant.
Le lendemain n'étant pas jour de fête, la messe
était de bonne heure. Guillaume y assista, puis se
rendit aux bains, qu'il visita soigneusement en vue
de ses projets. — Le sol était d'un calcaire si tendre
que l'on y pouvait graver son nom au couteau, sans
marteau- Guillaume nota l'endroit où il ferait aboutir
son souterrain.
Il sortit du bain amolli, fatigué. Il mangea ce
jour-là, lui cinquième, dans sa chambre, avec le curé,
le clerc Nicolas, Pierre Gui et Mme Bellepille, l'hô-
tesse. Il avait résolu d'offrir à cette personne, qu'il
importait de mettre dans ses intérêts, une pièce de
pourpre écarlate, toute semée d'étoiles d'or, avec une
fourrure de Cambrai, neuve, qui valait bien quatre
marcs et plus : « Dame, dit-il, je veux que vous vous
lassiez faire de ce drap un manteau d'été et un bliaut ;
et si Dieu veut que je guérisse de la douleur que je
ressens, vous en aurez autant chaque année; prenez
ceci à titres d'arrhes. » Jamais l'hôte ni l'hôtesse
n'avaient vu un client si généreux : en trois jours, il
.leur avait déjà donné plus de trente marcs. Dans
refTusion de sa reconnaissance, dame Bellepille fut
IÔ2
I. A -OCIETE FRANÇAISE AI Mil SIECLE
amenée à proposer justement ce que Guillaume
attendait d'elle: « Si vous n'êtes pas assez tranquille,
dites-le; non- avons ici d'autres maisons et nous dé-
ménagerons, s'il vous plaît, jusqu'à ce qu'il vous
convienne de nous faire revenir. » — a On voit bien,
madame, que vous savez ce qu'un malade désire!
J'accepte, car j'ai besoin de solitude pour pouvoir.
-an- fausse honte, gémir et rester au coin du feu. »
— « Dès demain, nos domestiques iront balayer une
autre de nos maisons : nous aurons vidé les lieux dans
deux jours. » — « Et maintenant, ajouta Guillaume,
il ne me reste plus qu'à me taire tonsurer par dom
Justin. J'ai eu le tort de laisser pousser mes cheveux :
mais je suis chanoine de Péronne. et, Dieu merci, je sais
me- offices : je les repasserai, du reste avec monsieur
le curé. » Tout le monde pleura en voyant tomber ces
beaux cheveux blonds, pareils aux feuilles d'or qu'on
bat à Montpellier. Cependant Nicolas tint le bassin, et
dom Justin, jouant des ciseaux, dessina sur la tète de
Guillaume une grande et large couronne. Les mèches
coupées, dame Bellepille se garda bien de les jeter au
feu; elle les mit dans un sache! pour en tresser des
attaches de manteau. Nouveau cadeau au curé, cette
foisd'un beau hanap doré sans pied, de quatre marcs:
« Prenez-le, insista Guillaume, car autrement vous
perdriez mon amitié. » — « C'esl donc pour ne pas
la perdre, dit le curé, et pour vous plaire. »
« En quoi puis-je vous servir? » ajouta-t-il, «je suis
prêt à tout pour vous être agréable : vous n'avez qu'à
parler. > — « Eh bien! prenez-moi pour votre clerc.
FLAMENCA l63
M'est avis que Nicolas, qui est un gentil garçon, s'en
aille à Paris pour apprendre. Je lui donnerai quatre
marcs d'or (les voici) et ses habits (voici douze marcs
d'argent pour les habits), chaque année. » La joie du
curé fut telle que, d'abord, il ne put que s'écrier :
« Oi! » Quand il fut revenu à lui :
365o « Bel sener benaùratz,
Cet jorn que primas fom essems
Sie benezectes totz tems !
Car de mais re tan nom dolia
Mas car mos neps aici perdia
De son apenre tal sazon.
Aicil vos ret, aicil vos don
Que tos temps sia vostre sers.
For[t] ben sap far letras e vers1... »
« Et quant à devenir mon clerc, vous êtes et vous
serez le maître; vous ferez ce qu'il vous plaira. » —
« Promettez-moi de me traiter en petit clerc. Je veux
servir très humblement et vous et Dieu. Ne m'é-
pargnez aucun service, pourvu qu'il me reste le
temps de dire mon office canonial. Faites-moi tailler
une chape ronde, large et profonde, de soie noire, de
drap gris ou de galebrun. J'en ai assez du tumulte
des cours. Le monde n'est que dérision. Celui qui
s'y croit le plus riche est le plus pauvre, au soir de
la vie... » — Les damoiseaux de Guillaume, qui pre-
naient la chose au sérieux, étaient dans la désolation.
i. « Beau seigneur bienheuré, que le jour où nous nous
sommes rencontrés soit béni à jamais ! Car rien ne me faisait
tant de peine que de voir mon neveu perdre ici l'occasion de
s'instruire. Je vous le rends, je vous le donne, pour qu'il soit
toujours votre serf. Il sait déjà faire lettres et vers... »
1 64 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
Ils se disaient: « S'il en réchappe, monseigneur sera
donc bonhomme; il ne lui manque plus que l'habit
pour avoir l'air d'un chartreux ou d'un cister-
cien. »
Lorsqu'il fut seul dans l'hôtel, Guillaume fit venir
secrètement des ouvriers de Châtillon1 pour creuser
le souterrain, et, Nicolas parti, il prit ses fonctions à
l'église. Dom Justin était transporté d'avoir un clerc
pareil qui l'habillait, le nourrissait et le servait comme
un pénitent. Il n'était pas nécessaire de lui frotter
l'échiné, à celui-là, ou de lui enfoncer les ongles
dans la paume des mains, car il en savait, comme
on dit, plus long que son curé. — D'abord, Guil-
laume fut assez gêné par sa chape et la portait un peu
retroussée, car il était toujours sur le point de mettre
son poing sur sa hanche à la façon des gentilshommes,
mais il en vint à circuler en ville sans se soucier de
la boue et de la poussière, et sans embarras, quoique
les baigneurs venus de France, de Bourgogne, de
Flandre, de Champagne, de Normandie et de Bretagne
fussent alors très nombreux. — Oh! comme l'Amour
est puissant !
38o8 Amors l'a fag tondre e raire
Amors l'a fag mudar sos draps ;
Aï, Amors, Amors, quant saps !
E quis pessera ques tondes
Guillems por tal que domnejes ?
Cant autr'amador s'acomptisson
Es genson e s'afifTolisson
i. Châtillon, arrondissement de Moulins (Allier), a quatre
lieues de Bourbon -l'Archambault.
FLAMENCA
i65
E pesson de hels garnimens,
De cavals e de vestimens,
Fraire Guillems s'apataris,
E per si dons a Dieu servis1.
Le dimanche, après matines, dom Justin conduisit
( i uillaume dans la chambrette de Nicolas, près du clo-
cher, jonchée de jonc et de roseaux, afin qu'il y prit
quelque repos. Puis Guillaume se fit apporter par le
bedeau, nommé Vidal, de l'eau et du sel, pour fa-
briquer de l'eau bénite. Ils dirent ensuite prime et
tierce, le curé et lui. Enfin, il eut à servir la messe.
Il la savait par cœur. Le curé ne prêcha pas et n'an-
nonça aucune fête pour la semaine. A YAgnus Dei,
Guillaume fit valoir toute l'étendue de son organe.
Alors il reçut la paix, comme de juste, et la passa à
son hôte, qui se tenait dans le chœur. La paix circule
dans l'église. Mais le voilà devant sa dame, au mo-
ment où elle baise le psautier qu'il lui présente.
E perdu, il ne trouva qu'un seul mot à dire, et le pro-
nonça tout bas, en soupirant: « Hai las\ » (Hélas!).
Voilà comme on est quand on aime.
Tandis que le curé récitait ses grâces et qu'Ar-
chambaut, hérissé comme ces diables que font les
peintres, emmenait Flamenca, le nouveau clerc plia
les ornements et serra le calice et la patène. Mais il
i. Amour l'a fait tonsurer et raser. Amour l'a fait se dégui-
ser. Ai ! Amour, Amour, que tu es fort ! Qui eût jamais pensé
que Guillaume se fût fait tondre pour mieux flirter ? Alors que
les autres amoureux se parent, s'enrubannent et ne pensent
qu'à se faire beaux et à se montrer à cheval, frère («uillaume
fait le patarin et sert Dieu pour sa dame.
1 66 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIIe SIÈCLE
était désolé. Flamenca l'avait-elle entendu:' Son ban-
deau, qui lui couvrait les oreilles, à la mode du
temps, l'en avait sans doute empêchée. Maudit soit
celui qui inventa les bandeaux, pour empêcher de
voir et d'entendre! Guillaume passa par de cruelles
alternatives d'espérance et de désespoir.
Flamenca avait bien entendu. Lorsque Archam-
baut, suivant sa coutume, quitta la tour après son
diner. elle s'abandonna de son coté aux plus tristes
réflexions. Hé, las', pensa-t-elle ; ce serait plutôt à
moi de dire: Hé, lasse l Car je suis trop malheu-
reuse :
lï6g <■' Bem fora melz esclava fos
.Vb Erminis o ab Grifos,
En Corsega o en Sardeina,
E que tires peira o leina,
Car ren pejurar nom pogra,
S'agres neis rivala e sogra1. »
Elle confia à ses suivantes ce que le clerc lui avait
dit. Elles ne furent pas d'avis qu'il eût entendu vilai-
nie : du reste, ce nouveau clerc lisait et chantait bien,
et il avait, à leur avis, tout l'air d'un gentilhomme :
« C'est sans doute un amoureux qui a choisi ce
moyen d'entrer en rapports avec vous. » Elles con-
seillent de répondre. Flamenca y consent et développe,
i. Mieux vaudrait que je fusse esclave chez les Arméniens
ou les Grecs, en Corse ou en Sardaigne, tirer des pierres ou
du bois; car rien ne pourrait empirer mon sort, eussé-je
même... une belle-mère. » Rivala (= rivale:1), exemple unique
en provençal du xmc siècle ; mot douteux.
FLAMENCA 167
à cette occasion, des règles de conduite générales :
il convient que les paroles d'une dame n'excitent pas
l'espérance d'abord, mais qu'elles ne fassent pas déses-
pérer non plus. Lorsqu'une clame s'aperçoit qu'elle
est aimée loyalement, il ne faut pas qu'elle résiste à
l'inclination de son cœur ou qu'elle laisse languir son
ami trop longtemps. Il n'est pas en ce monde de
vipère que l'on ne puisse apprivoiser en employant la
douceur ; elle serait donc pire qu'aucune des créatures,
la clame qui résisterait à Amour et à Merci.
Alors un dialogue s'engagea entre Flamenca et
Guillaume. Ils ne pouvaient se dire qu'un mot ou deux
chaque dimanche ; mais cela suffit. Guillaume avait
engagé la conversation en disant Ai las (Hélas!);
Flamenca, huit jours plus tard, murmura: Que plans?
(De quoi vous plaignez- vous P). Ce Que plans ? plon-
gea Guillaume dans un ravissement indicible, qui se
traduisit par une insomnie, laquelle lui fournit l'oc-
casion de jongler encore avec les subtilités de la rhé-
torique amoureuse ; il passa le temps à faire dialoguer
entre eux ses veux, ses oreilles, sa bouche et son
cœur. Quant à Flamenca, elle se demandait à son
tour si le clerc avait entendu sa réponse : « Alis,
dit-elle pour s'en éclaircir, faites semblant de me
présenter la paix avec ce gros livre :
'1^77 « Pren lo romanz de Blancatlor. »
Alis si leva tost, e cor
Vas una taula on estava
Cel romans ab qu'il mandava
Qu'il dones pas, e pois s'en ven
A si dons, c'a penas si ten
l68 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI." MU SIÈCLE
De rire quan vi ques Alis
A contrafar ap pauc non ris.
Lo romanz ausa daNaus destrc
E lai biaiser a senestre,
E quant Ces parer quel baises
Il dis : « Que plans ? » et en après
\ demandât : « Et ausi-t o ? »
— et Hoc, «Jona. ben, s'en aquest to
O dissest oi. ben o auzi
Cel quem fa i parlar cest lati'. »
La semaine suivante, Guillaume dit: Mor mi (je
rne meurs). Ce jour-là, Flamenca, prétextant une
migraine, envoya promener Archambaut à l'heure du
dîner. Kl comme il protestait :
4Ô27 ... « Aitan gasaina
Qui es gelos ni ennujos
E nialaslrucs aisi com nos-. »
Le jaloux mugissait comme un taureau:
4583 E dis : « Qu'eu faitz .' ses mellurada ?
Ben garretz quant seres disnada. »
— « Sener, so respon Margarida
Ben agra obs mieilz [fos garida » ;
E fail de la lenga bossi.
Cascuna en sorti poin s'en ri '■'.
1 . « Prends le roman de Blanchejhur. >• Alis se lève et court
à une table où était le roman avec lequel on lui demandait
d'offrir la paix ; et puis elle vint vers sa dame qui se tint à peine
de rire quand elle vit Alis qui gardait difficilement son sérieux.
Elle haussa le livre vers la droite, elle le fit baisser à gauche, et
lorsqu'elle fit semblant de baiser, dit : « Que plans .' j> Puis :
« Eh bien, avez-vous entendu ? » — « Oui. madame, si vous
avez dit cela sur ce ton. il ious a bien entendu. »
2. « A oilà tout ce que mérite qui e?t jaloux et ennuveux et
malotru comme vous. »
3. Et dit : « Que faites-vous ? Est-ce que ça \a mieux .' \ ous
FLAMENCA l6o
Nouveau, et interminable, monologue de Guil-
laume. Pendant la semaine, des terrassiers achevèrent
le passage souterrain. A la messe du dimanche, on lui
répondit: De que? (De quoi?). « Ah ! Madame,
disait Alis, qu'il est bien, et qu'il est instruit ! »
L'instruction est une belle chose :
48og «... Trop ne val meins totz rix hom
Si non sap letras queacom.
E dona es trop melz aibida
S'es de letras un pauc garnida...
Ja hom que letras non saupes
D'aiso nos fora entrâmes1. »
Comme l'Ascension tombait le jeudi suivant, le
délai ordinaire fut abrégé. Le jour des Rogations, à
tierce, Guillaume, en donnant la paix, dit à Fla-
menca : D'amor (D'amour). Le dimanche, elle répon-
dit : Per cui ? (Pour qui ?). Le jour de la Pentecôte,
Guillaume répliqua: Per vos (Pour vous). A quoi
Alis conseilla de répondre par une parole ambiguë,
ce qui fut fait : Qu'en puesc ! (Qu'y puis-je ?), dit
Flamenca. « Comme elle a de l'esprit, pensa Guil-
laume. Beau sire Dieu, je donnerais aux églises et
aux ponts toutes les rentes que j'ai en France si vous
me laissiez avoir ma dame, et je vous dispenserais de
ma place au paradis. » A l'octave de la Pentecôte, jour
serez guérie quand vous aurez diné. » — « Seigneur, répond
Marguerite, elle aurait besoin de mieux pour guérir. » Et elle
lui tire la langue, et chacune en rit sous cape.
1 . « Riche homme qui n'est pas un peu lettré en vaut moins.
Et dame aussi n'en vaut que mieux si elle a quelques lettres...
Un homme sans lettres n'aurait pas imaginé tout cela... »
i3
I7O LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
de la Saint-Barnabe, il dit : Garir (Guérir). Le samedi,
jour de la Saint- Jean, elle riposta : Consi ? (Com-
ment?), et, en prenant le psautier, elle lui effleura les
doigts pour la première fois. — Le dimanche, lende-
main de la Saint- Jean, il dit: Per (jein (Par engin).
— Ses demoiselles conseillèrent à Flamenca de faire
enfin la réponse décisive : Pren le (Prends-le). Ce
disant, Alis éternua, et c'était signe de bon augure.
— Cependant Flamenca hésite : « N'y a-t-il pas dés-
honneur à consentir si promptement ? »
525" « Domna, ja nous er deisonors,
So dis Alis, s'o vol Amors...
Pero sens es e non follors
Zo qu' Amors l vol, et ai n'auctors
Totz los adreitz el[s^ gais els pros,
E celz cui non amon gilos ;
E non sai tan fort melanconi
Nom portes d'aiso testimoni,
Neis mosener, s'a plag tornava
Ni las rasons hom li contava 2. »
Le 29 juin, jour des Apôtres Pierre et Paul, Fla-
menca regarda Guillaume en face et lui dit : « Prends-
le. » Le soir, Guillaume dîna joyeusement avec ses-
convives ordinaires et annonça à son hôte que, comme
1 . Ed. : Zo que sens...
2. « Dame, il n'y a point déshonneur, dit Alis, à ce que
veut Amour... C'est sens, et non folie, ce qu'Amour veut ;
j'en ai pour garants tous les adroits, les gais, les preux, et ceux
qui n'aiment pas les jaloux. Et je ne connais pas de mélancolique
qui n'en portât témoignage, même Monseigneur [Archambaut],
s'il avait à trancher la question et qu'on lui exposât des rai-
sons. »
FLAMENCA I 7 I
il allait beaucoup mieux, il ne voulait plus se pri-
ver de compagnie : Pierre Gui et Mme Bellepille
pouvaient rentrer à leur ancien domicile. — La pre-
mière fois qu'il vit sa dame à l'église, ils se regardèrent
tendrement et Guillaume dit : Près l'ai (Je l'ai pris).
Plus d'un mois fut encore nécessaire pour l'échange
des mots suivants : E quai (Et quel ?). — Iretz
(Vous irez). — Es on? (Et où ?). — Als banz (Aux
bains). — Cora ? (Quand ?). — Jorn breu (Bientôt).
— Mais elle hésitait toujours, malgré les conseils
empressés de ses suivantes :
5557 « Paors mi castia em menassa
E dis mi que ja ren non fassa
Que monsegner nos teng' a joc,
Car s'o fas, metra m'en un fuec.
Vergonam dis quem gart de blasme
Dont tota gens aprop mi blasme.
Daus l'autra part som dis A mors
Ques anc \ergoina ni Paors
I\os feiron bon cor ni faran,
E non a cor de fin aman
S'il toi vergoina ni temensa
De far tôt so qu'ai cor agensa...
E s'Amors pert en mi sos fieus
L'anta er soa el dans mieus,
Car lo fieus es [en]corregutz
S'a tems non es le cens rendutz...
5591 Et eu conosc ben que vers es
C'Amors a en las domnas ces...
Al trezen an querrel comensa,
E si neguna s'en bistensa
Que noil pague tro al setzen,
Lo fieu ne pert, si per merce
Amors hom pert lo ces avan.
E si passo .xxi. an
IJ2 LA SOCIETE FRANÇAISE AD VIII SIECLE
Que non aia sival? pagat
Lo 1er- ol quart o la meitat,
Jamais non aura fieu entier
Mas, a lei d'estrain soudadier,
Estara pueis ab la mainada... ' »
Elle prit eniin son parti :
5G^7 « Respondrai : Plas mi. a desliure.
Car ben vei qu'estiers nom puesc viure2. »
À ces mots, elle s'évanouit. Archambaut, cpii
n'était pas Lan. accourut et lui jeta de l'eau fraîche à
la figure : «Je -ui> malade, déclara-t-elle : j'ai besoin
d'un médecin. » — Cela passerait, dit Archambaut,
si vous mangiez tous les jours un petit morceau de
noix muscade. » — « En pareil cas, les bains m'ont
déjà réussi : je voudrais bien me baigner mercredi, s'il
nous plaît, car la nouvelle lune commence, et bientôt
1 . « Peur m'admoneste et me menace et me dit de ne rien
taire que Monseigneur ne tienne à jeu ; car il me ferait brûler.
Vergogne me dit que je me garde de m'attirer le blâme du
monde. D'autre part. Amour me dit que A ergogne ni Peur
n'ont jamais l'ait un ca?ur vaillant et que qui se laisse détour-
ner par la pudeur et la crainte de suivre les mouvements de
son cœur n'aime pas véritablement... Si Amour perd en moi
son fief, il en aura l'affront, mais j'en aurai le dommage, car le
fief est confisqué si le cens n'est pas rendu à temps... Et je sais
bien qu'il est vrai qu'Amour a des droits sur les dames... 11
commence à les réclamer à treize ans. et si une dame retarde le
payement jusqu'à seize ans, elle perd son fief, à moins qu'Amour
ne consente à allonger le délai. Et si elle passe vingt et un ans
sans avoir pavé au moins le tiers, le quart ou la moitié, elle
n'aura jamais fief entier, mais elle sera reléguée, comme les
mercenaires étrangers, avec la domesticité. »
2. « Je répondrai nettement : « Je le veux bien », car je vois
que je ne pourrais vi\re autrement. »
FLAMENCA J'y a
elle sera en cours1. » — « Dame, j'y consens : bai-
gnez-vous; ne vous en privez pas. Faites aussi brûler
des cierges en l'honneur des saints, et particulière-
ment de saint Pierre, dont la fête tombe mardi2. »
Et il s'en alla chez Pierre Gui pour faire préparer
les bains.
Guillaume, qui avait recueilli des lèvres de Fla-
menca les monosyllabes : Plas mi — ■ la manière la
plus gracieuse de dire oui — entendit Pierre Gui,
[.La raison que donne Flamenca pour justifier son désir de
se baigner le mercredi suivant est (v. 5683) : « Quel luna es a
recontorn. » Dans sa ire édition, M. P. Meyer a traduit : « La
lune est à son dernier quartier » ; et le Glossaire de la 2'' édition,
montre qu'il a persisté dans cette interprétation. Mais c'est le
dimanche 3o juillet que Flamenca demande à se baigner le mer-
credi (2 août). Or le Ier jour de la nouvelle lune tomba juste-
ment, cette année là, le 3o juillet. M. C. Chabaneau (/. c . p. 3o),
qui n'a pas pensé à s'informer des circonstances astronomiques
de farinée i2o'(. a cependant douté, pour d'autres raisons, que
a recontorn signifiât « en décours » ; il propose « à recontourne »,
« le temps où la lune commence à reprendre son contour », et
pense au premier quartier. — Flamenca ajoute (v. 5684) :
« Mas quart serait passât. III. jorn — E il sera det tôt fermada. . . »,
c'est-à-dire : « Mais lorsque trois jours seront passés et que la
lune sera tout à fait.. . » M. P. Meyer traduit dubitativement
ferma da par « plongée dans l'obscurité », invisible. M. Chabaneau
propose formdda, « formée ». Mais la lune n'est pas « formée »
en trois jours : il semble que fermada convienne, avec son sens
ordinaire « affermie, fixée», settled, c'est-à-dire, dans l'espèce,
en cours.
Il est dit plus loin (v. "1710) que, si Flamenca ne veut se
baigner que le mercredi, c'est « à cause de la lune ». Faut-il
croire que le premier jour de la lunaison passait alors pour défa-
vorable, conformément à une ' superstition populaire qui a été
très répandue P Cf. p. 160, note 2.
1. La Saint-Pierre es liens, Ier août.
T y4 I«A SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XIlT SIÈCLE
affairé, qui donnait des ordres à ses garçons : « La-
vez soigneusement les bains : renouvelez-y l'eau ;
Madame doit se baigner mercredi. » Le mercredi, au
point du jour, les deux donzelles étaient déjà prêt' îs,
avec les bassin-, les onguents et tout ce qui était utile
pour le bain de leur maîtresse. Sire Archambaut se
leva et conduisit, par le poing, Flamenca à son ami.
Dans les bains il fureta partout, comme d'habitude,
ne vit rien et se retira. Ali- et Marguerite barrèrent
la porte derrière lui : « Je ne me déshabillerai point,
dit Flamenca, car je ne suis pas venue ici pour me
baigner. »
A ce moment Guillaume souleva la pierre qui fer-
mait -on souterrain, et apparut, une chandelle à la
main.
5822 Camis'e bragas ac de tela
De Relis, ben feila e sotil
E per corduras e per fil.
Blisaut portet de cisclaton
Ben fait e fronzit per razon
E tiran per lai on si ten ;
Et e-tet li moût avinen
Li corregeta don s'estrein...
Caussas bac de pâli ara ftors
Obradas de mantas colors.
Tan ben e tan gen si causseron
Que disseras c'ab el nasqueron.
Un capell Uni ben c
Ab seda, e moscat mentit,
V.C en son cap. non per calai-
La corona, mais per _
Sas pels de la cauz qu'es el trauc. '
1. Sa chemise el ses braies étaient en fine toile '1 I! nos,
FLAMENCA 1~5
Il salua. — Maintenant, sire Archambaut peut, s'il
veut, danser sous le frêne. Ce n'est pas pour lui que
Flamenca se privera de « faire un ami». — Guil-
laume invita ces dames à passer dans ses apparte-
ments, en traversant le souterrain. — La chambre
du héros était soigneusement décorée. Flamenca et
Guillaume s'assirent côte à côte, sur un lit bas,
Marguerite et Alis sur des coussins, à leurs pieds.
Alors Guillaume déclina son nom et raconta com-
ment et pourquoi il était venu à Bourbon. Il ne se
risqua cette fois qu'à ces menus jeux préliminaires
qu'Amour enseigne aux vrais amants. — Ah !
c'étaient de vrais amoureux ; il n'en est plus de tels ;
et cependant l'auteur en connaît au moins un qui les
vaudrait, s'il trouvait partenaire. — En prenant congé,
Guillaume n'oublia pas les suivantes : il leur donna
des rubans, des fermaux, des colliers, des bagues,
des boutons ou pommes de musc1. On convint que
Flamenca irait aux bains, désormais, quatre fois au
moins par semaine, pour sa santé. — Elle ira, certes,
et encore plus volontiers qu'à l'église. — Lors des
bien faites et bien cousues. Il portait un bliaut de ciciaton,
froncé et ajusté. Sa ceinture lui allait très bien... Ses chausses
de soie étaient brodées de fleurs diversement colorées. Elles le
chaussaient si bien qu'on eût dit qu'il était né avec. Son chapeau
était de toile, cousu de soie et moucheté ; il 1 avait mis moins pour
cacher sa tonsure que pour protéger ses cheveux de la chaux du
souterrain.
i. E botonetz plens de musquet (v. 5989). Il s'agit ici de
petites boîtes à parfum. Cf. v. 262 : Flamenca, la première fois
qu'elle avait vu Archambaut, son fiancé, lui avait offert « musc
et ambre et autres menus joyaux ».
[76 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
adieux, tous soupiraient, baillaient, sanglotaient d'at-
tendrissement. Les dames regagnèrent le bain. Mar-
guerite tira la sonnette: et le jaloux accourut -i vite
qu'il manqua de s'étaler. Sachez, seigneur, dit Fla-
menca, que les bains me profiteront infiniment, je
le sens: mais, comme il est écrit sur les pancartes,
une seule fois ne serl à rien : pour bien faire, il faut
en prendre autant qu'on a souffert de jours. » —
« Eh donc ! dame, prenez-en un tous les matins, si
cela vous chante». — Ce jour-là, Flamenca refusa
net de dîner avec Archambaut, et elle dit à Al i^ :
6o85 « Non liai pron manjar e begut
Cant mon amie ai hui tenj.'ut
Entre mos bra>. bell'Àelis .'
E cujas ti qu'en para'li?
Aia hom talent de manjar...
De neguna ren non ai fam
Mas de veser celui cui am1. »
Alis congédia « le vieux », et elles passèrent l'après-
midi, toutes trois, — la maîtresse et ses deux confi-
dentes — à s'extasier sur les mérites de 'iiiillaume.
Flamenca fit à ce propos un vrai cours de conve-
nances amoureuses: 1 Mon ami et moi, dit-elle, nous
n'avons pas besoin de trancher un jonc à la Saint-
Jean pour voir si nous nous aimons également. Notre
amour est, des deux parts, au paroxysme. 11 nous
1. « Vai-je pas bu et mangé quand j'ai tenu mon ami entre
mes bras, belle Alis? Et crojez-vous qu'en paradi» on ait besoin
de manger? Je n'ai faim de rien si ce n'est de voir encore celui
que j'aime. »
FLAMENCA I77
reste à nous le prouver, et j'y suis prête, car c'est
tromperie et tricherie de refuser à son ami ce qu'il
désire le plus :
6217 ... Tais n'i a que fan languir
Lur amador ab lur « non » dir,
Qua[i]s que digon ques ellas son
Castas e puras per dir non.
Mal aia domna qu'esconditz
De bocca so ques ab cor ditz...
Aissi con Ovidis retrai ' ,
Tems sera que cil c'aras fai
Parer de son amie nol quilla
Jaira sola e freja e veilla ;
E cil a cui hom sol portar
De nugz la[s] rosas al lumtar
Per so qu'ai matin las trobes
Non trobara qui la toques
Per nulla ren que puesca dire... 2 »
A la seconde entrevue, Guillaume avait l'air préoc-
cupé. — «Bel ami, à quoi pensez-vous?» — a Ma
douce dame, s'il vous plaît, ne vous fâchez pas d'une
chose à quoi j'ai pensé cette nuit. » — a Ami, par-
lez ; rien de ce que vous désirez ne me déplaira. » — ■
« Douce chose, j'ai deux cousins, Ot et Clari, qui
sont avec moi avant d'être adoubés, riches hommes
et de grande affaire ; je voudrais vous les présenter.
1. Ovide, Art. Amat. ,111, 69-72.
2. « Il y en a qui l'ont languir leurs amoureux en disant :
N on ». et, pour cela, on les dit chastes et pures... Fi de la
dame qui refuse de bouche ce que son cœur accorde. Et Ovide
l'a bien dit : Un temps viendra où celle qui aura dédaigné son
ami sera seule et froide et vieille ; et celle à qui l'on portait, la
nuit, des roses sur son seuil, pour qu'elle les ait au matin, ne
trouvera plus qui la touche pour rien qu'elle puisse dire... »
I78 LA. SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
Ils sont jeunes et courtois, et ainsi sont vos demoi-
selles ; ils pourraient causer avec elles, et, s'ils ve-
naient à s'entr'aimer, ils nous en aimeraient mieux. »
— « Beau doux ami, je le veux bien. » Alors Guil-
laume ouvrit la porte et fit entrer ses deux écuyers.
Les présentations faites, Alis s'en alla avec Ot et
Marguerite avec Clari.
64g5 Jugar podon a lur talan ;
Mas nom quai dir, a mon sembla n.
Los gais envitz que chascus fai '.
Pendant quatre mois entiers, les six amoureux
goûtèrent ainsi le bonheur le plus parfait, jusqu'à la
Saint-André en novembre. .Mais alors, Dieu merci,
Flamenca était devenue si gaie et si sûre d'elle-même
qu'elle ne se souciait plus du tout d'Archambaut et
qu'elle ne se levait même plus lorsqu'il entrait2. Elle
eut une explication avec lui, au cours de laquelle elle
proposa la convention suivante : elle recouvrerait sa
liberté et jurerait de se garder, par la suite, aussi
bien qu'elle avait été gardée jusque-là. — Ici manque
un feuillet du manuscrit ; mais on voit, par ce qui
1. Ils peuvent jouer à leur plaisir; mais il ne convient pas de
dire, à mon sens, les gaies invites que chacun l'ait.
2. Il n'était pas d'usage que les femmes restassent assises
lorsque leur baron entrait. — Dans un autre roman, le comte
Eustaclie de Boulogne, traité par sa femme comme Archam-
baut l'est ici par Flamenca, en reste stupéfait (Histoire littéraire,
XXII, p. 397):
« Dame, ce dist li quens, certes mervelles voi.
Vous soliés lever tosjors encontre moi ;
Or nel volés plus faire. Dites le moi porquoi ».
FLAMENCA 179
suit, qu'Archambaut accepta cette convention, dont
il ne pouvait soupçonner la signification dérisoire.
A partir de ce jour, Archambaut se lava la tête,
renonça à ses fonctions de porte-clés et redevint
l'homme du monde qu'il avait été autrefois. Fla-
menca fut de nouveau entourée de dames et de che-
valiers. — A grand'peine réussit-elle à s'échapper pour
aller aux bains ; sept dames tenaient absolument à l'y
accompagner ; pour se débarrasser d'elles il fallut que
Flamenca leur proposât de se baigner aussi : or, les
eaux de Bourbon ont de l'odeur, et on ne s'y baigne
pas volontiers quand on n'en a pas besoin. — Elle
raconta à Guillaume tout ce qui s'était passé. Elle
ajouta que, désormais, il fallait renoncer aux rendez-
vons : « Ami, je ne veux pas faire de vous un reclus.
[1 y aura ici un tournoi à Pâques prochaines ;
venez-y. Mais, en attendant, allez-vous-en. D'ici-là,
vous me donnerez de vos nouvelles par des messa-
gers, des pèlerins ou des jongleurs. » — Les deux
imants se consolèrent un peu en pensant que, l'an-
lée suivante, Pâques serait de bonne heure.
Guillaume retourna dans ses terres. Apprenant
ju'il y avait guerre en Flandre, il se rendit dans ce
)ays avec trois cents chevaliers et obtint ce qu'il y
'tait venu chercher : le prix de la chevalerie.
Lorsque le père de Flamenca sut que son gendre
Vrchambaut était guéri de sa jalousie, il vint le voir
l8o LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE U TIlL SIÈCLE
et apporta à la covir do Bourbon l'écho des exploits
du héros : Guillaume de Nevers passait, à la cour de
Flandre, pour le meilleur chevalier du monde.
Vrehambaut se promit bien de l'inviter au tournoi
qu'il allait offrir.
Aux approches du carême, le ducdeBrabant donna
un grand tournoi à Louvain. Archambaut v figura,
avec sa bannière à fleurs d'or sur champ d'azur. Il y
lit l,i connaissance de Guillaume. Ils se partagèrent,
à eux deux, l'honneur de cette réunion. On se pro-
mit de se retrouver à Bourbon, au temps de Pâques.
Archambaut, revenu chez lui. dit merveilles de son
nouvel ami. Mais Alis, la une mouche, lui demanda,
en présence de Flamenca, si ce chevalier était aussi
amoureux que brave :
-oô5 « Segner. fai s'il, es amoros
Ccl cavalliers qu'es aitam pros ?
Car loin dis qu'aital cavallier
Non sabon esser plazentier :
Quar per lur forsa tan si preson
Que donnei e solas mespreson'. »
« S'il est amoureux:' dit le bon sire. A oyez plutôt
ce salut d'amour qu'il m'a confié pour une dame. Il
n'en est pas de plus courtois. » — « Lisez-le nous
dit Flamenca ; vous ne nous apportez pas si souvent
des vers nouveaux et des chansons : et vous saurez le
I. « Seigneur, fait-elle, est-il amoureux, ce chevalier qui
est si brave ? Car on dit que les chevaliers de ce genre ne sont
guère aimables : ils sont si fiers de leur force qu'ils méprisent
la galanterie et le plaisir. »
FLAMENCA I O I
faire valoir. » — « Ce salut, reprit Archambaut,
très flatté, s'adresse à la belle de Beaumont... »
Lacune de deux feuillets.
Les « saluts » de Guillaume étaient enluminés
d'images où Flamenca reconnut au premier coup
d'œil le portrait de son ami et le sien. Elle ne s'en
sépara plus. Ces feuillets de parchemin l'aidèrent à
passer le carême qui, pourtant, lui parut intermi-
nable.
Cependant le sire de Bourbon était tout entier aux
préparatifs de son tournoi. 11 avait invité le roi de
France par lettres scellées en lui envoyant, dans un
étui d'argent niellé, un manche de couteau en corne
de serpent qu'il tenait du marquis de Montferrat. Il
avait envoyé ses messagers de Bordeaux en Allemagne,
et de Narbonne jusqu'en Flandre.
La fête eut lieu à la quinzaine de Pâques. Des mar-
chands y étaient venus de terres lointaines. La foule
des chevaliers était énorme. On se divisa en deux
camps : d'un côté les Flamands, les Bourguignons,
es Auvergnats, les Champenois et mille chevaliers de
France; de l'autre les Poitevins, ceux de Saintonge et
d'Angoumois, les Normands, les Bretons, les Touran-
geaux, lesBerruiers, les Limousins, ceux duPérigord,
lu Quercy... Guillaume de Nevers arriva avec mille
hevaliers. — A l'une des portes de la ville, on avait
dressé, en face des prés, un grand échafaud d'où l'on
embrassait la plaine et le terrain du tournoi. Archam-
baut avait fort à faire d'accoler ou de saluer tous
l82 L\ SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
les arrivants. Il fit très bon accueil à Guillaume. Ot
et Clari étaient là ; il leur demanda s'ils voulaient
qu'il les fit chevaliers immédiatement ou plus tard,
et, à leur prière, il les adouba tout de suite, en leur
faisant de beaux cadeaux : armes, chevaux et har-
nais.
Flamenca, le roi et ses barons, étaient dans la
grande salle du palais lorsque Guillaume de Nevers y
entra. Tout le monde se leva. Guillaume s'assit près
de son amie, et le roi lui céda sa place : « A chacun
son tour, dit-il, de faire ici sa cour aux dames. » Ot
et Clari étaient un peu embarrassés : « Madame, que
ferons-nous ? » — « Vous aurez belle et bonne étrenne,
répondit Flamenca. » Elle appela ses suivantes et leur
ordonna d'aller chercher dans sa cassette les gonfanons
vermeils qu'elle avait destinés aux deux jeunes gens.
« Allez avec ces demoiselles ; vous les recevrez de
leurs mains. » C'était leur donner un prétexte de
parler à leurs amies. Prétexte fort nécessaire :
7370 Car jes cavallier ab donzellas
En cor[t] non parlon ni solasson
Si troban doninas que lur plasson ;
E laïnz ac ne plus de cent
Que cascuna em près entent
Et en domnei et en amor l.
Les sentiments de Flamenca pour Guillaume
n'avaient nullement changé ; elle lui donna un rendez-
1. Car les chevaliers, dans les cours, ne parlent pas aux de-
moiselles s'ils trouvent daines qui leur plaisent ; et il y avait là
plus de cent dames qui s'entendaient en galanterie et en amour.
FLAMENCA l83
vous pour le soir même. Il prit congé en saluant
toutes les clames présentes Tune après l'autre, comme
il était d'étiquette de le faire en ce temps-là1.
Après souper, à la nuit close, à l'heure où d'autres
se déshabillent, Guillaume, [se conformant à l'usage
qui était de n'aller jamais qu'armé aux rendez-vous
d'amour], revêtit unhauberjon, un surcot vermeil par-
dessus, mit un couteau à sa ceinture et sortit, précédé,
lui et ses compagnons, tous à cheval, de vingt grosses
torches allumées. Çà et là, on entendait un tumulte
d'hommes, de chevaux et de charrettes. L'air reten-
tissait de danses et de chants bretons sur la vielle,
au point que vous vous seriez cru à Nantes, où l'on
compose ces chants. Lorsqu'il arriva au château, les
ménestrels firent silence, puis saluèrent sa bienvenue.
Le comte d'Auxerre causait avec Flamenca, sa cou-
sine : « Dame, dit-il, il faut que je me retire devant
un si preux chevalier » ; et s'adressant à Guillaume :
« Asseyez- vous à côté d'elle. » Cependant, Flamenca
ne savait trop comment faire pour se retirer avec son
ami clans sa chambre particulière, lorsqu'Archambaut
intervint. Sa présence les surprit, car il entrait et
sortait en tapinois. Par pure courtoisie, du reste,
parce qu'il voulait éviter que toute la cour se levât
à chacune de ses allées et venues. Il marcha droit à
Guillaume, lui posa la main droite sur le genou pour
le faire rester assis, — mais si doucement qu'il ne
i. Cf. v. 7662.
l84 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
sentit pas les mailles du hauberjon — et, s'appûyaiit
de la main gauche sur le [dossier du siège] de Fla-
menca, comme Ton fait : « Dame, dit-il, voici des
nouvelles. Le comte de Bar, votre cousin, et son frère
Raoul seront armés chevaliers demain matin avec
dix autres de vos parents. Il faut que vous leur
donniez des joyaux. Allez donc les choisir, et, pour
le choix, sire Guillaume, qui s'y entend, vous aidera.
Moi, j'ai affaire auprès du roi ! ». Dès qu'il se fut
éloigné, Guillaume choisit en effet, dans la chambre
de Flamenca, le joyau qui lui plaisait le plus. Mar-
guerite et Clari montaient la garde à la porte. Mais zo
laissem aras estar (v. 7GÔ2). N'insistons pas ; n'en
parlons plus.
Le lendemain, après qu'on eut sonné matines,
vous eussiez entendu sonner trompes et clairons,
trompettes et cors, cymbales, tambours et flûtes pour
annoncer l'ouverture du tournoi. Le roi, plusieurs
barons, Flamenca, ses demoiselles et d'autres dames
prirent place dans les tribunes. On se montrait les
enseignes des chevaliers combattants, qui décoraient
leurs heaumes, leurs lances et leurs écus.
Flamenca avait promis de donner >a manche au
premier jouteur qui désarçonnerait son adversaire.
La manche revint à Guillaume de Nevers, qui, comme
entrée de jeu, avait désarçonné le comte de la Marche.
Sur l'ordre de Guillaume, le comte vint s'agenouiller
aux pieds de Flamenca et lui offrir rançon ; mais elle
le renvoya libre, en le priant seulement de porter sa
manche au vainqueur.
FLAMENCA l85
Le comte Amfos (Alfonse) de Toulouse jouta contre
Gontaric de Louvain. Dans la mêlée qui suivit, Guil-
laume s'empara de seize chevaliers du parti d'Amfos.
11 les envoya aussi à Flamenca, qui les délivra sans
rançon.
Autres joutes entre Archambaut et le sire d'An-
duze ; entre le comte de Saint-Pol et Aimeri de Nar-
bonne ; entre Guillem de Montpellier et Garin de
Reortier ; entre le comte de Champagne et le comte
de Rodez. Gautier de Brienne et le vicomte de Turenne
s'enferrèrent de telle sorte que tous deux eurent le
bras traversé ; mais c'étaient de tels prud'hommes
que, quoique leurs blessures fussent assez graves
pour les empêcher de porter les armes pendant long-
temps, ils n'en laissèrent rien paraître. — De l'aveu
général, Guillaume de Nevers eut l'honneur de cette
première journée ; le soir, le vainqueur alla remercier
Flamenca, pour sa manche.
Le jour d'après, continuation du tournoi. Passes
d'armes entre le vicomte de Melun et le seigneur de
Cardaillac, moins fort, mais plus adroit; entre le
comte de Flandre et Geoffroi de Lusignan...
La fin manque.
id
LE CHATELAIN DE COLCI
Les anciens inventaires de la librairie de Charles V
et de celle des ducs de Bourgogne signalent que, dans
ces collections, se trouvaient des exemplaires du
« Chastelain de Coucy, rimé ». On ne connaît aujour-
d'hui crue deux manuscrits de ce roman : le n° 16098
du fonds français de la Bibliothèque nationale, qui a été
employé par Crapelet pour son édition (Histoire du châte-
lain de Coucy et de la dame de Fayel. Paris, 1829, gr.
in-8), et celui qui, étudié pour la première fois par
M. P. Meyer dans la Collection de lord Ashburnham
(Romania, II, p. 142), porte aujourd'hui, à la Biblio-
thèque nationale, le n° 7014 du fonds des nouvelles acqui-
sitions françaises. Le second, qui est le plus ancien, est, en
même temps, le meilleur.
L'édition de Crapelet et la traduction qui l'accompa-
gne sont, au sentiment de M. G. Paris (Histoire littc
raire, XXVIII, p. 390), « fort estimables, si l'on consi
dère la date où elles ont paru ». Mais cette édition es
assez rare, et « il serait à souhaiter qu'elle tut rem
placée par une autre ». Ce vœu, exprimé en 1881, n'
pas encore été satisfait. M. W. Fôrster a longtemp
annoncé qu'il publierait une nouvelle édition du Chas
lelain de Coucy dans sa « Romanische Bibliothek » ; mai
il a, finalement, renoncé à tenir sa promesse. En consé-
LE CHATELAIN DE COUCI 187
quence, MM. G. Paris et G. Raynaud avaient repris le
projet, mais la mort de G. Paris (io,o3) a compromis de
nouveau une œuvre si désirable.
L'auteur du roman est couramment désigné par les
érudits modernes sous le nom, assez bizarre, de Jakemes
on Jakemon Sakesep ; on verra plus loin pourquoi
(p. 208). Mais cette forme n'est pas assurée. L'acrosticbe
final doit être sans doute déchiffré un peu autrement :
<> Jakemes Makès » ou « Sakès ».
L'époque où ce personnage a écrit « n'est pas facile à
déterminer ». Crapelet, en 1829, plaçait « vers 12A0 »
la date de la composition du poème qu'il publiait. En
1881, M. G. Paris croyait que ce poème « avait dû être
composé » à la fin du xme ou au commencement du
mv siècle, sous le règne de Pbilippe le Bel. Et voici les
motifs sur lesquels il appuyait, alors, cette opinion :
« Comme l'a remarqué M. Tobler, si l'on fait attention à
l'état de la langue, aux mœurs et aux usages représentés,
aux fréquentes descriptions d'armoiries, à la correspon-
dance échangée entre les deux amants (?)., et, ajoute-
rons-nous, au caractère général du style, on sera porté a
assigner au poème une époque sensiblement plus mo-
derne [que celle proposée par Crapelet]. » — Est-il pos-
sible de préciser davantage? M. G. Raynaud a bien
voulu nous faire savoir qu'il ne se croit pas en état
d'ajouter rien à ce que M. Paris a écrit sur ce sujet.
La scène du roman est en \ ermandois ; et les rimes
donnent à penser que l'auteur était, lui-même, origi-
naire de ce pays, dont il connaissait très bien, du reste,
la topographie et l'armoriai. — Il n'était pas jongleur
de profession : il a écrit « pour sa dame » et pour ceux
qui ne s'offusquent pas qu'un homme bien élevé fasse
la littérature. On se le figure volontiers comme un gen-
lilhommc peu fortuné (p. 190). Fort amateur de tour-
nois et 1res versé dans la connaissance du blason, il avait
peut-être exercé les fonctions de héraut d'armes
i
l88 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
(p. 196), comme Sarrazin et Jacques Bretel, les auteurs
du Roman de Ham et des Tournois de Chauvenci.
Il n'y a rien d'historique, probablement, dans l'œuvre
de Jakemes. — Le Châtelain de Coucv, ligure centrale
du poème, est un célèbre auteur de chansons lyriques,
dont on trouve des traces certaines de 1198 à 1218
(Histoire littéraire, \\ \ III, p. 3~o) ; il s'appelait
Renaut de Magni, et il avait été chanoine de Notre-
Dame de Noyon avant d'être chevalier et « châte-
lain ». Mais, dit-on. « l'auteur du roman ne connaissait
sans doute le Châtelain que par les manuscrits où il avait
lu ses chansons ». Il n'y a donc aucune raison de penser
que le Châtelain ait eu réellement des aventures sembla-
ble- .1 celles que le roman lui prête, « ou même qu'une
tradition ancienne les lui ait attribuées». Le soi-disant
Jakemes aura choisi le Châtelain pour héros parce que
son oeuvre littéraire avait fait de ce personnage un des :
types du chevalier amoureux et parce que cela lui per-
mettait d'intercaler commodément dans son roman les
belles chansons de Renaut. — - L'auteur du Chastelain
de Couci a donné à l'amie, du Châtelain le nom de « la
dame de Faiel ".qui n'est pas non plus imaginaire, puis-
qu'il y avait jadis à Faiel (aujourd'hui Favet, près de
Saint-Quentin), un château. Mais pourquoi ? On l'ignore
si totalement que M. G. Paris a écrit : « Il Tauteur] a
dû prendre ce nom au hasard, comme étant celui d'un
des châteaux de \ ermandois où il plaçait son récit. »
(//. L.. X\\ III, p. 37Z1). Rien ne permet d'affirmer,
comme de juste, qu'il n'ait pas eu un motif: mais, en
l'absence de toute donnée, les conjectures à ce sujet sont
é\ idemment inutiles.
Nous savons du moins, à n'en pas douter, que Jakemes
n'a pas inventé l'épisode. final de son récit, et qu'il ne l'a
pas pris non plus dans la réalité, mais qu'il l'a emprunté
à une tradition très ancienne. L'histoire du mari jaloux
qui fait manger à sa femme le cœur d'un amant (véri-
LE CHATELAIN DE COUCI l8o
table ou supposé) est une tradition populaire, peut-être
d'origine celtique, dont on connaît plusieurs variantes l.
Aucun arrangement littéraire de l'histoire du Cœur
Mangé n'a eu autant de succès que celui de Jakemes.
Quoiqu'il n'ait subsisté que deux manuscrits du Chaste-
la in de Couci, ce roman eut de bonne heure, et pendant
longtemps, le succès le plus vif, non seulement en
France, mais dans tous les pays où rayonnait jadis la lit-
térature française . Il est question de la « dame de Fam-
•vvel » dans un poème néerlandais du xive siècle (Van den
Borchqrave van Couchi) 2. La dame qui mangea le cœur
de son ami s'appelle « la dame de Fagnell » dans un
poème anglais du xve siècle (the Knyght of Courtesy) 3.
En 1733, Mlle de Lussan donna un regain de popularité
au récit de Jakemes en l'arrangeant au goût du jour,
et c'est de ses Anecdotes de la cour de Philippe-Auguste
que dérive toute la littérature romantique sur le Cœur
Mangé et les malheurs des victimes du fâcheux sire de
Faiel '*.
Le Chastelain de Couci « offre souvent de l'intérêt à
l'historien », et l'auteur possédait « un réel talent
d'observation ». Ces appréciations de G. Paris ne seront
contredites par personne.
1. Histoire littéraire, XXVIII, p. 375-383.
a. Romania, XVII (1888), p. 456.
3. Hist. litt., 1. c, p. 384.
k- Mlle de Lussan donne à « Madame de Faiel » le nom de
' Gabrielle de Vergi ». Gabrielle, prénom inconnu au moyen
iige, est une invention pure et simple (ou peut-être une mau-
vaise lecture pour « la belle »). Quant à Vergi, ce nom vient
l'une confusion entre les deux poèmes du xme siècle, dont les
-itres étaient à peu près semblables, le Chastelain de Couci et la
I9O LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
C'est l'Amour qui a « donné vouloir » à l'auteur
d'écrire le présent conte, pour « esjoïr les amou-
reus ». Il rie s'attend certes pas à recevoir tous les
suffrages. Jadis les princes et les comtes faisaient
« chans, dis et partures », en l'honneur d'Amour;
aujourd'hui il y a autant de vrais et loyaux amants
qu'il y en a jamais eu, mais ceux qui ne savent pas
écrire se moquent de ceux qui savent. Us prétendent,
ces gens rudes et « paysans », que les conteurs de
beaux dis amoureux sont des « souffleurs contre le
vent, des ménestrels, des jongleurs » ; ils les blâment
et les diffament. Des auteurs qui ne sont pas riches,
ils diront, par exemple :
43 « Cil a mal trouvé
Qui son ostel fait escouvé *. »
Plusieurs, découragés, en ont laissé là le «< trou-
* dépouillé, nu. misérable.
Chastelainc de 1 ergi (ci-dessous, p. 222), les plus célèbres de ceux
où il s'agissait d'amants fidèles. Cette confusion fut commise dès
le xve siècle, car on lit dans un ms. de ce temps : « Ramembre
toy du sire de Coucy, amj de la cbastellaine de Vergv... » (/îo-
inania, XXI (1892), p. 107). Elle aura été facilitée par plusieurs
circonstances : l'auteur de la Chastelainc de 1 ergi fait réciter par
l'amant de la cbàtelaine un couplet d'une chanson du Châte-
lain ; il y a. près de Vergi en Bourgogne, « un terrain appelé
Fayer>; etc. Elle a toujours été. naturellement, en s'accentuant,
et c'est maintenant au « Sire de \ ergy », si discret qu'il ne
parait même pas dans le roman du XIIIe siècle, que la basse
littérature populaire attribue l'acte du sire de Faiel.
LE CHATELAIN DE COUCI I9I
ver » et renoncé à écrire. Mais il suffît à l'auteur
que « les bons », et sa dame, approuvent le dit qu'il
a entrepris.
5i Or doinst Amours par sa bonté
Que celle le reçoive en gré
Que ines cuers aime tant et prise,
Que pour li ai ceste oevre emprise.
Le héros du présent conte est un simple chevalier,
beau, preu, courtois, « plein de savoir », mais sans
fortune : le châtelain de Couci, qui s'appelait Renaut.
Amour le fit tomber amoureux de la dame la meilleure,
la plus noble et la plus spirituelle du pays. Malheu-
reusement cette dame était mariée au seigneur de Faiel.
Faiel est un beau château aux environs de Couci1.
Un jour, au temps des vendanges, le châtelain de
Couci résolut d'aller faire une visite à la dame de
Faiel, pour lui dire son vouloir. Il arriva, tout pen-
sif, au château. Deux valets emmenèrent son palefroi
à l'étable, et il entra « dans la salle », qui était
peinte et pavée. — Chacun se lève à son entrée et lui
souhaite bienvenue : le sire de Faiel est absent, mais
madame est là, avec ses demoiselles. Un écuyer va la
prévenir. Après s'être « acesmée » promptement —
car « belle dame est tost parée », — elle entre, « un
cercle d'or sur son chef blond ». Le châtelain la salue,
en soupirant :
i64 « Dame, dist il, li verais Dieus
Vous doinst santé, honnour et joie. »
1. Favct, con de Vermand, à une lieue de Saint-Quentin.
IQ2 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
Elle respont : « Dieux vous en oie
Et vous ottroit par sa bonté
A vous plaisir, pais et santé. »
Puis il la prend par la main et la fait asseoir près
de lui, un peu en contre-bas, pour la mieux voir. Il
la regarde, sans rien dire, car il est trop ému pour
parler, et pâlit. Lui. l'envoisé, le joli, le chantant, il
est morne, ébahi, ébaubi. La dame s'en aperçoit
bien:
186 Lors dist : « Sire, je sa^ de fit
C'aucune chose vous anoie :
Se mes sires fust cv, grant joie
^ .m- feïst, s'en fusse plus ai-.-
S'or ni est cv, ne vous desplaise ;
Il i sera une autre fois,
Mes hier main* s'en ala au bois. »
a Danir. répond 1'- châtelain, je ne m'ennuie pas
du tout près de vous, car je vous aime :
207 Dame, prendés cel chevalier
Que nulz fors vous ne poet aidi.-r ...
Je ne pris** riens, corps ne avoir.
Se vous n'avés de moi merci. »
« Hémi ! », dit la dame, « sire, vous êtes malavisé
de me requérir de ce qui n'est pas à l' honneur ni de
moi, ni de mon seigneur: vous savez que je suis ma-
riée ». — « Rien ne m'empêchera, répond le châte-
lain, qui suit son idée, de vous servir toute ma vie. »
Cependant un valet annonce que le souper est pré-
* malin. — prise, estime.
LE CHATELAIN DE COLCI IQû
paré. La dame prend son hôte par la main et, après
laver, tous deux s'asseoient. Il y avait beaucoup à
manger, mais le chevalier pensait, soupirait, ne man-
geait pas. En vain la dame essayait de le réconforter
(« Faites un poi plus lie chiere * ») et de détourner
la conversation (« Vous fustes au tournoy l'autrier **,
dist la dame, j'oy conter »). Après souper, et les
tables ôtées, un lit fut dressé pour le châtelain.
« Dame, dit-il, au départir, ne me ferés autre con-
fort ? » — « Sire, dit-elle, il n'est point de bachelier
que je vous préférerais si je devais aimer quelqu'un;
mais jamais je n'aimerai que mon mari...
Aies couchier ; il en est temps. »
Cependant le langage du châtelain l'avait touchée,
et elle y pensa la nuit. Quant au châtelain, il prit le
ferme propos de briller, plus que jamais, dans les
tournois, pour que sa dame entendit parler de lui. Il
se leva au point du jour, « car c'est coustume a ba-
chelier », et entra aussitôt en campagne. Le bruit de
ses exploits ne tarda pas à se répandre partout, et
jusqu'au château de Faiel. La dame de Faiel en fut
charmée. Elle le fut plus encore d'entendre dire à un
ménestrel ambulant une chanson que le châtelain avait
composée pour elle. Au reste, Renaut venait à Faiel
aussi souvent que possible. Il y dînait1. A table, on
* joyeuse figure. — ** l'autre jour.
i. En ces occasions le sire de Faiel « faisoit aporter son sur-
cot » (v. 44a), le surcot que l'on passait par-dessus ses habits
I Q | LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL X 1 1 1 ' SIECLE
causait « d'armes, d'amours, de chiens, d'oiseaux et
de tournois1» . La dame ef le châtelain se regardaient
à la dérobée. Après dîner, on avait du vin, des
pommes, du gingembre : les uns jouaient aux tables
et aux échecs, les autres allaient « loirier » (leurrer)
les faucons. Un jour, le maître de la maison dit au
châtelain : « Il Tant que j'aille à un plaid ; mais
restez ici, je vous prie, sire Renaut, car il y a loin
jusqu'à votre maison : ma femme vous tiendra com-
pagnie en attendant mon retour. » Sire Renaut se
fit prier, mais resta, et il en profita pour renouveler sa
déclaration en termes plus pressants. C'est au nom de
son salut éternel qu'il supplia cette fois -on amie do
consentir :
523 « Venus en sui jusqu'au mourir...
Dame, faites vo volenté
Ou de mourir ou de sauté
Donner a moj a une fie.
Se muir, rostre ame en peechié
En sera, ce ne puet l'allir... »
Ces discours ne déplaisaient pas à la daine ; mais,
sans en faire semblant, elle répondit à peu près comme
elle avait déjà répondu :
avant de se mettre à table. Il v avait des surcots ouverts, que les
dames pouvaient trarder entre le dîner et le souper (v. 726) :
La dame son surcot ouvert
Avoit vestu des le di-,ner
Chascun lait le sien aporter.
Puis se %e>tent communauraent.
1. Ou encore de « behourder a el d' « autres choses » (v.
732j.
LE CHATELAIN DE COL CI 10^
6^2 « Certes, sire, ce poise mi
S'amours vous tient en tel arroy,
Car ja ne joïrés de moi ;
Mes se volés avoir du mien
Aucun joel, je le voel bien,
• Las de soie, mance ou anel... * »
« Madame, dit le châtelain, vingt mille mercis pour
vos bontés ;
665 Riens ne demant ne voel avoir
Fors seulement vostre voloir. »
« Puis-je espérer que vous serez à la fête que le
sire de Couci doit donner aux dames de ce pays, lors
des joutes qui auront lieu entre La Fère et \' en-
deuil?1 » — « J'irai, dit la dame de Faiel ; j'ai juste-
ment reçu hier soir l'invitation de Madame de Couci :
il y aura là beaucoup d'étrangers, Flamands et Hen-
nuyers, et l'on veut leur faire honneur. » — « Dame,
donnez-moi donc une manche à vous, « ridée** as las,
« large dessous », pour la porter à mon bras droit ; je
crois que j'en serai plus preux... » Ils se séparèrent,
lui partagé entre l'espoir et le désespoir, elle entre
son « grand sens », qui lui conseillait de garder la
foi conjugale, et le « feu d'amour » qui la brûlait
aussi. C'est alors que le châtelain rima la pièce qui
commence par : La douce vois du rousujnol salvage. . .
— Il se prépara aux joutes avec un soin minutieux,
<.' Mais si voulez avoir du mien aucun joyau, je le veux bien,
lacs de soie, manche ou anneau ». — ** froncée.
i . Vendeuil, canton de Moy (Aisne).
I96 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XHl'' SIÈCLE
en chevaux el en harnais; jamais un « page ou ba-
chelier », tel que lui. n'avait été si bien monté.
Les fêtes devaient commencer un lundi. Dès le
samedi précédent, les invités affluèrent à La Fère
et àAendeuil : Poitevins. Français, Normands, Bour-
guignons, Lorrains. Bretons, Picards. Madame de
Couci était à la fête avec les dames du pays, qu'elle
avait mandées, lesquelles n'étaient pas « empruntées
à festoyer les étrangers ». Il y avait là le comte de
Soissons, le duc de Limbourg, etc. Le comte de
Hainaut ne prit pas part aux joutes, parce qu "il avait
un peu mal à In tête ' : mais le comte Philippe de Namur
vint avec les Hennuyers et vingt-huit chevaliers fla-
mands en sa compagnie. Tous axaient amené Leurs
femmes et leurs amies, a quanquil avoient de belle-
dames », pour être plus hardis, « jolis » et amoureux.
— Le comte de Namur fit prier tous ceux qui étaient
à ^ endeuil pour manger ; les dames el les bacheliers
carolèrent, après dîner, aux chansons. On en fit
autant à La Fère, jusqu'à ce que. au petit jour,
les hérauts conseillassent de saller coucher :
1014 Atant se sont trestout couchié,
Et vont seoir et sa et la.
Chascuns servans s'apareilla
Erraument * de servir dou fruit
Et puis après si burent tuit. .
* promptement.
1 . L'auteur laisse entendre positivement, à ce propos, qu'il était
là, ce que la précision des détails qu'il fournit sur les assistants
donne, d'ailleurs, à penser : « Sachiés, le quens a celle fie —
ÎS'i fu pas, je m'en pris bien garde » (v. 9471.
LE CHATELAIN DE COUCI IQT
On dormit peu, car, de bonne heure, les hérauts
menèrent « grand tintin » pour inviter tout le monde à
se préparer (« Or sus, chevaliers, il est jour ») et à
aller à l'église. Tableau des deux camps, au matin:
io54 Lor mesnies communaument
Veissiés partout ahatir *,
Poitraus mètre et chevaus couvrir,
Et ces fors escus aguicier,
Et a mainte selle atachier
Ses culieres et ses bouriaus...
Trompes i oïssiés bondir **.
La messe chantée, et les dames installées sur le
hourdis, les joutes commencèrent sans désemparer.
La première fut entre le duc de Limbourg et un ba-
chelier nommé Gautier de Sorel, qui rompirent
chacun trois lances sans perdre les étriers \ La seconde
entre le comte de Namur et Enguerran de Couci ; le
choc fut rude :
n3~ Adont oyssiés les hyraus
Crier le nom des deux vassaus,
Et les dames moût s'esjoyrent
De cel cop quant elles le virent.
Entre elles demainent lor plait
Que chascun d'eus avoit bien fait.
La troisième entre Geoffroi de Lusignan et un
* s'empresser. — ** mettre les harnais de poitrail et couvrir
les chevaux, attacher les guiches (courroies) aux écus, les
croupières et les colliers... Vous auriez entendu sonner les
trompes.
i . Les armoiries de chacun des jouteurs dont les noms sui-
vent sont minutieusement décrites.
ig8 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XIIIe SIÈCLE
chevalier à lécu papelonné ; tous deux quittèrent le
parc blessés et ne prirent plus part aux joutes. La
quatrième entre Jehan de Nesles et un chevalier à Vécu
losange d'or et de gueules. La cinquième entre Lam-
bert de Longueval et Hauvel de Quiévrain. — Une
des plus « puissantes » passes d'armes, et des plus
agréables à voir, fut la septième: le premier champion
avait une manche au bras droit, et lorsqu'il vint « à son
renc », on entendit les hérauts crier : « Couci, Couci,
au vaillant homme; Couci, au vaillant bachelier;
Couci, au chaste lain Couci. » Contre lui parurent
successivement Gaucher de Chàtillon et le comte
Louis de Blois. Personne ne fut blessé, mais il y eut
des coups superbes :
i3q4 Oïssiés braire les hvraus
Et crier a ces demoiselles
Et as dames et as pucelles ;
Et disoient : « Pourquoy de cheaus
N'avés pitié qui leur chevaus
Et leur corps vont aventurant
Et aus tournois pris aquerant ?...
(i36o) Dames, or poés esgarder.
Donner lor doit on par soûlas
Manches et aguilliers et las *,
Les savoureus baisiers promettre.
Par fine amour lius et jours mettre ! »
La huitième joute fut du seigneur de Falvy contre
Gobert d'Aspremont; la neuvième, de Jehan de Han-
gest, qui eut le bras cassé, contre Arnoul de Mor-
tagne. Mais la nuit tombait : rassemblée se sépara,
* étuis (à aiguilles) et lacs.
LE CHATELAIN DE COUCI IQO,
qui à La Fère, qui à "\ endeuil. A La Fère, au boire,
après souper, le châtelain se trouva près de la dame
de Faiel. « Etes-vous blessé ? » lui dit-elle.
1^88 — « Dame, clame, blechiés noient
Ne sui ; mes clou mal que je sueil
Pour vous sentir toujours me duel,
Ne je n'en poray ja garir •
Se ce n'est par vo clous plaisir. »
— « Sire, ne sai que entendes,
Ne quelle garison pensés,
Sain vous voi et gai et jouli ;
N'entendes ja qu'endroit de mi
\ ous aies autre garison... »
Le lendemain, continuation des joutes : Geoffroi
de Lusignan contre Hugues de Rumigni, le sire de
Manteville contre le sire de Joinville, le comte Simon
de Montfort contre le comte de Soissons, Goulard de
Moy contre le seigneur de Montmorency, le sire de
Faiel contre deux autres chevaliers, etc. A la fin de
la journée, Dreu de Chauvigni se présenta ; mais ils
n'étaient plus guère que deux ou trois à « soutenir la
journée », les autres ayant été blessés : le sire de Moy,
le châtelain de Couci et Charles de Rambecourt.
Ce fut le châtelain de Couci qui affronta monseigneur
de Chauvigni. À la première passe le châtelain
fit voler dans la poussière le heaume de son adver-
saire qui rendit le sang par la bouche et par le nez ;
les hérauts crièrent : « Couci ! » et « Chauvigni ! » ;
les dames parlèrent de ce coup et le châtelain aperçut,
parla « lumière » de son heaume, son amie qui, très
amoureusement, riait en regardant de son côté. À la
2O0 LA SOCIETE FRANÇAISE U XIII SIECLE
seconde reprise, Chauvigni prit sa revanche : il fit
tomber lécu de son adversaire, qui s'en alla tout chan-
celant, furieux, mais « comme sage », en ne faisant
semblant de rien. A la troisième reprise, les deux
jouteurs furent désarçonnés et tombèrent sur le sol,
sans connaissance. Valets, sergents et écuyers les
couchèrent sur dos écus et les emportèrent hors du
parc. Il- disaient : « A eci grant damage. » Il y avait
des dames qui pleuraient : celle de Faiel n'osait
montrer la douleur qu'elle éprouvait. — Mais ce
n'était, Dieu merci, qu'un évanouissement passager;
ni Chauvigni ni le châtelain n'étaient morts. Tout
le monde en loua Dieu et ses -aints.
Alors le sire de Gouci invita les chevaliers et les
dame-, à venir manger à -a cour. Plus de vingt tentes
avaient été dress -
i8:>0 Desous A enduel enmi les prés
Près de La Fere par datés < lise,
entre la rivière et les bois, au milieu des fleurs. Le
sire de Couci et tous les gens de Vermandois étaient
vêtus de -amit vert, semé d'aigles d'or; ils vinrent
aux tente> en conduisant, - par les dois », les dames
de leur pays. (Jeux de Hainaut et leur- dames étaient
aussi, tous et toutes, acesmés « d'une manière », d'or
semé de noirs lionceaux : ils arrivèrent en chantant,
deux à deux. Le- Champenois, les Bourguignons,
les Berruyers, fiaient de même en uniforme: samit
vermeil, semé de léopards d'or. — On corne l'eau : on
s'asseoit; plus d'un chevalier se croyait en paradis,
LE CHATELAIN DE COUCI 201
en causant avec ses belles voisines. Ce jour-là, il y
eut plus d'un cœur qui fut réduit en esclavage.
Tandis que les invités du sire de Couci carolaient
après dîner, les dames qui ne carolaient pas tenaient
compagnie aux blessés. Maintes paroles d'amour sont
dites en ces occasions-là. Le châtelain, le bras en
echarpe (« lié d'un couvre chef blanc à son col »),
manœuvra pour attirer l'attention de son amie; et ils
causèrent à voix basse :
ig54 — « lestes vous blechiés durement ?
Ce poise moy s'estes blechiés. »
— « Dame, dist il, n'ay bleceùre
Es membres qui longuement dure ;
Mes li cuers est blechiés si fort,
Se par vous n'est, jusqu'à la mort. »
Cette fois le châtelain obtint un rendez -vous, pour
le mardi matin, au château de Faiel, jour où le sire
de Faiel était obligé d'aller à Sorel 1 pour ses affaires.
Il ne restait plus enfin qu'à décerner le prix des
joutes : un faucon. D'un commun accord, il fut
donné au sire de Chauvigni parmi les étrangers et au
châtelain de Couci parmi les chevaliers du pays. La
comtesse de Soissons et ses dames allèrent chercher,
en pleine danse, le châtelain « qui au miex qu'il pot
karoloit », pour qu'il vint avec elles offrir le faucon
à Chauvigni. Celui-ci, blessé à la jambe, était resté
à son hôtel, mais, les hérauts, dans l'espoir de ses
générosités, l'avaient averti ; les porteurs du faucon
1. Sorel, arrondissement de Pcronne (Somme).
ï5
202 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XII1B SIECLE
le trouvèrent tout habille', assis dans son lit, torches
et cierges allumés. Il remercia humblement la com-
tesse et déclara que les autres chevaliers avaient aussi
bien fait que lui. en vérité. Des valets firent circuler du
vin et des dragées. Une dame dit des galanteries au
blessé. Champenois et Berruyers exprimèrent l'espoir
que sa jambe serait assez guérie, dans quinze jours,
pour qu'il lui fût permis de prendre part à un autre
tournoi, à Mézières. — Au reste, le vassal de Chau-
vigni se conduisit parfaitement jusqu'au bout, car
il offrit au châtelain, son adversaire, un beau cheval
à la place de celui qui avait été tué la veille.
Le mardi, le châtelain de Gouci n'eut garde de
manquer au rendez-vous. Le mari n'était pas là.
Lorsque la dame de Faiel, assise dans la salle du
château, aperçut son ami dans la cour, elle alla au
devant de lui, « sur le pont ». Il la salua cérémo-
nieusement; en riant, elle lui rendit son salut. Puis,
elle le prit par la main gauche pour le conduire dans
sa chambre où ils s'installèrent cùte à côte sur un banc
couvert de tapis. Ils étaient désormais d'accord; mais
la dame s'effrayait des conséquences (« car dame est
pour peu diffamée ») ; le châtelain la rassura :
2197 «... Se Diu plaist, je garderay
Vostre honnour, et tant en feray,
Se volés faire ma pensée
Que vous n'en serez ja blâmée. »
Or, la dame avait une chambrière très sûre, qui
était sa cousine germaine ; elles avaient déjà combiné,,
à elles deux, comment le châtelain pourrait venir àj
LE CHATELAIN DE COUCI 2o3
Faiel sans être vu : par une porte du jardin, con-
damnée depuis longtemps, qui donnait accès sur
le bois; le châtelain se procurerait un garçon auquel
il ferait croire qu'il avait une liaison avec une ser-
vante de Faiel ; et c'est par l'intermédiaire de ce
garçon que la chambrière l'avertirait quand il serait
possible de se voir. Le châtelain fut transporté :
2297 « Dame, dist il, vous dites voir.
En vous a honnour et savoir. »
Il fut convenu que le soir même, l'huis du jardin
serait ouvert si la place était libre, et fermé si le
mari revenait à l'improviste.
Là-dessus, le châtelain se retira, et la dame de
Faiel raconta tout à sa cousine. Celle-ci se montra
très étonnée du point où les choses en étaient. Elle
adressa des remontrances :
2357 « Mies ameroie estre dampnée
Que par moy fuissiés acusée.
Et nepourquant* vous avés tort...
Car moût m'esmerveille, par m'ame,
De vous qui estes haute dame,
S'avés mari preu et vaillant,
Et sur ce faites un amant.
Si nel di pas pour ce qu'amer
jNe puist bien dame un baceler
En honnesté et avoir chier.
Et si li puet, s'il a mestier,
D'aucun bel jouet faire don :
Tout ce puet faire par raison **.
* cependant. — ** « Je ne prétends pas qu'une dame ne
puisse aimer un bachelier en toute honnêteté ; et elle peut.
s'il en a besoin, lui faire don de quelque beau joyau... »
20q la société française vi xnr siècle
Mais s'onnour doit si bien garder
C'o lui ne se puist aseuler
En lieu privé, car je vous di :
Li lieu en ont fait maint hardi.
Et nonpourquant, se vous l'amés,
Si en faites vo volentés. »
« .Faillie le châtelain, dit la dame, et il en est
digne ; mais je consens à réprouver ; ce soir, nous
ne le laisserons pas entrer ; il aura lieu de croire
que je me suis moquée de lui; et alors nous verrons
bien si son amour est véritable. »
Le châtelain quitta Saint Quentin le soir, déguisé
(mais armé par-dessous), pour aller à son rendez-
vous. Il pleuvait. La tempête faisait rage. Il trouva
la porte fermée. La dame et sa chambrière, qui
)'( coûtaient de l'autre coté de cet huis, l'entendirent
soupirer, se plaindre, mais « doucement » et sans
maudire. Toutefois, la dame n'eut pas pitié de lui :
« Peu importe, murmurai elle, s'il est mouillé...
2^8(j Car se sans paine joie avoit
De dames bon marchié seroit. »
Le jour suivant, le châtelain, retournant, avec son.
écuyer, de Saint-Quentin à son manoir, rencontra,
sur la route, le seigneur de Faiel. « \enez donc
souper avec moi, dit celui-ci ; voici deux jours que
j'ai quitté Faiel, et j'y retourne de ce pas. » Le
châtelain, frappé au cœur, car il vit bien qu'il avait
élé I rompe par son amie, s'excusa; il exhala si
douleur dans la chanson: Quant li estes et la douce
saisons... Rentré chez lui. il se coucha et resta dans
LE CHATELAIN DE COUCI 205
son lit pendant plus d'un mois, atteint d'une maladie
de langueur.
La nouvelle s'en répandit par les chevaliers du
voisinage qui allaient chez le malade. La dame de
Faiel fut profondément affectée. Sa demoiselle, pour
la calmer, lui conseilla d'aller prendre des nouvelles
à des noces qui devaient se célébrer prochainement
à Chauvigni1, où l'on ne manquerait pas de parler du
châtelain de Couci. Elle y alla. La fête dura huit jours.
Enfin la dame de Hangest, qui était un peu parente
du châtelain, annonça qu'elle Tirait voir, et dit : •
2797 ... « Ma dame de Faiel,
Je vous prie, mes qu'il vous soit bel,
Que vo pucelle me prestes ;
Quar quant mes chars fu hier versés
Ma chamheriere y fu blecie. »
— « Dame, se Diex me beneïe,
Tout a vo commant l'avérés.
Mes que vous anuit revenés. »
— « Ouil, dame, anuit revenrons
Car que .m. liues loins n'irons. »
Pendant la visite de la dame de Hangest, le châ-
telain reconnut très bien la suivante de son amie7
qui se tenait à l'écart ; mais il n'en fit rien paraître.
De son côté, la chambrière imagina d'écrire sur ses
tablettes (de cire) tout ce qui s'était passé ; et lorsque
la dame de Hangest eut pris congé, elle les glissa fur-
tivement au malade, en murmurant:
2869 ... « Mes n'est heure
Que puisse a vous parler assés ;
Je sui com chevaus empruntés,
1. Cauvigni, cne de Trefcon, con de Vermand.
2C)6 L.V SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XIIIe SIECLE
0 vostre cousine en iray...
Sire, mes oe vous anuit mie,
Ces tablettes ci retei •
Aucune chose y trouvères »
On devine l'effet que la lecture de ces tablettes
produisit sur le châtelain. Il ne se passa guère de
temps avant que tout à fait guéri, il se rendit à Saint-
Quentin. Là. il avisa un garçon et lui promit bonne
récompense à condition de l'aider dans une intrigue
avec la chambrière de Faiel. Marché conclu. Secret
promis. — Ce garçon s'en alla tout droit, vers l'heure
du manger, se poster à la porte du château, avec les
« paillards » qui attendaient là « la donnée », c'est-
à-dire les resle~ <{>■- maîtres et des domestiques. La
dame et sa chambrière étaient déjà au verger. Le
messager les y suivit et remit la lettre du châ-
telain, pliée et scellée, à la chambrière, qu'il con-
naissait. La lettre lue, la dame décida d'y répondre:
la chambrière savait écrire (lentement, à la vérité);
on prépara tout ce qu'il fallait : encre, parchemin,
scel et cire : et la réponse fut envoyée par le même
procédé que la demande. Quinze sous d'argent sec,
remis au messager, le firent sauter de joie et protester
d'un dévouement sans limites.
La réponse indiquait un rendez-vous à quinzaine,
le soir, à l'huis du jardin.
En attendant l'heure fortunée, le châtelain eut
l'idée d'aller à un tournoi annoncé entre Boves ' et
i. Ed. : Forjes. La leçon adoptée est celle <lu ms — 5 1 4.
LE CHATELAIN DE COUCI 20"]
Corbie. Il prit des armes d'argent, sans aucun signe
distinctif. Lorsqu'il arriva, les hérauts criaient déjà :
« Lacez les heaumes]. » Les combattants furent
divisés, suivant l'usage, en deux camps. D'un côté,
ceux de Yermandois, de Champagne et les Français;
de l'autre, Flamands, Hennuyers, Brabançons et
ceux de Corbie. Le châtelain frappait comme un
fléau. Des écuyers se pendaient à son cou pour le jeter
à bas, mais il était solide comme une tour. On le
reconnut à ses prouesses, mais c'est en vain que dès
lors on s'acharna d'autant plus contre lui :
33a4 Oncpies nulz homes de mère nés
Ne fu a tournoy mieus batus :
Elme, barbiere et escus
Li fu depanés* et derous *.
Mais on ne lui fit pas toucher terre, et il eut le
prix du tournoi. — Avant que l'assemblée se séparât,
un autre tournoi fut « crié » à la quinzaine suivante,
à Meaux. Ce terme était assez éloigné ; mais on
l'avait fixé pour que les blessés, dont il y avait eu
beaucoup, eussent le temps de se remettre.
Au soir fixé, le sire de Faiel étant à Paris, le châ-
telain se présenta à l'huis du jardin. La dame le fit
attendre jusqu'à minuit. S'il avait maudit cette nou-
velle cruauté, il ne serait jamais entré. Mais sa
patience inaltérable lui valut enfin d'être heureux.
Alors une vie délicieuse commença pour la dame de
Heaume, mentonnière et écu lui furent brisés et rompus.
208 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIIe SIECLE
Faiel, pour le châtelain qui partageait son temps
entre l'amour, les tournois, les tables rondes et les
fêtes, et même pour le mari que sa femme n'avait
jamais été en si « grand désir de servir ». Cette
vie-là dura longtemps.
Mais il y eut une fois grande fête en Yermandois.
La saison était jolie et le pays en paix. Aussi les
gens étaient heureux de boire, de manger et de
karoler ensemble.
3779 Sans jouster et sans tournoier
Se vouloient esbanoier.
Telz gieus sans péril sont moût bel.
Le châtelain et la dame de Faiel y étaient. Il y
avait là aussi une dame du Yermandois, belle, sage
et malicieuse. Elle désirait avoir le châtelain, auquel
on ne connaissait encore aucune liaison, pour ami. Or,
on mangeait par petites tables, au hasard. La dame,
dînant avec le châtelain, le vit échanger des œillades
avec Madame de Faiel, qui était assise à côté de
Buridan de Walincourt, et soupirer. Elle fit son
profit de cette observation. « Vous soupirez, dit-elle. »
— « C'est une douleur que j'ai. » — « Certes, sire,
je n'en crois rien. » La dame se mit à chanter, pour
réjouir la compagnie, la chanson : Chascans se doit
esbaudir. . . Tous répondirent en chœur, tandis que
les serviteurs servaient honorablement les mets. Quand
les tables furent ôtées, la dame de Faiel donna le
signal de la danse :
3863 Madame de Faiel s'esmut
Et d'entre les rens se leva
Et prist entour soy sa et la
LE CHATELAIN DE COUCI 20g
Par les mains clames, chevaliers,
Pour caroller, et dist premiers
Une chanson de sentement...
Les jongleurs jouaient, de leur côté, de divers
instruments : cors, timbres, tambours, etc. Il y avait
aussi des jeux de singes et d'ours. Bref, des fêtes très
agréables, qui durèrent pendant trois jours. Mais le
cbàtelain eût mieux fait de ne pas pousser un soupir
le premier de ces trois jours.
En effet, pour en avoir le cœur net, la dame,
curieuse et jalouse, fit suivre, par un espion, le châ-
telain de Couci jusqu'à ce qu'elle fût convaincue qu'il
allait la nuit à Faiel. L'ayant appris, elle voulut
s'en venger : a Je m'en ferais, dit-elle, plutôt
mourir que le bon seigneur de Faiel ne sût à quoi
s'en tenir. » Un jour que ce bon seigneur était chez
elle, de passage, elle lui raconta les faits.
D'abord, le sire de Faiel hésita à croire qu'il était
trompé. Mais, pour en avoir, à son tour, le cœur net,
il annonça à sa femme, comme on a fait, en pareil
cas, dans tous les temps, une absence de huit jours,
sous prétexte de « marier un homme de son
lignage ». Puis il s'ouvrit à son écuyer, nommé
Gobert : « Quand je saurai ce qui en est, lui dit-il ;
si je trouve le châtelain, qu'en ferais-je ? Conseil-
lez-moi, je vous prie. » — « Sire, répondit l'écuyer,
si j'étais à votre place, je ne me contenterais pas des
apparences. Je verrais d'abord s'il vient seul, et puis
je m'arrangerais pour le prendre en flagrant délit, lui
et madame.
2 10 LA SOClETt; FRANÇAISE AD XIII SIKCLE
4339 Iluec les porrés vous blâmer. ..
La orrés vous que il dira...
Mais nullement ne l'o:iés...
Riches esl ei Mon parentés,
Est et troj) vaillant, ce savés.
On doit garder au conmenchier
G'on puist eschiver encombrier*. »
Un soir, le sire de Faiel et Gobert, qui guettaient
hors du jardin, virent entrer quelqu'un la nuit. Sûrs
de leur fait, la fois suivante, au moment où le châtelain
approchait, ils frappèrent avant lui à la porte ; on leur
ouvrit; ils entrèrent ; et le châtelain, en arrivant, se
trouva en face d'eux. Mais il ne perdit pas son sang-
froid. » Tout ceci, dit-il tranquillement, ne concerne
en rien votre femme : pas de scandale sans raison ;
c'est votre demoiselle que j'aime. »
4629 « Par Dieu, Gobert, je n'ai paour
Ne de vous, ne de vo signour...
Il h longtemps que j'ai amée
damoiselle a celée **.
Si venoie parler a li. »
« Il est vrai, dit Isabelle (c'était le nom de la cham-
brière) : et vous y viendrez encore, ici ou ailleurs (car
je sais très bien où aller), si monseigneur ou madame,
qui n'a rien su de nos affaires, me donnent congé
demain. » Cependant la dame apparaît, dans le
désordre simulé d'un réveil en sursaut, proteste,
pleure et s'indigne de la vie. « laide et vilaine », que
sa chambrière a menée, si longtemps, à son insu. Le
* Ne le tuez pas... ; on doit prendre cranle au commencement,
pour éviter les ennuis ». — ** en secret.
LE CHATELAIN DE COUCI 211
bon sire est ébranlé : « Ne sais que penser ne que
dire... » Il ordonne enfin au châtelain de filer avec
Isabelle. Mais Gobert l'en détourne encore : « Elle
est gentil femme, dit-il, et cousine de madame ' ; ce
serait la déshonorer ; vous vous en débarrasserez dis-
crètement dans les huit jours, sans qu'on en parle. »
« Ainsi soit-il », répond le sire: « mais vous, châte-
lain, jurez-moi que ma femme est innocente. » Le
châtelain jure et s'en va, très gêné, sans prendre congé
de personne.
Il s'en va avec Gobert, qui l'accompagne jusqu'à
Saint-Quentin. Mais Gobert, qui n'a agi jusque-là que
pour arrêter, gêner et apaiser son seigneur, le trahit
alors nettement ; il fait confidence au châtelain de tout
ce qu'il a appris, les soupçons du sire deFaiel et l'ori-
gine de ces soupçons. Là-dessus, le châtelain le
charge de recommander au mari de ne pas battre sa
femme, sous peine de guerre ouverte. « De guerres
viennent grands malheurs », observe prudemment
Gobert; et, de retour à Faiel, il conseille, en effet,
au seigneur, qui continuait à faire des scènes à sa
« maisnie », de se coucher au plus tôt.
Les jours suivants, la porte du jardin fut murée et
Isabelle renvoyée.
Le châtelain, de son côté, ne pensait plus qu'à se
venger « honnêtement » de la clame qui, par envie, lui
i. Les riches gentilshommes de ce temps étaient entourés
d'une domesticité noble, de parents pauvres. Gobert lui-même
était parent du sire de Faiel, comme il s'en souvint à propos au
moment d'être pendu (p. 218).
212 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
avait fait tant de tort. Il s'avisa d'un tour cruel. Le
mari de cette dame, un très bon chevalier, était allé
aux joutes, qu'il aimait beaucoup. Le châtelain, un
beau soir, vint demander L'hospitalité à son manoir.
La dame le reçut de son mieux, car elle avait du goût
pour lui. Il ne l'ignorait pas et lui fit des avances.
(f Avoil châtelain, lui dit-elle ; croyez- vous que je ne
sache pas où vous aimez? l'huisset du jardin le sait
bien. » Il pâlit, mais, ferme en son dessein: « Ma-
dame, répondit il. cet amour-là ne vaut pas qu'on en
parle; il s'agit d'une chambrière, et cela n'a pas
d'importance :
5no Ce n'est mie chose si chiere
De quoi on doie faire conte... >■>
Elle consentit enfin à lui donner, en gage d'amour,
un « couvre-chef » brodé d"or. De pareils dons
étaient les premiers pas d'usage avant la reddition
finale.
Mais revenons à Faiel. La dame, privée d'Isabelle,
rêvait d'utiliser Gobert. Celui-ci, qui, paraît-il, avait
été jadis au service du châtelain (ce qui explique un
peu sa conduite), en fit d'abord le plus vif éloge. La
dame craignait un piège ; mais Gobert, pour provo-
quer sa confiance, lui raconta ce qu'il savait, comme
il avait fait au châtelain ; alors, elle lui dit tout, « non
pas si clair comme il estoit, mais un peu trouble... ».
Gobert offrit ses services. « Traitez-rnoi très mal, lui
dit-il, pour me fournir un prétexte à demander mon
congé ; d'ailleurs monseigneur va vous surveiller de
LE CHATELAIN DE COUCI 210
très près ; il n'ira plus aux tournois; or, moi, durant
la saison des tournois, je ne puis pas ne pas les sui-
vre. Je dirai aussi à monseigneur que le châtelain
insiste pour me prendre à son service, et il consentira
à ce que j'y entre, dans la pensée que, par moi, il
saura ce qui vous concerne ». La dame, ravie, donna
à ce fidèle serviteur une bourse de deniers (qu'il fit
d'abord semblant de refuser) et comme lettres de
créance, des « enseignes » convenues entre elle et le
châtelain. — Dès que le sire de Faiel fut revenu d'in-
specter ses blés et ses terres, la comédie convenue
commença. Gobert, ostensiblement maltraité par la
maîtresse de la maison, prit congé. Comme il l'avait
prévu, il obtint aisément l'autorisation d'entrer au
service du châtelain :
5429 « S'il vous requiert, si le serves...
Car les valés de son pais
Prent on adès plus volentiers
Que les estranges escuiers. »
A quelques jours de là, Gobert était de nouveau
l'écuyer du châtelain qui, le rencontrant à la sortie de
la messe, un jour de joute, l'avait aussitôt « accolé »
et invité à manger.
La première chose que fit, dès lors, le héros du
roman fut d'associer Gobert à sa vengeance préparée
contre celle qui l'avait traîtreusement dénoncé. Et
d'abord, après les joutes, il repassa par le manoir de
cette dame; cette fois il la serra de très près et elle
lui donna rendez-vous aux environs, dans une lande
de bruyère, près des ruines d'un vieux château. Le
2 14 LA SOCIETE FRANÇAISE AI" sme SIÈCLE
>o\v du rendez-vous, il attendit que la dame s'aban-
donnât dans ses bras; alors, au dernier moment, il
se leva et dit ainsi :
"1781 ... « Dame, or eso-ardés.
Il ne demeure pas en vous
Que vostre maris ne soit cous.
A mus li estes de pute fov.
Et pour i tant je vous chastoy
Que jamais ne voelliés mesdire... * »
A ces mots Gobert et Isabelle, qui s'étaient cachés
aux alentours, se montrèrent, pour la plus grande
honte de la coupable. « Il esta regretter, écrivait en
1829 l'honnête éditeur Crapelet, que Fauteur n'ait
pas trouvé une vengeance plus digne du caractère
d'un chevalier français. »
Pendant ce temps-là, la dame de Faiel était tortu-
rée par la jalousie. Car un héraut, qui était venu ap-
porter des nouvelles au château, avait parlé des exploits
que le châtelain avait accomplis aux joutes avec, sur
son heaume, un superbe « cuevre-chief », assurément
le don d'une amie. Mais Gobert dissipa bientôt ses
soupçons l'informant des circonstances de la vengeance
arrangée par le châtelain. « Et maintenant, ajouta-
t— il, il faut songer aux moyens d'amener ici votre
ami. »
Ln jour que le sire de Faiel était absent, le châte-
lain, la tète entourée de bandages, et méconnaissable,
* « Il ne tient pas à vous, Madame, que votre mari ne soit cocu.
A ous lui êtes de mauvaise foi. Et pour cela je vous remontre
que jamais ne médisiez. »
LE CHATELAIN DE COUCI 2 10
fui amené par Gobert au chàleau, et présenté comme
un écuyer blessé au dernier tournoi. Ce tour ayant
réussi, on en inventa d'autres, si bien que les rapports
de la domesticité donnèrent de nouveau l'éveil au mari.
A partir de cette époque, celui-ci redoubla de sévérité ;
il gourmandait continuellement sa femme, sans oser la
battre pourtant, « car elle estoit de grant linage » (v.
6210).
Les entrevues étant désormais impossibles à Faiel,
il fallut trouver autre chose. — Le sire de Faiel et sa
femme étaient sur le point d'aller au pèlerinage de la
Toussaint à Saint-Maur-des-Fossés, le châtelain fit
avertir son amie de s'arrêter à un moulin dont il avait
gagné le meunier. Les pèlerins étaient à cheval (car le
« char » de madame n'était pas en état), avec un seul
écuyer. Avant d'arriver au moulin, il y avait un gué à
passer ; la dame se laissa tomber dans l'eau ; on la
porta, toute trempée, au moulin ; et elle alla se chan-
ger dans la chambre du meunier, où le châtelain l'at-
tendait1.
Enfin le mari trompé s'avisa d'un moyen assez
subtil d'éloigner celui qui troublait son ménage. —
1 dit à sa femme : « J'ai l'intention d'aller en pèleri-
lage outre-mer ; vous croiserez-vous avec moi ? » —
< Ha ! sire, dit-elle, j'y pensais. » Mais elle fit man-
1. Ces stratagèmes ne sont pas de l'invention de l'auteur. Ils
ont traditionnels, et « probablement d'origine orientale ».
oir, à ce sujet, G. Paris, dans ÏHistolre littéraire, XXVIII,
36o.
2l6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE \U XIII0 SIECLE
der aussitôt au châtelain, par Gobert, de venir par-
ler avec elle, sous l'habit d'un de ces merciers am-
bulants « qui portent en tous lieux leur panier à leur
cou ». Le châtelain vint en effet :
6610 Panier quist et solers loiés,
Et boucette d'un burel priés*,
Et un vies chapel deschiré
Et un petit bourdon ferré
Pour soutenir sous son panier,
Si conme il convient a mercier.
En cet équipage il était, vers none**, en vue de la
tour de Faiel lorsqu'il rencontra le seigneur qui s'en
allait à Péronne pour aider une de ses cousines,
laquelle était en procès. Il salua « bonnement » et
« passa outre sans mot dire ». Les gens et la dame du
château marchandèrent sa pacotille, et, comme il fai-
sait mauvais temps, l'invitèrent à coucher, avec la
permission de Madame. L'auteur saisit cette occasion
de proclamer qu'à son avis nul plaisir n'est compa-
rable à l'amour :
68i5 [Car] c'est la chose souveraine
C'on puist souhaidier ne avoir.
Je ne pris rien or ne avoir,
Chastiaus, cités, antre richesse,
Vers amours...
Ne nulz homs n'a plus grant désir
D'estre jolis, gais, envoisi -
Cantans, jouans, rians et liés
Gom cilz qui aime en désirant
Merci, et vit en espérant.
* Il prit un panier et des souliers à liens, une robe de bureau..,
— ** trois heures de l'après-midi.
LE CHATELAIN DE COLCI 2 1 7
Les deux amants s'entendirent pour aller ensemble
en Terre Sainte ; c'était, du reste, lavis de Gobert que
Ton serait plus à son aise pour faire l'amour là-bas
qu'ici. Puisque la dame devait accompagner son mari
en Orient il fut décidé que le châtelain s'arrangerait
pour s'y rendre de son côté. Le roi Richard venait
justement de faire « crier » partout un grand tournoi
en Angleterre ; maints chevaliers du \ermandois se
proposaient de passer la mer pour y prendre part ; et
quelques-uns croyaient savoir que, à la fin du tournoi,
le roi ferait « prêcher la croix ». Ce qui eut lieu, en
effet. A son retour d'Angleterre, le châtelain était
croisé.
Or, c'était bien là-dessus que le sire de Faiel avait
compté. Il n'avait jamais eu l'intention d'aller outre-
mer, pour sa part ; et, s'il l'avait dit, c'était pour que
sa femme conseillât au châtelain de s'engager d'une
manière irrévocable. Désormais, il ne parla plus de
croisade. Un cardinal étant venu prêcher la croix
dans le pays de Yermandois, il déclara tout simple-
ment qu'il était « trop faible », et s'abstint.
Renaut de Couci partit donc seul, en emportant
les tresses que son amie s'était coupées pour les lui
donner dans une dernière entrevue. Il s'embarqua à
Marseille et aborda à Acre. Il ne tarda pas à de\enir
la terreur des Sarrasins, qui le surnommèrent « le
Chevalier qui sur son heaume porte tresses ».Mais, un
jour, il fut frappé, au côté, d'une flèche empoisonnée.
Les médecins le remirent sur pied, en annonçant que
pourtant il n'en reviendrait point. Dans l'espoir
16
2l8 LA SOCIÉTÉ I1;\m USE AI. XIIIe SIÈCLE
de se rétablir, il prit passage sur le premier navire en
partance ; mais, pendant la traversée, il >c sentit mou-
rir. Mors, il ordonna à Gobert de l'ouvrir après sa
mort et de remettre sod cœur à la dame de FaielJ
avec les tresses et une lettre qu'il dicta au dernier
moment. .Lorsqu'il eul scellé cette lettre, il jeta son
-' '-au dans la nier, lit l'éloge de 1 \mour, se confessa
el mourut. — Navrant fut le désespoir de son écuyer
Gobert et de son « garçon » Hideus. — Il fut enterré
à Brindes.
Gobert approche de Faiel pour accomplir les der-
nières volontés du châtelain. Mais voici que, dans un
sentier, il se trouve lace à face avec le seigneur du
lieu. Celui-ci, qui esl désormais au courant de toutes
les machinations passées de son ancien écuyer, le
saisit et le menace :
7901 ... « Trop estes osés
Quant vous en mon païs venés
Qui tant m'avés fait deshonnour
Entre vous et vostre signour...
Je vous penderai de mes mains... »
— « Sire, ne \ou- esmouvés mie...
Si n'estoil pas La coupe moic*.
El <i sui ge, ou que je soie,
Biau dons sires, de \o lin;<_
Gobert n'évite d'être pendu qu'eu livrant sur-lj
champ le coffret qui contenait les tresses, le cœur cl
la lettre de son maître.
Ce n'était pas ma faute.
LE CHATELAIN DE COUCI 210
Rentré chez lui, le sire de Faiel ordonna à son cui-
sinier d'apprêter pour le souper un coulis de gélines
et de chapons, et un autre de même apparence « avec
■ce cœur, que tu serviras à Madame seulement ». Au
souper, la dame loua la viande qui lui avait été servie :
802g Et dist : « Pourquoy et conment
ÎN'en atome nos queus* souvent.'... »
— ce Dame, n'aies nule merveille
S'elle est bonne, que sa pareille
Ne'poroit on mie trouver...
Car vous en ce mes cy mengastes
Le cuer qu'el mont** le mieus amastes.
C'est du chastelain de Goucy
Dont on vous servit ore cy. ..
Vous l'amastes en son vivant...
Et pour un poy moi revengier
Vous ai ge fait son cuer mengier. »
Lorsque la dame eut vu la lettre, les tresses et le
coiïret, elle vit bien que c'était vrai :
8080 « Par Dieu, sire, ce poise my.
Et puisqu'il est si faitement
Je vous atïîe certainement
Qu'a nul jour mes ne mengeray... »
Ne demoura gaires après
Qu'elle pria a Dieu merci
Et l'ame del corps s'emparty.
Le sire de Faiel la fit enterrer honorablement, car
il craignait la vengeance de sa famille ; puis il alla
outre-mer, et mourut dans la tristesse.
Conclusion. Les vrais amants dont nous avons
* notre cuisinier. — **au monde.
2 20 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
raconté l'histoire lurent de parfaits modèles. Hélas ï
tous ne sont pas ainsi :
8177 Une manière y a de gent.
S'il voient dame ou damoiselle,
Tantost leur lance une estincelle
Telle qu'il sont en .1. esrour*.
Lors font celui samblant d'amour
Qui a tous temps doive durer,
Et dont s'il n'i pueent trouver
Belle réponse ou douch samblant,
Leur cuers en est tournés atant.
Cil sont sans bien, sans loiauté ;
Car, quant il n'ont leur volenté,
Leur mauvais cuers les met en ire,
Si qu'il se painent de mesdire...
Ceus tient Amours a anemis '.
C'est en l'honneur d'une « dame gente » que l'au-
teur, « pris » par Amour « en son service », a rimé
ce roman-ci,
8228 Et mon non rimerai ausv
Si c'on ne s'en percevera
Qui l'engien trouver ne sara,
J'en sui certain...
On a cru, d'abord, que l'auteur avait voulu dire
qu'il s'appelait Jean Certain. Puis, de nos jours, on
- est aperçu que V « engin » en question était dissi-
mulé plutôt dans les quatorze derniers vers. Les pre-
désir ardent.
1. Passage très altéré dans le ms. qui a servi pour l'éditior
corrigé ici d'après le ms. Asbburnham.
LE CHATELAIN DE COUCI 221
mières lettres de ces vers, lus en acrostiche, donnent,
en effet, un prénom : Jacemes (qui est Jakemes ou
Jakemon), et un nom propre : Makesep dans l'un des
•deux manuscrits, Sakesep dans l'autre1.
i. G. Paris, après avoir adopté et popularisé la forme « Sake-
sep » (Histoire littéraire, XXVIII, p. 353 et suiv.), n'était pas
loin, paraît-il, d'admettre en ces derniers temps que l'acros-
tiche final devait être déchiffré « Sakès », en laissant de côté les
deux derniers vers (Communication de M. G. Raynaud). Le
meilleur des deux manuscrits donnerait, en ce cas, « Makès ».
LA CHATELAINE DE VERGI
« Lo Chastelainp de 1 ergi, poème charmant et délicat,
un des joyaux de la littérature française du moyen âge
dans la seconde moitié du xin" siècle, a, jusqu'à la fin du
xyiii" siècle, conservé sa vogue en France et à l'étranger,
sous des formes multiples et souvent renouvelées. »
Ainsi s'exprime M. G. Ravnaud, qui a donné de ce poème
une excellente édition dans la Romania, t. XXI (1892),
p. i4o, d'après huit manuscrits du xme et du xivp siècles1,
dont sept sont conservés à Paris et un à Berlin 2.
C'est le récit d'une aventure arrivée à la cour ducale
de Bourgogne, où, dans la seconde moitié du xme et au
commencement du xive siècle, il y eut plus d'une aven-
ture galante. Les principaux personnages sont un duc et
une duchesse de Bourgogne, qui ne sont pas autrement
désignés, une châtelaine de ^ergi, nièce du duc, et
l'amant de cette dame. Or il y a eu avant 1288 (date
certaine d'un manuscrit du poème s) deux dames
1. 11 existe en outre sept manuscrit* du W- ou du xvie siècles,
2. Vient de paraître : The Châtelaine de Yergi. A i3th cen-
lury french romance, traduit en anglais par A. Kemp-W elch,-
illustré d'après un noire contemporain, avec une introduction
de L. Brandin (London, D. Nutt, igo3, in-18). — Le texte est
celui de M. G. Raynaud. L'introduction n'ajoute rien à ce que
l'on savait.
3. Bibl. nat., fr. ?>~ô (anc. 6987).
LA CHATELAINE DE VERGI 2 23
de Vergi qui ont été nièces d'un duc de Bourgogne;
mais il parait évident qu'il s'agit de la dernière, Laure
de Lorraine, nièce (à la mode de Bretagne) du duc
Hugues IV, laquelle fut mariée en secondes noces à Guil-
laume de Vergi, sénéchal de Bourgogne, entre 1209 et
1267. La duchesse serait donc Béatrice de Champagne,
femme du duc Hugues IV depuis 1208.
On a dit que la Chastelaine de Vergi était « un véri-
table roman à clé ». Peut-être. Il faut considérer pour-
tant que, en ce cas. Fauteur aurait pris avec l'histoire des
libertés très grandes. En effet, il fait mourir en même
temps la châtelaine, dont la mort est la péripétie carac-
téristique du poème, et la duchesse (celle-ci par les mains
de son mari), puis le duc en Terre Sainte. Mais si le duc
Hugues IV, après s'être croisé avec Louis IX, est mort
en effet au retour d'un pèlerinage à Saint-Jacques-de-
Compostelleen 1272, sa femme, Béatrice de Champagne,
n'est décédée qu'en 1290. Et quant à Laure de Lorraine,
elle vivait encore en 1281. Ainsi, pour « dramatiser »
l'aventure réelle dont Laure aurait été l'héroïne, l'auteur
se serait permis de faire tuer par le duc, à la suite de la
mort d'une nièce, qui, en fait, lui survécut au moins
neuf ans, sa propre femme qui, en fait, lui survécut
vingt trois ans !
Si la Chastelaine de Vergi est un roman à clé, il faut
admettre que l'auteur n'a pas craint de le publier du
vivant de la personne qui y joue le rôle le plus déplai-
sant, puisque le roman a été certainement composé en
1288 au plus tard (date de l'un des manuscrits} tandis
que Béatrice de Champagne vivait encore sept ans après.
<■'• Le poète, explique M. G. Baynaud, n'avait pas de mé-
nagements à garder vis-à-vis d'elle » ; car, dès la dispa-
ition d'Hugues IV, « n'étant pas en bons termes avec son
jeau-fils, le nouveau duc Bobert II, elle s'était retirée à
'Isle-sur-Montréal, où elle vécut jusqu'à sa mort ». Mais
1 ne paraît pas possible à M. G. Raynaud de croire que
224 LA SOCIETK FRANÇAISE AL" XIII SIECLE
la publication du roman ait eu lieu avant le décès des
autres intéressés, notamment du duc (12-2) et de Laure
(vers 1282). C'est pour ces motifs qu'il place la date de
la composition « entre 1282 et 1288 ». On voit par là
que la première de ces deux limites chronologiques est
tout à fait conjecturale. — Ajoutons que l'historiette
de\ait être surtout désagréable au Châtelain de Yergi, le
mari trompé. C'est donc la mort de Guillaume de Yergi,
plutôt que celle de Laure, qui fournit le terme à partir
duquel on pourrait considérer que la publication du
roman serait devenue acceptable. D'après les historiens
de sa maison, Guillaume de "N ergi est mort en 12721.
La date de la composition reste, en somme, très incer-
taine, et rien ne prouve que l'auteur ait visé les per-
sonnages réels dont il a. assez indiscrètement, emplové
les noms 2.
L'éditeur a très bien dit, par ailleurs : « Rien dans
le roman ne peut aider à découvrir quel en est l'auteur.
Seules quelques rimes, noyées au milieu de nombreux
1. Ce n'est donc pas de lui qu'il s'agit dans un mémoire
conservé à YArchivio di Stato de Sienne et publié par E. Ca-
sanova dans le Rulleltino Senese di storia patria, IX (1902) :
« C'est li argens et les lettres que li sires de Ai ergi a receu et
a heu, liquels argens et lesqueles lettres estoient Renaut Barbo
et sire Riche Dieutegart. » Ce mémoire est daté de 1278.
2. Ilya lieu de croire que le roman (perdu) dont le sujet
était l'amour de Morice de Craon pour la vicomtesse de Beau-
mont mettait également en scène des personnages vnants, dans
des postures qui ne pouvaient manquer d'être désagréables à
leurs familles. G. Paris s'en est étonné : « Dans ce milieu cour-
tois et galant, la première condition imposée à l'expression poé-
tique de l'amour était le secret le plus absolu sur la dame mise
en cause; comment supposer qu'un poète français, contemporain
de Morice de Craon, du vicomte de Beaumont et de sa femme,
ait tranquillement rimé et récité cette historiette scandaleuse? »
([iomania, i8g4, p. 472). Mais ces choses-là étaient possibles :
LA CHATELAINE DE VERGI 225
vers qui appartiennent au dialecte de l'Ile-de-France,
semblent indiquer que le poème a dû être écrit par un
Bourguignon dont la langue était fortement influencée
de français proprement dit1. »
La dame de \ergi en Bourgogne2 aimait un che-
valier preux et hardi. Comme elle était mariée, ils
se voyaient en secret : à certains jours convenus, le
chevalier se cachait près du château de Vergi ; et s'il
voyait le petit chien de son amie se promener dans le
verger, cela signifiait qu'elle était seule. Personne
n'était dans le confidence : la dame de Vergi n'avait
donné son amour qu'à condition que nul n'en saurait
jamais rien.
Le chevalier était au duc de Bourgogne et fré-
quentait sa cour. Or, il arriva que la duchesse s'éprit
de lui et le lui laissa voir :
lorsque parut cette Chastelaine de Vergi qui semblait la dési-
gner, la duchesse Béatrice de Bourgogne vivait encore ; il y avait
un Archambaut de Bourbon lorsque le roman de Flamenca fut
publié.
i. E. Petit (Histoire des ducs de Bourgogne de la race capé-
tienne, V(i8g,4), P- 12^) a émis l'hypothèse, gratuite, que l'au-
teur de la Chastelaine de Vergi, ayant visé « certainement » la
duchesse Béatrice, doit être « cherché dans l'entourage de Per-
rin d'Angecourt, poète et chansonnier », qui fut au service des
petits-enfants du duc Hugues, issus de son premier lit et fort hos-
tiles à Béatrice.
2. Vergy, cne de Beulle, con de Gevrey (Côte-d'Or).
226 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XIIIe SIÈCLE
60 « Sire, vous estes biaus et preus
Ce dient tuit, la Dieu merci :
Si avrïez bien deservi
D'avoir amie en si haut leu
Qu'en eussiez honor et preu...
Dites moi se vous savez ore
Se je vous ai m'amor donée,
Qui sui haute dame honorée. »
Le chevalier, très embarrassé, répondit :
88 « Madame, je ne le sai pas ;
Mes je voudroie vostre amor
Avoir par bien et par honor.
Mes de celc amor Dieus me gart
Qu'a moi n'a vous tort celé part
Ou la honte mon seignor gise ;
Qu'a nul fuer ne a unie guise
N'en prendroie tel mesprison
Com de fere tel desreson
Si vilaine et si desloial
Vers mon droit seignor natural. »
— « Fi ! », fet celc qui tu marie,
« Dans musars, et qui vous en prie ? »
La duchesse, outrée de cet affront, ne pensa plus
qu'à s'en venger. Elle raconta au duc, son mari.
qu'il nourrissait un traître à sa cour ; que ce traître
(elle nomma le chevalier) avait osé solliciter son
amour, en disant qu'il y pensait depuis longtemps ;
et peut-être, en effet, qu'il y pensait depuis long-
temps, puisqu'on ne lui connaissait pas d'amie. Le
duc n'en dormit pas de la nuit ; et, le lendemain
matin, il accabla le chevalier de reproches, sans lui
cacher le motif de sa colère :
LA CHÂTELAINE DE VERGI 227
170 « Issiez errant hors de ma terre !
Quar je vous en congie sanz doute,
Et la vous vé et desfent toute ;
Si n'i entrez ne tant ne quant,
Que, se je dès or en avant
Vous i pooie fere prendre,
Sachiez, je vous feroie pendre ! »
Le chevalier nie; le duc est ébranlé. «Jurez-moi,
dit le duc, de me dire ce que je vous demanderai, et
je vous croirai.» L'autre jure, car, outre le déplaisir
qu'il éprouve d'être accusé à tort, il craint l'exil qui
le priverait de ses rendez-vous à Vergi. « Or donc, ré-
plique le duc, vous êtes assurément amoureux, cela
se voit à votre air ; mais de qui, sinon de ma femme?
faites-moi savoir où vous aimez. » Le chevalier se trouve
ainsi pris entre la promesse de discrétion qu'il fit
jadis à son amie et le serment qu'il vient de prêter.
L' « eau du cœur » lui vient aux yeux de l'angoisse
qu'il en éprouve. Alors le duc :
3 16 « Bien voi que ne vous fiez pas
En moi tant com vous devriiez.
Guidiez vous, se vous me disiez
Vostre conseil celéement,
Que jel deïsse a mile gent ?
Je me leroie avant sanz faute
Trere les denz l'un avant l'autre. »
Ses protestations sont si fortes que le chevalier
cède enfin, en pleurant :
34i « Sire, jel vous dirai ainsi :
J'aim vostre nièce de Yergi
Et ele moi, tant c'on puet plus. »
2 28 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIII0 SIECLE
Et il lui raconte tout. Mais le duc veut voir de
ses yeux. Le soir même, il accompagne à son ren-
dez-vous l'ami de la châtelaine. Il voit le manège du
petit chien. Caché derrière un arbre, il assiste aux
premières effusions de sa nièce et du chevalier. Il ne
peut douter davantage ; et il est enchanté, car il voit
bien que sa femme en a menti. La nuit s'écoule,
trop courte au gré des amants. Le duc assiste encore
à leurs adieux. Sur le chemin du retour, il assure
son vassal qu'il est pleinement convaincu et, de nou-
veau, qu'il gardera le secret.
Ce jour-là, au «mengier», le duc fit au chevalier
le plus excellent accueil. Au point que la duchesse,
étonnée, se leva de table, et s'en alla, prétextant une
migraine. Après le repas, elle reçut la visite de son
mari, qui lui dit : « Ma douce amie, je ne crois plus
un seul mot de ce que vous m'avez raconté au sujet
de ce galant homme.
544 Ainz sai bien qu'il en est toz quites,
N'onques ne penssa de ce fere,
Tant ai apris de son afere ;
Si ne m'en enquerez ja plus. »
Ces paroles excitèrent au plus haut point le dépit et
la curiosité de la dame. La nuit suivante, elle s'ar-
rangea pour tout savoir. Aux premières caresses du
duc, elle dit : « Vous ne m'aimez point. » « Et
pourquoi ? » demanda le duc.
586 — « Ja me déistes par ma foi...
Que je ne fusse si osée
Que je vous enquérisse rien
De ce que or savez vous bien ».
LA CHATELAINE DE VERGI 229
— « De qoi, suer, savez vous, por Dé ? »
— « De ce que cil vous a conté »,
Fet elle, « mençonge et arvoire*,
Qu'il vous a fet pensser et croire.
Mes de ce savoir ne me chaut... »
Moi, je vous ai toujours tout dit; vous, vous me
cachez vos pensers ; je n'aurai, plus confiance en
vous. » Elle pleure, elle soupire. « Ma bêle suer », dit
le duc,
616 Sachiez que je ne puis pas dire
Ce que volez que je vous die
Sanz fere trop grant vilonie. »
Elle repartit aussitôt :
620 « Sire, si ne m'en dites pas,
Quar je voi bien a cel samblant
Qu'en moi ne vous fiez pas tant
Que celaisse vostre conseil ;
Et sachiez que moût me merveil :
Aine n'oïstes grant ne petit
Conseil que vous m'eussiez dit,
Dont descouvers fussiez par moi... »
Là-dessus, le duc embrasse sa femme et « ne se
peut tenir » de lui tout dire. 11 lui raconte tout, mais
sous menace de mort, au cas où elle bavarderait à
son tour.
La duchesse, très offensée d'avoir été dédaignée
pour une personne de condition plus basse que la
sienne, est résolue à se venger. Elle attend pour cela
illusion, vision.
200 LA SOCIETE FRANÇAISE AT XIII SIECLE
la cour plénière de la Pentecôte où « toutes les darnes
de la terre» de Bourgogne, et la châtelaine de Vergi
entre autres, devaient venir, suivant l'usage. Lors-
qu'elle vit sa rivale, le sang lui frémit; mais elle prit
sur elle de la recevoir mieux que jamais, pour choi-
sir le moment de la frapper au cœur. — Quand les
tables furent ôtées, la duchesse emmena les dames
dans sa chambre, pour qu'elles séparassent tranquil-
lement, en attendant les caroles. — Là, elle féli-
cite tout à coup, « comme par jeu », la châtelaine
de Vergi de son « acointement » avec un ami, « bel
et preux ». et aussi de son adresse à dresser les
petits chiens.
■jio « Je ne sai quel acointement
A ous penssez, Madame, por voir,
Que talent n'ai d'ami avoir
Qui ne soit del tout a l'onor
El de moi et de mon seignor. »
— ■< Je l'otroi bien », dit la duchesse,
Mais vous estes bone meslress
Qui avez apris le meslier
Du petil chienet afetier*. »
Les dames, qui n'ont pas compris, s'en vont dan-
ser. Mais la châtelaine, qui a compris, s'enferme
dans une garde-robe, et se lamente: c'est son ami
qui l'a trahie: s'il la trahie, c'est qu'il nel'aime plus
et qu'il aime la duchesse.
7^6 « Douz Dieus, et je l'amoie tant
Comme riens peûst autre amer,
Qu'aillors ne pooie jx
* De dresser le petit cliicn.
LA CHATELAINE DE VERGI 201
Nis* une eure ne jor ne nuit.
Quar c'ert ma joie et mon déduit,
C'ert mes delis, c'ert mes depors,
C'ert mes solaz, c'ert mes confors.
Comment a lui me contenoie
De pensser, quant je nel veoie !
Ha ! amis, dont est ce venu ?
Que poez estre devenu
Quant vers moi avez esté faus ?...
Plus vous amoie la moitié...
Que ne fesoie moi meïsmes...
Quar vous estiiez ma richece
Et ma santez et ma leece **,
]\e riens grever ne me peust
Tant corn mes las cuers seiVt
Que li vostres de riens m'amast. ..
Ha ! fine amor ! et qui penssast
Que cist i'eïst vers moi desroi ***
Qui disoit, quant il ert o moi
Et je fesoie mon pooir
De i'ere trestout son voloir,
Qu'il ert toz miens, et a sa dame
Me tenoit et de cors et d'ame.
Et le disoit si doucement
Que le creoie vraiement,
fie je ne penssaisse a nul fuer
Qu'il peûst trover en son cuer
Envers moi corouz ne haine
Por duchoise ne por roïne...
De lui me penssoie autressi
Qu'il se tenoit a mon ami
Toute sa vie et sou eage,
Quar bien connois a mon corage
S'avant morust, que tant l'amaisse
Que après lui petit duraisse...
Ne puis vivre ne je ne vueil ;
De ma vie ne me plest point,
Ainz pri Dieu que la mort me doinst,
* Même. — **joie. — *** faute, crime.
232 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE VU XIIIe SIECLE
Et que, tout ausi vraiement
Com je ai amé leaument
Celui qui ce m'a porchacié,
Ait de l'ame de moi pitié,
Et a celui qui a son tort
M'a trahie et livrée a mort
Doinst honor, et je li pardon ;
Ae ma mort n'est se douce non*,
Ce m'est avis, quant de lui \ient.
Et quant de s'amor nie sovient,
Por lui morir ne m'est pas painc. »
Après ce long monologue (qui est ici fort abrégé),
elle tombe pâmée, et meurt, en disant: «A Dieu
N"ii> commant, douz amis », cependant crue son ami,
qui ne se doute de rien, « danse et baie » dans la
grand' salle. Enfin on remarque son absence, et le
chevalier la découvre, dans la garde-robe, pâle et
roidie. Lne pucelle, qui, sans être vue, avait entendu
les plaintes suprêmes, dit: « Elle e-t morte, à cause
de son ami et d'une histoire de petit chien, dont
Madame l'avait raillée. » « Hélas ! s'écrie le cheva-
lier, je lai tuée; mais je me ferai justice » ; et il se
perce le cœur d'une épée qu'il a décrochée d'un « es-
puer» ** (v. 900).
La pucelle, épouvantée de ce massacre, s'enfuit et
dit tout au duc. Le duc arrache l'épée du cœur de
l'amoureux indiscret et marche droit à sa femme, en
pleine fête, et la tue. On enterra les trois cadavres le
* La mort m'est douce... — ** Pas d'autre exemple de ce mot,
que Godefrov traduit par «pieu, poteau » (?) et A. Kemp-
W elcli par intil (clou).
LA CHATELAINE DE VERG1 233
lendemain. Le duc se fît Templier : jamais on ne le
vit plus rire. — Apprenez par là à vous taire :
0,55 Et par cest example doit l'en
S'amor celer par si grant sen
C'on ait toz jors en remembrance
Que li descouvrirs riens n'avance
Et_li celers en toz poins vaut.
l7
LA COMTESSE D'ANJOU
Le roman de la Comtesse d'Anjou a été conservé dans
deux manuscrits, un du xive siècle (n° Z|53 1 des nou-
velles acquisitions du fonds français de la Bibliothèque
nationale), et un du xv* siècle (n° -63 du fonds fran-
çais de la même Bibliothèque).
L'auteur s'est nommé à la fin, dans une énigme en
deux vers dont il déclare lui-même, avec raison, que la
« soubtilleté » n'est pas grande :
Je n'ai pas mont hanté tel chose,
Ainz pesche au mail l'art, qui enclose
N'est pas en moi. ..
Il s'appelait donc Jehan Maillait. Comme le second
des deux vers de l'énigme est défiguré dans le manuscrit
du xve siècle, on a supposé, tant que ce manuscrit fut
le seul connu, que le mot de l'énigme était Alart Pcs-
cholte ou Peschanté, ou Jehan Alart.
L'Histoire littéraire ne sait rien, d'ailleurs, sur la bio-
graphie de Jehan Maillart. — Cependant >i mestre Jehan
Maillait » est cité au nombre des notaires de l'hôtel du
roi dans f « Ordenance de l'ostel Philippe, rov de France
et de Navarre qui ores est. faite au Bois de '^ incienes ».
en décembre i3i6 (E. Bou tarie, Actes du Parlement de
Paris, II, p. 147, col. 1), et nous serions en mesure
d'indiquer quelques dates de la carrière de ce personnage,
qui fut un des principaux fonctionnaires de la Chancelle-
LA COMTESSE d'aNJOU 235
rie de France au temps de Philippe le Bel L Mais Jehan
Maillart, le notaire, est-il le même que son contempo-
rain, Jehan Maillart, l'écrivain ? C'est possible, et même
probable, car Maillart, l'écrivain, fut en relations avec
des gens que Maillart, le notaire, connaissait certai-
nement 2.
Jehan Maillart dit, dans la Comtesse d' 'Anjou, qu'il a
composé son ouvrage à la demande de feu Pierre de
Chambli, seigneur de \ iarmes 3, «le preudom a la liée
chiere », et que c'est au fils de cet amateur éclairé qu'il
offre le fruit de ses veilles « en cette présente année, l'an
de l'Incarnation i3i6 ». Il ajoute qu'il a dû, pour en
venir à bout, s'y reprendre à plusieurs fois, ayant à en-
tendre ailleurs, c'est-à-dire autre chose à faire. — Notaire
ou non, il exerçait donc un autre métier que celui de
ménestrel.
C'est le seigneur de \ iarmes lui-même qui avait ra-
conté à notre homme l'histoire de « La comtesse d'Anjou »
en le priant de la mettre en rimes. Or, ce seigneur est
connu comme un des rares représentants de l'ancienne
noblesse domestique des Capétiens directs qui jouèrent,
à la cour de Philippe le Bel, un rôle considérable. Le
rédacteur de la Chronique dit de Geoflroi de Paris, qui
i. Philippe le Bel avait donné en viager à Jehan Maillart, son
clerc, une maison à Paris, achetée parla Couronne à Pierre de la
(ihapelle, évèque de Toulouse ; cette maison était située « in vico
-ancte Crucis, in loco vocato La Bretonnerie » (Arcli. nat., JJ
.~>3, n° 206). — Jehan Maillart était mort en mars i32Ô (v. st.),
comme il résulte d'une concession de Charles le Bel à ses exé-
cuteurs testamentaires (Ib., JJ 64, n" 4i3).
2. Il est à remarquer, en outre, que l'auteur de la Comtesse
d'Anjou insiste beaucoup sur l'intervention de la cour du roi
dans le différend entre le comte de Bourges et la comtesse de
Chartres. Voir pp. 260-261.
3. \ iarmes, con de Luzarches (Seine-et-Oise).
236 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
était très conservateur, le considère connue un des
plus « vrais » et des plus « termes » conseillers du
roi Philippe l.
L'histoire que le seigneur de A iarmes avait donnée
à rimer à Maillait, il ne l'avait pas inventée. C'est
une très vieille histoire, que l'on croit d'origine bvzan-
tine. Philippe de Beaumanoir, contemporain et compa-
triote de Pierre de Chamhli. en avait déjà traité une
version un peu différente dans son roman de la Mane-
kine-.
La Comtesse d'Anjou est encore inédite: mais des
extraits en ont été publiés par M. G. Paris dans l'His-
toire littéraire de la France, t. XXXI (1893), p. 3i8-35o.
Nous citons d'après le manuscrit le plus ancien, qui est,
en même temps, le meilleur.
C'est après avoir comparé la Comtesse d'Anjou et la Ma-
nekine que nous nous sommes décidé à présenter au lecteur
le premier, plutôt que le second, de ces contes parallèles.
L'auteur de la Comtesse d'Anjou est un écrivain maladroit
et dépourvu de facilité : comme il s'est astreint, d'ailleurs,
à n'emplover que des rimes léonines, c'est-à-dire portant
surdeux syllabes, il s'est condamné à contourner sa pensée
et à cheviller fortement ; cependant, son œuvre est beau-
coup plus intéressante, au point de vue où nous nous pla-
çons, que celle de Beaumanoir, car il s'v trouve, çà et
1. Historiens de la France. XXII. p. loi- — tn arrêt de la
Chambre des comptes révoqua, en février i32i, une partie des
donations faites par Philippe le Bel à Pierre de Chambli « le
preudomme » et à son fils Pierre « le gras » (Chronique pari-
sienne anonyme, dans les Mémoires de la Société de l'histoire de
Paris, XI, p. 55).
2. Voir l'étude de M. H. Suchier sur les variantes de ce
conte dans la préface à son édition de « La Manekine » (GEuvres
poétiques de Ph. de Beaumanoir, [>. p. la Société des Anciens
Textes, t. L [Paris, i884]).
LA COMTESSE d'.OJOU 2^^
là, des scènes assez pittoresques1, tandis que La Mane-
kine, écrite par un jeune homme, est une œuvre tout à
lait banale et conventionnelle2.
Il y a des gens qui s'évertuent à raconter des fa-
bles et des aventures; il y en a qui chantent des pas-
tourelles ou qui disent, sur la vielle, « chansons
royaux et estampies ».
Fol. 4 r° Dansses, notes et baleries,
En leût, en psalterion,
Chascon selonc s'entencion,
Lais d'amour, descors et balades
Pour esbatre ces genz malades...
Ils sont bien reçus en haut lieu, quoiqu'ils ne pré-
tendent qu'à « chasser l'ennui des coeurs » et « ne
lassent rien à l'âme ». Mais les visées de l'auteur sont
i. « Les détails que Jehan Maillart a ajoutés au récit, dit très
Lien YHistoire littéraire (p. 35o), donnent à son œuvre la valeur
d'un document.» Il ne serait pas exact, du reste, d'ajouter, avec
I Histoire littéraire, qu'il y a dans la Comtesse d'Anjou plus
d' ce énumérations et de descriptions de meubles, de vête-
ments, de bijoux et de fêtes » que dans les romans du même
genre. A l'exception de celles qui intéressent la mangeaille, les
descriptions et les énumérations ne sont ni plus nombreuses ni
[dus précises ici qu'ailleurs ; peut-être le sont-elles moins.
L'effroyable verbosité de l'auteur est la seule cause de la lon-
gueur exceptionnelle du roman. Mais il y a, .ça et là, des scènes
« vues», comme la soûlerie de Galopin, la distribution des au-
mônes à Orléans, etc.
2. Ce n'est pas à dire, bien entendu, que Beaumanoir n'eût
pas, dès l'époque où il composa /« Manekine, plus de talent que
238 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE VI XIIIe SIÈCLE
plus haute-. C'esl un moraliste. Mieux vaut, à son'
avis, écouter « choses profitables qui émeuvent le-
cœurs des gens à bien faire » et à « monter en bon-
aes mœurs». Le- «mensonges controuvés» ne va-
lent pas la vérité.
L'aventure qu'il \a raconter est « véritable», quoi-
que « très étrange». La matière en est touchante et
de nature à persuader de «persévérer en bien faire ».
L'auteur la tient d'un prud'homme, digne de foi,
sage, riche, et dont, à la cour de France, la situa-
tion e>t considérable. C'est à la demande de ce per-
Maillart. \ oir, par exemple, le couplet sur la « belle saison »
(La Manekine, v. 2100 et suiv.), le plus banal du momie, el
pourtant réussi :
Ce lu en la douce saison
Que li roussignol ont raWon
De chanter pour le tans joli.
Que li pré sont vert et fleuri
Et li vergié cargie de fruit ;
Que la belle rose est en hruil
Dont les dames font les capiaus
Dont li amant font leur aviau- "
Cascuns oisiaus en son latin
Cante doucement au matin
Pour la saison qui est novelc.
Toute riens adont se révèle...
Li canel les iauwes rechoivent **
Qui en yver erent esparses.
Or keurent karoler ces garces
Beatris. Marot, Marguechon ;
Avoec eles ont RobecLon
Et Colinet el Jehanet.
Puis s'en vont au bos au mutret '"
■lé-irs. profit. — ** Les canaux reçoivent les eaux. — *** Or
courent caroler ces filles.. ; avec elles ont Robechon... : puis s'en
vont au bois au mutuel
LA COMTESSE d'aNJOU 23û
sonnage qu'il a entrepris de « mettre en rimes » l'his-
toire que vous allez entendre.
Jadis vivait un comte d'Anjou et du Maine, très
riche homme, dont les domaines étaient estimés à
cent mille livres tournois ; il faisait très souvent tenir
des tables rondes et des tournois. Son frère était évê-
que d'Orléans. « De nul d'eulx deux ne sai le nom »,
dit l'auteur, qui s'est abstenu aussi de donner un
prénom à son héroïne parce qu'il n'y en avait pas,
vraisemblablement, dans sa «matière)). Ce comte
était veuf, avec une fille qu'il avait fait élever le mieux
du monde. Elle était fort belle, mais, ce qui vaut
mieux encore, sans orgueil, pitoyable aux pauvres,
charitable et très dévote : elle aimait par dessus tout
Dieu et « Sainte Eglise » ; elle allait volontiers « au
moutier». Elle y allait avec sa gouvernante, une
bonne, sage et prude femme qui l'avait nourrie et
enseignée dès sa jeunesse ; et sachez que toutes deux
se tenaient très bien pendant la messe. A la maison,
elles ne se permettaient que des distractions honnê-
tes : tables, échecs, ouvrages de soie.
Un jour que le comte jouait aux échecs avec sa
iille, suivant son habitude, après dîner, — au
moment où il allait perdre la partie, car il n'avait
plus de toute sa «mesnie)), qu'un « roc )) et qu'un
« aufin » — il lui vint subitement une horrible pen-
sée. Le diable la lui inspira. Il fut tenté par la beauté
de son enfant. Il ne regardait plus son jeu. C'est en
vain que la pucelle lui disait :
2 40 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
Fol. 6. — « Monseigneur, traiez ;
Merveille ai que tant delaiez... »
— « Monseigneur, du tout a vous tient ;
En grant pensée vous soustient
Ce roc que perdre vous convient. »
Mais il ne pensait guère à son « roc ». Il répondit
en déclarant brutalement sa criminelle passion. La
pauvre fille, stupéfaite, effrayée, scandalisée, le ser-
monna de son mieux :
Fol. 6 v° « N'avez pas sain entendement...
Pour mourir ne le soufferoie.
Vous trouverez bien autre proie. »
Mais le comte ne voulut rien entendre : il annonça
l'intention d'exiger, par la force, ce qu'on ne voulait
pas lui permettre. Il fallut que la jeune fille fit sem-
blant de consentir, pour obtenir un délai jusqu'au
lendemain.
Tandis que le comte d'Anjou, satisfait de cette
promesse, allait avec ses damoiseaux et ses chevaliers
chasser le héron dans la plaine, la gouvernante rece-
vait les confidences de son élève. Elle lui conseilla de
fuir, par la chambre qui donnait sur le verger, le-
quel verger s'ouvrait lui-même sur une forêt antique,
« haute et drue ». La « comtesse » éloigna ses demoi-
selles en feignant d'être indisposée :
Fol. 8 r° « En celle guarde robe la,
Fet elle, mon lit me ferez,
Et erraument mi coucherez ;
Car .1. trop grant frichon sent ;
Et se Rostre Sire consent
LA COMTESSE D'ANJOU 2/Jl
Que je puisse un petit suer
Garie serai sans muer,
Que ja n'en serai es liiens
Ne es mainz des fusiciens
Qui une grant chose en feroient,
Se ce tantet de mal savoient*. »
Les servantes disposent aussitôt, pour la nuit, l'ap-
partement désigné.
Isnelement le lit atornent.
Couvertures y ot moût fines
De vair et de gris et d'ermines ;
Riches orilliers, coustes pointes
Entailliez, belles et cointes,
Custodes et coissins et sarges
Et tapiz ouvrez granz et larges
Si corn il affiert a contesse...
Le soir, la comtesse et sa « maîtresse» s'enferment
en coulant barre et verronx. Puis, elles pensent à
emporter quelque argent, car « ceux qui n'ont pas
appris, de bonne heure, la pauvreté, sont trop gênés,
lorsqu'ils se trouvent, tout-à-coup, dépourvus1». —
La « bonne dame » savait une huche où l'on avait serré
de Tor, de l'argent et des pierres précieuses. Elle prit
ce qui leur serait nécessaire. Mais elle ne s'embarras-
sèrent pas de «robes », car il fallait qu'elles allassent
à pied, elles qui avaient l'habitude de voyager en
« Je serai guérie sans tomber entre les mains des médecins,
cpii en feraient toute une affaire s'ils étaient au courant de ce
malaise. »
i . Le même lieu commun est mieux exprimé dans la Mane-
kine, v. ^700: « Car quant on a esté a aise — Plus anuie après li
mescliiés — ■ Et moût plus est a souffrir griés. »
■242 L\ SOCIETE FRANÇAISE Al XIII SIECLE
litière, avec des palefrois harnachés de sambues
et de freins dorés. Elles endossèrent chacune un court
surcot. Et, à la nuit noire, elles s'engagèrent dans la
foret, en passant le pont et les fossés. La comtesse
se lamentait. « Hâtons-nous », disait la m.iîti
Elles coupèrent à travers bois, en se déchirant le
cuir des mains aux ronces et aux églantier-, ^.près
une très longue oraison, la comtesse se mit en quête
d'un refuge: les bêtes sauvages, qui «ont gueules».
l'effrayaient : et elle connaissait d'ailleurs la sa_
du proverbe : il faut manger après les émotions,
[près tous deulx nienger convient. Etant sorties du
bois, elles marchèrent à l'aventure, sous le couvert
des grandes haies. Enfin, pour ne pas descendre à
l'auberge, elles entrèrent chez une vieille femme qui
était seule à l'huis de sa chaumière.
Fol. 12 r" La preude femme le? regarde
Et dist : « Certes, folle musarde
Pleine de dureté seroit
Qui son pain vous remjsenut :
Car, bien sçay, point ne truandés
Combien que mon pain demandez.
Ainz estes, si com je devine.
De grant lieu et de france orine *.
Bien le semble a vostre viaire**
Qui tant est douz et débonnaire...
La vieille offre aux fugitives le pain de sa huche,
qui n'était pas sans paille. — L'auteur du roman
prend texte de cette circonstance pour faire énumé-
* d'origine noble. — ** visage.
LA COMTESSE D ANJOU l[\0
rer complaisamment à l'héroïne les mets plus succu-
lents qu'elle avait coutume de se voir servir naguère.
Il était sans cloute gourmand ; ce passage n'est pas le
*eul où il traite de ce qui concerne la nourriture avec
une compétence et une attention particulières1.
« Lasse dolente !
Tel vie pas apris n'avoie
Quant je chiez mon père mennoie
Mes viandes chieres et fines,
Chapons en rost, oisons, gelines,
Cvnnes, paons, perdris, fezans,
Hérons, butors qui sont plaizans
Et venoisons de maintes guises
A chiens courans par force prises,
Gers, dains, connins", senglers sauvages
Qui habitent en ces boschages,
Et toute bonne venoison.
Poissons ravoie je a foison
Des meilleurs de tout le pais
Esturjons, saumons et plaïs'',
Congres, gournars ■ et grans morues,
Tumbes'', rouges et grans barbues,
Maqueriaus gras et gros mellens,
Et harens frès et espellens,
Sartrese grasses, mullès et solles,
Brèmes et bescues f et molles.
J'avoie de maintes menieres
Poissons d'estans et de rivière...
" lapins. — h plies. — - rougets. — d \ oir le Dictionnaire de
l'ancienne langue française de Godefroy, au mot « Tombe » a .
— e sargues. — f Cf. plus loin « bequès ».
i. Chez l'hôtesse d'Orléans (voir plus loin), les fugitives
doivent se contenter d'eau, de pain, de pois réchauffés et d'ceufs.
L'auteur les en plaint hautement : « Du pain noir et de Tiaue
plate. — Fortune mie ne les flate », etc.
2^4 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
À poivre, a sausse kameline ;
J'avoie lus* en galentine,
Grosses lamproies a ce mesmes,
Bars et carpes, gardons et bresmes,
Appareilliez en autres guises ;
Turtres " ravoie en pastes mises,
Les dars, les vendoises rosties,
En verjus de grain tooillies '',
Et grosses anguilles en paste,
Fol. 12 v° Autre fois rousties en haste,
Et les gros bequès chaudumés c
Si com il sont acoustumez
Des keus qui savent les entantes
De l'atorner. J'avoie tantes''
Que en appelle reversées ;
J'avoie gauffres et oublées,
Gouieres, tartes, flaonciaus,
Pipesfarses a grans monciaus
Pommes d'espices, darioles,
Cresnines, bingnès et ruissoles e.
Si bevoie vins precieus,
Pjment, claré delicieus,
Cvthouaudés f, rosez, florez,
"N ins de Gascoingne colourez,
De Montpellier et de Rochelle,
Vin de Garnace et de Gastelle,
Vin de Biaune et de Saint Poursain,
Que riche gent tiennent pour sain,
D'Auçuerre, d'Anjo, d'Orlenois,
De Gastinois, de Leonnois,
De Biauvoisin, de Saint Jouen,
Touz ceulz n'arai je mais ouen... »
*brochets. — "Ce mot signifie, d'ordinaire, tourterelles; mais
il s'agit ici de poissons. — '' dars et vendoises (poissons d'eau
douce), saucés dans du verjus de grain. — ' Godefroy cite
«une chaudumt'e de beschets », d'après le Ménûgier. — '' M"t
inconnu. — l Pâtisseries diverses. — f vin parfumé au citoual
(zcdoaire), espèce de gingembre.
LA. COMTESSE d'a>JOU 2 45
S'étant remises en route, les fugitives aperçurent
enfin les tours d'Orléans. Elles avisèrent une bonne
femme qui « apportait sa soustenance au marché » et
l'arraisonnèrent pour savoir si elle les voudrait héber-
ger :
Fol. i3 r° « Nous herbergerez vous ennuit?...
Quar nous n'avons serjans ne hommes
Qui viengnent avec nous ensamble,
Et pour ce pas bon ne nous samble
De herbergier en grant hostel ;
Quar aucun penseroit tost el
Que bien, pour ce que sommes seules.
Et moult fet bon mauvaises gueules
Estouper* par sa bonne garde. »
La bonne femme les avertit qu'elles seront très
mal couchées :
« Si n'ai pas, ne vous i fiez,
Dras de lin larges et déliez
Mes de chanvre gros et estrois.
On n'aroit pas .x. sous des trois.
Je n'ai pas couvertures grises
INe vaires a la perche mises
Ne coustes que deux ' »
Mais la maison était sûre et tranquille, et à deux
as de l'église ; les fugitives s'en accommodèrent. Chez
<ie mercier elles achetèrent de quoifaire des ouvrages,
* fermer, boucher.
i. Plus tard, à Orléans, dans des circonstances pareilles, la
omtesse fut hébergée par une femme qui n'avait pas même une
:oute, et qui lui dit : « Mais, se Dieu me garde, il me semble
i — Que ne savez gésir sans coûte. »
2^6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE VU XIIIe SIÈCLE
des soies de toutes les couleurs, des « tavelles »; elles
commandèrent au charpentier les « frainnes » et les
«espées» d'un métier. Et elle commencèrent à vivre
en petites ouvrières, sans autre distraction que les
exercices religieux.
Cependant lecomted'A njou fut profondément affecté
de la disparition de sa fille. C'est en vain crue ses che-
valiers essayèrent de le réconforter en lui prodiguant
les lieux communs de la sagesse mondaine du temps
sur l'impassibilité qui convient aux gens bien né- :
Fol. i5 v> « Quar s'uns homs perdoit tout le monde
Si se doit il ferme tenir...
Il n'afiert pas. ce dit le sage,
Que bonis qui a senz ne raison,
Change chiere en nule saison,
Ne que pour grant bien joie face,
Ne pour grant mal tristesce embrace ;
Ain/ doit tout prendre a une chiere.
N'estes pas homs a qui afîere
A vous ainsi desconforter... »
«La table e-t mise, lui disaient-ils : mangez, et ça
passera. » Mais, accablé de remords, il se laissa mou-
rir de faim. Son frère, l'évêque d'Orléans, le fit en-
terrer honorablement. Par malheur, la nouvelle de
cet événement ne parvint pas jusqu'à la retraite de la
comtesse et de sa gouvernante.
Lu jour d'été, quelque- jeunes fils de bourgeois,
vinrent jouer à la bonde près de chez le< deux ou-
vrière-: avant envoyé l'estuef* dan- leur maison, ils
* le ballon.
LA COMTESSE D1 ANJOU l!\-J
coururent pour le ravoir, et les virent. La beauté
de la plus jeune les frappa. Ils se dirent crue sa vertu
ne serait probablement pas très farouche. L'un
d'eux déclara qu'il donnerait bien « un joyau de
vingt livres » pour en venir à bout. Un autre pro-
mit à la « dame » de la maison des cadeaux si elle
voulait s'entremettre, et, comme elle refusait, s'em-
porta. La bonne femme crut devoir avertir ses pen-
sionnaires du danger qui les menaçait. De leur côté,
elles jugèrent plus prudent de s'en aller. Elles émi-
grèrent, en effet, en pleurant, dans la direction de
Lorris.
A la croix d'un carrefour, un vieux chevalier les
ihorda pour les interroger. La « maîtresse » lui re-
tondit qu'elles étaient très malheureuses, qu'elles
l'étaient pas ce dont elles avaient l'air et qu'elles
cherchaient un refuge. Touché, le vieux gentil-
îomme, qui n'était autre que le châtelain de Lor-
is, les fit conduire à son manoir par deux des ser-
ments qui l'accompagnaient. Mais la dame de Lorris
oensa que l'infortunée comtesse était trop jolie pour
tre honnête : « C'est une musarde, se dit-elle, qui
ait folie pour les hommes.
Veez quel cors et quel viaire...
Alez vous en, ma douce amie...
Quar vous seriez ma mestresse
Et je come une cliamberiere. »
Le châtelain essaye de la rassurer, mais il n'y réus-
t qu'à moitié. Il consent enfin à envoyer ses proté-
240 LA SOCIETE FRANÇAISE AI XIIIe SIECLE
gées chez une pieuse hôtesse de Lorris, où, pour la
troisième fois, elles devraient se contenter d'un lit dé
paille et de pain noir si le bon châtelain ne leur faisait
pas apporter, en cachette, ce soir-là, des viandes et
du vin. — Elles s'installent et recommencent à faire
leurs ouvrages d'or et de soie, comme à Orléans.
La châtelaine apprend bientôt que leur vie, si
« sainte », fait l'admiration de tous. Elle demande à
l'hôtesse ce qu'elle pense de ses pensionnaires, et
notamment de la jeune :
... S'ele est coie ou vilotiere*
Ou bobanciere ou genglaresse**,
Ou vergoigneuse ou menterresse...
« Non, non, dit l'hôtesse; elle est noble; elle nej
peut être vilaine, car elle est « franche et douce enj
« chiere » : et puis, elle travaille bien. » La chàte-l
laine, convaincue, avoue alors à son mari qu'elle a!
eu tort d'être méfiante et décide de s'attacher les deuxn
habiles ouvrières pour enseigner à ses propres filles1
l'art de travailler en soie. On les mande, en consé-!j
quence. pour leur proposer la chose :
Fol. 20 v° « Nous avons ici deus filletes...
Si voudriens qu'elles seiissent
Mestier ou joer se peûssent
A la foiz et esbanier.
Pour ce si vous voulons prier
Que ceens demourer veigniez
Et nos deux filles enseigniez.
Et tant conie ceenz serez
Yostre guaing espargnerez
* tranquille ou coureuse. — ** arrogante ou hâbleuse.
LA COMTESSE d'aNJOI 2^9
Ne riens ne vous convient despendre,
Et fie touz vous ferai deffendre
Que n'orrez vilaine parole. »
Elles acceptèrent, et tout le monde n'eut qu'à s'en
féliciter.
Sur ces entrefaites, le comte de Bourges, qui était
le suzerain du châtelain de Lorris, vint à Lorris,
accompagné dune suite brillante et joyeuse, pour
user de son droit de gîte. Il y eut une réception
magnifique. Par précaution, le bon châtelain avait
relégué les ouvrières dans un réduit écarté, pendant
ces fêtes. Mais la châtelaine commit l'imprudence, au
cours d'un banquet, d'envoyer son écuyer porter dans
une écuelle de bonnes choses aux recluses. Le va-
let qui tranchait devant le comte de Bourges, intri-
gué par ce manège, suivit le porteur d'écuelle et
iperçut la jeune fille, dont la beauté le cloua d'ad-
niration sur la place. Au second service le comte
le Bourges s'étonna que son écuyer ne fut plus là
jour trancher. L'échanson, s'étant mis à la recher-
•he du serviteur négligent, le rencontra qui, revenu
le son extase, descendait l'escalier. Mais tous deux
,emontèrent pour jeter de compagnie un coup d'œil
ur la beauté non pareille que le premier avait dé-
couverte. Ils la contemplèrent longtemps. Lorsqu'ils
evinrent dans la salle du festin, le comte avait été
l'bligé de leur donner des suppléants à tous les deux ;
les apostropha ; et, pour s'excuser, ils dirent ce qui
était passé. — Le comte envoie son chambellan pour
lérifier le fait. Le fait est exact. Alors le comte or-
iS
'J.ÔO LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIIIe SIECLE
donna doter les nappes et de démonter les tables
tout de suite : il n'entendra pas les jongleurs :
Fol. 22 v° « Je vueil \eoir celle- pucelle
Et que touz et toutes la voient,
Et que trestouz tesmoins en soient
Selle est si belle corne il client. »
Le châtelain n'ose s'excuser, et les recluses com-
paraissent, inquiètes et désolées. Aux questions qui
leur sont faites, elles répondent qu'elles sont de pau-
vres femmes qu'un mauvais homme a chassées de leur
domicile. Puis elles se retirent et les tambours don-
nent le signal de la danse.
Mais, comme le comte d'Anjou, comme les jeunes
bourgeois d'Orléans, le comte de Bourges résolut de
posséder la malheureuse fugitive. 11 fait venir le châ-
telain.
Fol. a3 v° ... Moult amiablement l'empoigne
Par le doi et a part le trait...
11 lui confie ses intentions et qu'il compte sur lui,
au besoin sur la châtelaine, pour en informer l'inté-
ressée. Cette proposition porte un coup au digne sei-
gneur, qui est obligé de s'appuyer à une fenêtre,
car son sang n'a fait qu'un tour. Il réplique vive-
ment :
« Ha, dit il, ja Dieu ne place
Que soienz en lieu ne em place
Je, ne ma famé, que tel chose
Soit par nous «lile ne desclose.
Maquerriaus ostre ne savons... »
LA. COMTESSE d'aNJOU 25 1
Le comte, auquel les moyens importent peu,
pourvu qu'il arrive à ses lins, propose alors d'épou-
ser. Et c'est en vain que le châtelain cherche à le
détourner de ce nouveau projet, en lui représen-
tant les obligations de son rang. Il insiste. Il est
agréé, sans que, du reste, la jeune fdle croie devoir
lui révéler sa naissance. Et on passe aussitôt aux pré-
paratifs delà noce. — Le comte commande à son séné-
chal d'acheter « drap de brunette et d'escarlate, d'or,
de soie et de tartaire», des fourrures, une voiture
à cinq chevaux, «d'or, d'azur et de sinople », des
palefrois d'Angleterre, d'Allemagne et de Hongrie,
sambues, oreillers, coûtes pointes, lorrains dorés et
émaillés. Les cadeaux de noce sont faits. La noce est
célébrée. Le repas de noces suit.
Fol. 20 r° Les chevaliers vont par la feste.
Chascun ot chapel en sa teste
Et mantel d'or forrez d'ermines
Dont au soir .oient les saisines...
On entendit sonner les trompes, bruire les « na-
caires »*, les dames chanter quand Je moment de
« caroler » fut venu.
Cez dames qui ont voiz séries **
A chanter prennent hautement.
Chascun les respont liement ;
Qui hien sot chanter si chanta1.
* tambours. — ** agréables.
i. Même scène dans la Manekine, plus joliment traitée
v. 2307) : « Par les caroles s'en aloient — Chevaliers, dames
jui cantoient — Parés de dras d'or et de soie... — Les dames
20 2 LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
Les matrones emmenèrent enfin l'épousée dans la
chambre nuptiale :
Fol. 25 r° Les deux dames, ce est la somme,
Quant l'espousée ont desvestue
Pour la concilier trestoute nue
En ce biau lit mont gentement
Si l'enseignent courtoisement
Cornent se devra maintenir :
Quant avuec li voudra venir
Li quens qui espousée l'a
Quel ne se giete ça ne la,
Ainz soit envers li débonnaire
Et suefïre quanqu'il voudra faire
Hunblement et sanz contredire.
La description continue.
Le roman pourrait s'arrêter là. Mais cette première
série d'aventures terminée, une autre commence
aussitôt. — Le comte de Bourges fut obligé d'entrer
en campagne pour réduire un vassal rebelle. En son
absence, sa femme accoucha d'un fils. Le courrier
Galopin fut chargé de lui porter la nouvelle de l'évé-
nement. Mais ledit Galopin jugea à propos de s'ar-
rêter à Chartres, sur la route, pour apprendre la
nouvelle à la comtesse de Chartres, tante du comte
de Bourges. Or, la comtesse de Chartres haïssait,
sans la connaître, la femme que son neveu avait ra-
massée à Lorris pour se mésallier avec elle. L'idée lui
vint dune machination atroce. Pour la réaliser, il
el H chevalier — Alerent maintes fois changier — Ce jour leur
apparillement, — Puis s'en revenoient canlant — Et prenoient
a la carole. »
LA COMTESSE d'a>tJOU 2 53
fallait, d'abord, enivrer Galopin. Chose facile, car
Galopin était ivrogne, ainsi que Tétaient en ce temps-
là la plupart des gens de sa profession. Et, comme
disait le vallet que la comtesse chargea de le faire
boire : « Li vinz est forz et li tems chaus. »
Fol. 28 r° « Alons, fet il, amis, alons...
Tu as mestier de tost aler :
Je te ferai ja avaler
Tiex deus henappées de vin
Que, si com je croi et devin,
Trois lieues grandes en iras... »
Il boit, et puis crolle* le chief.
« Yeez, fait il, com taint ce voirre
Pour la froideur ! Il est d'Auçoirre,
Si com je croi, par saint Franchois ! »
— « Non est, dist l'autre, il est franchois. »
Puis lui retrait de Clameci :
« Ostez, deables, qu'est ce ci ?
Fait Galopin, cestui est rouge ;
Je bevrai ce tantet, ou ge
Ne me prise pas un grain d'orge. »
Plain hennap en giete en sa gorge.
« Je m'en vois », fet il. — « Non feras,
Dit l'autre, ançois essaieras
De Saint Pourçain au derrenier** :
Quanques*** bus ne vaut un denier ;
Vez ci pour faire bonne bouche... »
Lors trait une grant henappée
Et Galopin la gueule bée.
Quand Galopin est ivre-mort, la comtesse fait
substituer aux lettres qu'il porte dans sa boîte, à
l'adresse de son neveu, des lettres fausses où il est
notifié que sa jeune épouse a été convaincue d'être une
* croule, hoche. — ** pour finir. — *** tout ce que.
254 Iv SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL \1IIC SIÈCLE
femme perdue et qu'elle vient d'accoucher d'un
monstre. — Le comte lit, croit, se désole, et renvoie
Galopin avec un ordre écrit au châtelain de Lorris de
-urer de Tentant et de la mère en attendant -un
prochain retour. — Au revenir, Galopin, qui n'a pas
oublié l'accueil de l'aller, n'a garde d'oublier l'escale
de Chartres. Cette fois la comtesse lui fait servir un
pâté de lapin au poivre, ce qui l'incite à faire hon-
neur au bon vin qu'on lui prodigue de nouveau.
Seconde substitution de lettres. Le message que Ga-
lopin apporte enfin à Lorris enjoint expressément au
châtelain de faire jeter dans un vieux puits, au milieu
de la foret d'Orléans, par quatre serfs qui seront af-
franchis en récompense de ce travail, la misérable
femme et sa « portée ».
Ces circonstances inattendues et cruelles posent pour
« le bon châtelain » un cas de conscience malaisé.
Car que faire entre son affection pour la comtesse in-
nocente et ses devoir de vassal? Il délibère avec -a
femme et l'ancienne gouvernante de l'héroïne. Fina-
lement, il se décide à obéir, pour les motifs que
voici :
Fol. 32 r° « Et de deux maux, si corn j'oi 'lire.
Doit on le mains mauves eslire.
Je doi mieux moi qu'autrui amer.
De ce ne me doit nus blâmer.
Faire me convient ceste chose,
Car au péril mètre ne m'ose
De son mandement refuser. » —
N'i puent mectre autre conseil.
Il mande donc quatre serfs pour exécuter la
LA COMTESSE d'aNJOD 255
chose et leur donne à choisir entre l'affranchisse-
ment ou la mort. Après avoir hésité, eux aussi, ils
se décident de même :
Fol. 36 r° « Quar certes plus nous pèsera
De ce fere qu'il ne leïst
Se li cpjens tous nos biens preïst.
Mes la mort convient eschiver1. »
Les voilà partis tous les six, les bourreaux, la mère
et l'enfant. Mais, au dernier moment, deux des bour-
reaux se récusent. Les deux autres sont émus par la
gentillesse de l'enfant. Bref, ils conseillent à la comtesse
de quitter le pays, en changeant de nom et de cos-
tume, pour qu'ils aient l'air d'avoir accompli leur
mission. Ils lui indiquent le chemin d'Etampes : il
y a. à Etampes, un Hôtel-Dieu pour les accouchées
où elle pourra passer quelques jours.
La comtesse était assise à la croix, devant l'église
d'Étampes, à l'heure où l'on sort de la messe. La
femme du maire de la ville s'approche d'elle, l'inter-
roge, et la voyant si belle, si faible, avec son enfant
si jeune, la mène par la main dans sa maison," où,
d'abord, elle lui fait préparer un bain. — Le maire,
mari de cette femme, était un gros marchand; en
revenant d'une tournée d'affaires à Pontoise, il fut
mis au courant. Tant de générosité l'offusqua. Et
brutalement :
i. Même noblesse de sentiments, en pareil cas, clans la Mane-
Irine (v. 3jÔ7) : « Comment que aiommes grevance — Ne pitié
;iu cuer ne pesance — Faire nous convient son plaisir — Que
grans max nous poroit venir. »
2Ô6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU AIIl" SIECLE
« Ostez, dit il ; mes je tel paine
A gaignier |iour ainsv despendre?..
Demain vuidera ma maison. »
La bonne mairesse est obligée d'obéir et de ren-
voyer ses protégées. Elle conseille à la malheureuse
daller à Orléans, où l'évêque qui vient d'hériter des
biens de son frère, le défunt comte d'Anjou, fait,
trois jours par semaine, de grandes «donnoisons
aux pauvres pour le repos de l'âme de son dit frère.
Fol. 3- v° « Vous i arez a grant foison
Pain et lart trois fois la semaine :
C'est assez pour famé qui maine
Petiz despens et povre vie.
Mais sanz du mien n'irez vous mie :
Ce pelichon emporterez
Et vint sous, dont acliaterez
Du lait pour vostrc enfant repestre... »
Ici. l'auteur a bien senti que Ion se demanderait
pourquoi la comtesse ne se nomme pas, dès qu'elle
sait que son père est mort et qu'elle est l'héritière de
l'Anjou. Pour répondre à cette objection, il fait mo-
nologuer son héroïne : elle n'ose se déclarer, pour
ne pas être obligée de raconter les raisons qui l'ont
forcée d'abandonner la maison paternelle.
A Orléans, la mère et l'enfant furent d'abord re-
cueillis par une ouvrière en laine. Mais le « grand
aumônier » les remarqua:
Fol. 38 r° « Lieve la chiere ; ou fuz lu n
« Cet enfant n'esl pas à toi, dit-il à la Fugitive, cai
LA COMTESSE d'aXJOU 20~
il n'a pas encore trois semaines ; s'il était à toi, tu
ne serais pas relevée encore (S'il fïïst tienz, gésir en
deiïsses). » Mais lorsqu'il apprit que l'enfant était
bien à elle, il s'empressa de l'expédier à THôtel-
Dieu de la ville, avec un mot de recommandation
pour la « maîtresse » de la maison.
Cependant le comte de Bourges, revenu de son
expédition, n'a pas tardé à débrouiller toutes les ma-
chinations dont il a été victime. Accablé de douleur,
il décide de se mettre à la recherche de sa femme, et,
pour mieux la retrouver dans les bas-fonds où elle a
disparu, de se déguiser, lui-même, en pauvre homme.
Il revêt donc la robe d'un serf, se chausse de « sou-
liers à liens » , sans chausses dessous ; il se coiffe
d'un chaperon déchiré ; il a tout l'air d'un chemi
neau, qui mendie son pain sur les routes. Il mendie,
en effet ; ce qui lui attire parfois, de la part des vi-
lains, des rebuffades comme celle-ci :
Fol. 43 v° ... « Dex ! quel compain
Ai trouvé pour pain demander !
N'est pas taillé a truander.
Il semble miex estre .1. espie
Ou mestre d'une houlerie*
Joueur de dez ou beùveur... »
Il couche dans les meules de foin et ne mange pas
à son saoul. AÉtampes, les chiens, qui « povre gent
suelent haïr», aboient après lui. Heureusement, la
bonne mairesse s'intéresse à son cas, et, l'ayant bien-
tôt reconnu comme le mari de la femme qu'elle a
* un espion ou maitre d'une maison de prostitution.
258 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
récemment réconfortée, le dirige, à son tour, sur
Orléans. Il y va, sur ses semelles déchirées, à tra-
vers les mauvais chemins de la Beauce. où rien
n'abrite contre le vent.
Fol. 45 v" La li Est le vent maie sausse,
Car il le fïert a descouvert.
Et ~i drap sont tuit aouvert...
Car la Biausse est large et onnie.
Et si n'i a rienz qui abrie.
Fore<t. ne haie, ne buisson
N'a quoi esconser* se puisse on.
A Orléans, le comte se mêle aussitôt à la foule des
pauvres diables qui attendaient la distribution. Mais
comme, cbercbant sa femme des yeux, il s'agitait à
sa place, un des «gardes» qui étaient là pour sur-
veiller la queue et « faire tenir les gens cois », avec
« verges et boulaies », lui « paie » promptement
« sa bienvenue » d'un coup de verge sur l'épaule :
Fol. 46 r° a Sié toi. fet il. ^lain puant.
Moût semblés bien .1. tort truant.
Par les denz Dieu, si plus te lieves,
Encor en aras deux plus grieves. >■>
La patience et la courtoisie du coin te étonnent
d'ailleurs ce garde, qui le signale à l'aumônier.
L'aumônier s'aperçoit bientôt que c'est le mari de la
femme de l'autre jour : « Malheureusement, dit-il,
elle ne doit plus être là où je l'ai envoyée naguère,
car les Hôtels-Dieu sont des endroits où l'on ne sé-
journe pas longtemps :
* cacher, abriter.
LA. COMTESSE d'aîïJOU 2Ô()
Fol. 47 v° Si dout que ne s en soit alée.
Car li usages est itez
Es mesons Dieu, par veritez,
Soit a Orliens, soit a Paris,
Quant un malade est garis
Qu'ailleurs l'estuet querre sa vie *. »
.Mais, par hasard, la maîtresse de l'Hôtel-Dieu avait
gardé charitablement la comtesse plus de temps qu'il
n'était nécessaire et d'usage. De sorte que tout le
monde se retrouve et se reconnaît. Le comte retrouve
la comtesse. L'évêque d'Orléans reconnaît le comte
de Bourges, et fait avouer enfin sa naissance à la
comtesse, qui comme on sait, est sa nièce. Il y eut
des fêtes superbes à cette occasion, dont l'évêque
voulut absolument supporter les frais. Tous ceux qui
avaient été bons pour le comte et la comtesse dans
leurs -malheurs furent largement récompensés. La
femme du maire d'Etampes dut accepter une coupe
d'or émaillée et une robe magnifique ; l'hospitalière
d'Orléans, étant « de religion », ne pouvait accepter
«robe dé couleur, ne vairrie, ne erminée»; on lui
donna simplement une brunette noire et un camelin
de Douai, avec quarante livres de rente au profit de
l'Hôtel-Dieu.
Il ne restait plus qu'à tirer vengeance de la com-
tesse de Chartres. A cet effet, le comte de Bourges
estima qu'il avait le devoir de prendre conseil de ses
Quand un malade est guéri, il doit aller chercher sa vie
ailleurs.
2ÔO LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
barons et de ses autres hommes, qui s'assemblèrent
à sa requête. Il leur exposa les faits. L'avis de l'as-
semblée fut qu'il fallait, d'abord, s'adresser au roi :
Fol. 54 r° « Sire, a ce que vous en ferez
La court du roi pourchacerez...
Ainsi la chose miex ira
Par raison et selon droiture
Sanz péril et sanz forfeture. »
Le roi, saisi d'une plainte, fit citer la comtesse de
Chartres à comparaître par trois fois. Elle ne répondit
pas. La cour du roi jugea dès lors que le comte pouvait
être autorisé à « prendre vengeance » de sa tante. En
conséquence, les Berruiers, barons et vavasseurs, fu-
rent invités par leur suzerain à se préparer pour
envahir le pays de Chartres au printemps suivant.
L'hiver fini, départ de l'expédition, à laquelle le duc
de Bretagne, oncle du comte de Bourges, se joignit
bientôt avec dix mille hommes. La comtesse de Char-
tres, de son côté, avait convoqué ses «fiévés» et re-
cruté, à grands frais, des soudoyers. Les soudoyers
sont des gens qui, pourvu qu'onles paye bien, se sou-
cient peu de la justice. — Combats furieux. Les sou-
doyers de la malfaisante comtesse, assiégés et réduits
à la famine, capitulent pour la vie sauve. La com-
tesse elle-même est livrée. En attendant que l'on
décide de son sort, des garnisons sont mises dans tous
les châteaux et les villes de ses domaines. Garnisons
indispensables pour s'assurer d'une conquête récente :
Fol. 59 v° « Car du tout vous ne devez mie
Croire gent de si nouvel prise. »
LA COMTESSE d' ANJOU 26 1
Le roi est de nouveau consulté et consent à ce que
la forfaiture de la comtesse de Chartres soit pronon-
cée. Le comte de Bourges tient alors conseil pour
choisir le genre de mort qui sera infligé à la coupa-
ble. L'un propose de la faire écorcher vive, l'autre
de jeter son corps clans les privés, d'autres de la
brûler après l'avoir arrosée de graisse bouillante,
d'autres de l'écarteler. Mais le comte se décide pour
le supplice de feu. La patiente, extraite de prison,
est convoyée sur une charrette jusqu'au bûcher.
Une foule énorme, et le comte au premier rang,
prend plaisir à assister au spectacle, jusqu'au bout1.
Dès lors le comte et la comtesse de Bourges me-
nèrent dans leurs domaines une existence délicieuse
qui les paya de leurs fatigues. Le comte reçut plus de
onze mille hommages qui lui étaient dus, visita ses
villes et fit faire enquête sur l'administration de ses
agents :
Fol. 62 r° Diliganmant a fet enquerre
Les quiex se sont a droit portez.
Tous les autres a déportez
De leur administration,
Au los et la discrétion
Des plus vaillans de la contrée.
Ainsi a sa terre ordenée...
Cette histoire prouve bien, observe l'auteur, que
celui qui met son espérance en Dieu ne sera jamais
1. Comparez la fin de « Bauduin de Sebourc » (Histoire de
France, III, 2, p. 372).
2Ô2 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DU XIIIe SIÈCLE
abandonné. Mais, hélas ! les mœurs ont changé de-
puis le temps où se passaient ces aventures : le inonde
a dégénéré ; l'avarice a augmenté :
Fol. 62 v° L'en le volt tout apertement
Quant li filz ne sequeurt le père
Et li frère faut a son frère...
Li .1. a l'autre le clos tourne;
Au mains le devez vous entendre,
Se l'avoir i convient despendre.
Je ne dis pas que tuit tel soient,
-Maint sont qui trop en ce perdroient...
Jehan Maillart ajoute, en post scriptum, qu'il a
composé cet ouvrage « à la requête » de feu le sei-
gneur de A iarmes, qui était un amateur distingué.
C'est au fds de ce seigneur qu'il offre le fruit de ses
veilles, en cette présente année, l'an de l'Incarnation
i3i6. Il décline son nom et il termine en réclamant
l'indulgence, car il s'y est repris à plusieurs fois pour
venir à bout de cette laborieuse entreprise ; il avait
autre chose à faire :
Fol. 63 Por ce pri tous ceulz qui cest uevre
Verront, quant en leur mains cherra...
Que il ne vueillent ma rudesce
Reprendre par trop grant asprece...
Car ainz qu'ele ait esté outrée
Ne que la puisse avoir parfaicte
Mainte reposée y ay faicte :
Trois anz tout plainz, tel foiz, avint...
Car ailleurs avoie a entendre...
GAUTIER D'AUPAIS
Ce conte a été publié par M. Francisque-Michel (Gau-
tier d'Aupais... Paris, i835, in-8), d'après le manuscrit
unique (Bibliothèque nationale, fr. 887, fol. 344),
qui est du xiue siècle. Cf. Histoire littéraire, XIX, p.
P7-
Il a été qualifié de « bizarre » par M. G. Paris (La lit-
térature française au moyen âge, % 68). Il est surtout
médiocre. Comparez Jehan et Blonde, par Philippe de
Beaumanoir, dont le thème est analogue.
Il a été composé au xiue siècle, par un jongleur français.
Nous n'avons aucun moyen de préciser davantage.
C'est un des très rares romans d'aventures ou de mœurs
qui soient écrits dans le mètre des grandes chansons de
yeste.
Les autres jongleurs chantent et disent des lais ;
l'auteur de Gautier d'Aupais va tirer d'une complainte
la matière de son récit :
5 Si dirai d'un vallet qui d'amors ot grant fais.
2 64 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIII0 SIECLE
Il s'appelait Gautier, né à Àupais '. Un jour, étant
allé au tournoi, à Beauvais, il en revint tout seul, si
dépourvu qu'il n'avait même pas de quoi manger. Il
entra néanmoins clans une taverne du pays, où l'on
faisait grand tapage, car il était à jeun, fatigué, affai-
bli. Il s'assit au milieu des gens qui mangeaient,
buvaient, jouaient, et joua, lui aussi, les consomma-
tions. A la lin, l'hôte fit taire tout le monde et récla-
ma les écots. « Vous me devez, dit-il à Gautier, trois
sous, pour la vesce que votre cheval a mangée. »
Mais Gautier n'avait pas d'argent ; il avait bien la
ressource de laisser sa chape en gage ; mais cet objet
valait plus de trois sous, et le laisser, c'était le perdre.
Il retourna donc au jeu, et, cette fois, il perdit tout,
son cheval et ses habits. Force lui fut de retourner
chez lui « en pure sa chemise». C'est ainsi qu'il ren-
tra furtivement dans le manoir de son père, « par un
herbage ».
Son père était un homme sévère, et l'accueillit très
mal :
63 « Qu'est ce, dist il, Gautier? Ou sont remez li gage?*
Vous samblez te houlier ** qui fet le mariage
Que li ribaut despoillent por avoir le bevrage ***.
'\ ous deùssiez chiez estre de vo lingnacre... »
* Où sont restés les gages ? — ** souteneur, débauché. Je)
n'entends pas bien la fin du v. 64. — *** pourboire.
i. Où est Aupais? En Beauvaisis, à ce qu'il semble, d'après
l'auteur du roman. G. Grôber dit (Grundriss der romanischen
Philologie, II. i, p. 912): « près de Courtenai, Orléanais ». Noua
ignorons où il a puisé ce renseignement, mais celui qui l'a donné
GAUTIER d'aUPAIS 2 65
Cette apostrophe fut accompagnée d'une volée de
coups de bâton. Gautier s'enfuit, tout honteux,
73 Por ce qu'il estoit grant et s'ot petit d'aage,
mais non pas sans avoir dit : « Sire, j'ai été au
tournoi, où je n'ai pas été heureux, et trois turpins
m'ont assailli et dépouillé au retour. Puisque vous le
prenez ainsi, je ne m'en vais, et je ne reviendrai pas
d'ici à sept ans. Je suis votre fils aîné, votre héritier ;
votre terre vaut trois cents marcs d'or par an ; mais
je m'en vais. » Il s'en alla. Son père « leva le men-
ton», sa mère pleura, ses frères et ses sœurs l'em-
brassèrent et lui offrirent tout ce qu'ils avaient, en
présent. Mais il s'en alla. Il s'en alla en chemise,
quoique ce fut le temps de la Toussaint, où il com-
mence à faire du vent, de la gelée, de la pluie et de la
neige.
Il traversa bien des pays de la France du Nord et
du Centre, pendant plusieurs années. Il arriva enfin
dans un endroit où il y avait un beau mez (manoir),
qu'un « haut homme», un « vavasseur» fort riche,
avait fait bâtir. Ce haut homme avait une fdle char-
mante. Gautier en devint, tout de suite, amoureux
au point d'en tomber malade. Mais, comment faire
pour approcher d'elle :} Il attendit jusqu'à la Saint-
Christophe, jour de la foire où l'on louait des do-
mestiques, pour se louer au père de la belle. — Quel-
le premier a sans doute mal entendu le v. 843 (cf. p. 270) et
pris pour un nom de lieu celui de sainte Aupais, vénérée à Cudot
(con de Saint-Julien du Sault, arr. de Joigny), près de Gourtenai.
*9
266 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIIe SIÈCLE
ques jours avant la foire, il rencontra un sergent de
la maison où il souhaitait d'entrer, et lui fit part de
ses désirs. Il se dit prêt à tout pour servir le sei-
gneur :
190 « Bien sauroie garder le vin de son celier,
Le pain de sa despensse et le blé del grenier...
Que ja Diex ne destort le mien cors d'encombrier
Se je sai liomme en terre, serjant ne escuier,
Se j'eusse tels dras rpie deùsse aprocbier
\ table de preudomine, se seûst miex aidier. »
« Messire a déjà un sénéchal », répond l'autre.
10,9 « Frère, ce dist (lautiers, ne vous quier anoier ;
Bien sauroie garder le bois et le vivier. »
« Nous n'avons pas besoin de forestier », répond
l'autre. « Mais savez-vous conduire la charrue ? »
Gantier, soupire, rougit, et dit qu'il n'a pas tenu le
a traversier » depuis longtemps. Le sergent prend
pitié de lui :
209 « Nous n'avons point de gaite, sauriiez vous gaitier ? »
Gautier, au comble de la joie, déclare que le
métier de guetteur lui convient tout-à-fait. Le sei-
gneur, averti, est disposé, de son côté, à lui confier ce
service. Mais la dame du château, femme du seigneur,
observe que le jeune homme a, pour de telles fonc-
tions, une trop bonne tournure ; d'abord, il n'est pas
estropié :
238 « Il ne samble pas guete. mes filz d'un baut baron.
Nus ne doit est guete s il n'a ou pié ou pon
GAITIER d'aUPAIS 267
Perdu sans recouvrer, ou afolé l'ait on *. »
— (1 Dame, ce dist H sires, bessiez vostre reson. »
Malgré sa femme, le seigneur retient Gautier pour
un an. A quels gages ? « Sire, dit Gautier, j'ai guetté
trois ans pour les moines de Saint-Maixent ; pendant
tout ce temps-là, j'ai été habillé, nourri, payé; ils
m'ont bien prié de rester, mais je hais tant leur hy-
pocrisie que je n'y serais demeuré pour or ni pour
argent... » Le seigneur promet alors de lui donner
ses livrées à la Saint-Laurent.
Gautier se munit donc des instruments de ses
nouvelles fonctions, plusieurs espèces de trompettes :
moïnel, buisine, cornet, fretel (sorte de flûte). Il
tranche aussi, aux repas, et le seigneur est d'avis
qu'il s'acquitte de ce dernier office mieux qu'aucun
damoiseau.
Cependant l'amour le travaillait, et il dépérissait
lamentablement. Il en noircissait; il ne mangeait
plus. Il se retenait pourtant de faire des confidences à
personne. A la fin il s'ouvrit de ses sentiments à un
<( vielleur » du pays. Il en espérait du réconfort ;
mais le vielleur s'exclama :
3i6 « Sez tu miex que tu dis? Es tu si fols, biaus frère?
La touse ** est gentil famé, s'a chevalier a père...
Tu as en dure terre enroié ton arere ***
Tu deiisses amer fille d'une commère.
Qui plus estant son pié, or soies entendere,
Que son mantuel n'est lonc, drois est que le pié pcre ****. »
« Nul ne doit être guetteur s'il n'a perdu pied ou poing, ou
qu'on l'ait mutilé. » — ** jeune fille. — *** enfoncé ta char-
rue. — **** il faut que le pied passe.
2 68 LÀ SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE
Mais le désespoir de Gautier est si grand que le
jongleur en est touché. « Ce qu'il y a de mieux à
faire, suggère-t-il, c'est de réciter à votre daine
« vers de complainte rimez », de nature à l'émouvoir
sur la détresse où vous êtes; elle a le cœur si bon
que, si elle a connaissance de votre état, vous en serez
réconforté; niais je ne vous garantis pas qu'elle vous
aimera, pour autant. » — « Ah ! s'écrie Gautier,
pourvu quelle me parle, seulement ! » — Le jongleur
lui compose aussitôt une « rime » adaptée à la situa-
tion.
La demoiselle était malade, elle aussi. Un jour que
le père et la mère étaient allés à l'église, Gautier pé-
nétra dans la chambre de la jeune fille, et lui dit
« Damoisele, c'est vo gaite, cui voz maus desagrée » ;
et s'informa de sa santé. « Asseyez-vous là, près de
mon lit, répondit la demoiselle affligée ; et racontez
moi
37c Aucune aventurette, rimée ou desrimée. »
Gautier s'asseoit; mais il ne peut que regarder sa 1
dame (de manière à la faire changer de couleur) et i
lui adresser une déclaration assez gauche, en protestant
qu'il mourra si elle ne guérit pas. Puis il se retire,
pour se livrer à un interminable monologue, où il estl
question de trois « sergents » à lui qui le persé-I
entent, qui lui font alternativement chaud et froid,
froid et chaud, et qui sont son cœur et ses yeux.
Si déplacée qu'ait été la conduite du guetteur, la
demoiselle n'en a pas moins été émue. Elle profite!
GAUTIER d'aUPAIS 269
de la première occasion pour demander à Gautier
d'où il est et cpii il est. Il lui conlie qu'il est né à
Aupais, fils d'un vavasseur, descendant de chevaliers,
fils aîné et héritier présomptif, et lui raconte son
histoire. Elle, assise dans son lit, son menton dans
sa main : « Dieu vous bénisse, dit-elle brusquement ;
allez -vous en ; je suis malade ; je ne ferai pas de vieux
os. » Mais elle vient d'être, à son tour, frappée d'une
étincelle d'amour. Elle a beau faire refaire son lit par
sa chambrière, qui remue Testrain et la coûte*, elle
ne trouve plus de repos. Elle finit par envoyer, en
secret, un de ses serviteurs à Aupais pour prendre des
renseignements. — Les renseignements confirmèrent
pleinement ce que Gautier avait dit.
La demoiselle, amoureuse et rassurée, fit alors
appeler sa mère, et lui dit tout, en la priant de don-
ner au jeune homme une occupation plus digne de
sa naissance.
710 « Foie, ce dist la mère, vous estes enragie.
Un estrange homme amez, dont c'est grant lecherie **.
Por vous aura congié ainz l'eure de complie. »
Mais elle se radoucit bientôt et avertit son mari,
en lui adressant précisément la même requête que sa
iille lui avait faite :
728 « Sire, ce dist la dame, por Dieu omnipotent.
Tolez li cest mestier ; c'est mestier a truant. a
* la paille et les couvertures. — ** libertinage.
'2~G LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIECLE
Gautier est fait sénéchal ; on lui donne un cheval
et des habits convenables. Il continue à servir, mais
maintenant comme damoiseau. Le sire lui propose
sa fille :
792 ce "\ ous ne l'aurez pas povre, mes avoec maint denier :
Mil mars d'or vous donrai nor nous miex aaisier.
Et li si atornée com fille a chevalier... »
Gautier mande alors à son père la nouvelle de ses
fiançailles et lui l'ait dire qu'il vienne aux noces, s'il
lui plaît. Le vieux sire d'Aupais était en train de
jouer aux échecs avec sa fille aînée, et très absorbé,
quand on lui apprit la chose. Il en fut ravi. Il réunit
tous ses amis pour aller à la cérémonie, cinq cents
personnes « bien atournées ». Le cortège passa par
Courtenai, et aperçut enfin, sur une colline, les
bretesches de la grande tour carrée du château de la
demoiselle. Le lendemain, la fiancée chevaucha jus-
qu'à l'église, et le mariage fut célébré. Une quintaine
fut dressée dans un pré, et les francs hommes s'amu-
sèrent à briser plus dune lance. Puis on mit les
tables dans la grande salle. On but des potées de vin.
On mangea maint chapon « à sauce destemprée ». On
joua, toute la matinée, du cornet et de la buisine. Pas
de jongleur qui ne reçut un salaire convenable : cote,
surcot ou chappe fourrée. La fête dura trois jours.
870, Disons Pater nosler. Que Diex et saint A aas
Face toz les amanz qui aiment sanz haraz
Joïr li uns de l'autre, si que par grant solaz
S entretiennent ensamble. nu a nu, braz a braz.
SONE DE XANSAI
Le long roman de Sone de Nansai, qui parait être le
plus récent des grands romans d'aventure proprement
dits, n'est connu que par un seul manuscrit, L i i3 de
la Bibliothèque royale de Turin, exécuté au cours de la
première moitié du xiv" siècle. Ce manuscrit a été décrit
parW. Fôrster dans son édition de Richars.li Biaas (p. vi
et suiv.). Le texte a été publié par A. Scheler au t. Ier du
Bibliophile belge (fragments), et, en entier, par M. Gold-
schmidt en 1899 (Bibliothek des litterarischen Vereins in
Stuttgart, n° CCXVI)1. Il a été analysé par G. Grôber,
Grundriss der romanischen Philologie, II, 1, p. 785.
M. Fôrster pense que le scribe était « de la partie
orientale de la région picarde, vraisemblablement du
Hainaut », et que l'auteur anonyme était aussi un
picard. D'après M. G. Paris (Romania, XXXI, 1902,
p. 119) l'auteur était « sans doute brabançon ».
Quelle que fût son origine, le rimeur de profession
qui a écrit Sone de Nansai connaissait la littérature ro-
manesque de la lin du xuH siècle, et notamment les
œuvres de Chrétien de Troies, le « Chevalier au
Lion », le « Chevalier à la Charrette », etc., qu'il a
1 . Sur cette édilion, voir les remarques de A. Tobler, Arclàv
fur dus Studium der neueren Sprachen, CVII (1901), pp. u4-
ia3) et de G. Paris, Remania, XXXI, pp. n3-i3a.
272 LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIII SIECLE
pastichées çà et là. 11 n'existe encore, du reste, aucune
élude approfondie sur les sources qu'il a employées.
(i. Paris en préparait une.
La composition est précédée d'un singulier prologue en
prose (p. 55a et Mm. de l'édition), où il est dit que la
daine de Baruch, châtelaine de Chypre, âgée de cent
quarante ans, a ordonné à Branque, son clerc, d'écrire
« le vrai lait de ses ancêtres d'outremer ». Branque, qui
s'intitule « clerc de la dame de Baruch, maître de
logique, de physique, de décret et d'astronomie, âgé de
cent cinq ans >>, expose la généalogie delà famille depuis
le comte Anseau de Brahant jusqu'au Chevalier au
( lygne, qui serait issu de l'un des fils de Sone de Nansai ;
un autre des lils de Sone, celui qui devint roi de Jéru-
salem, serait la souche de la maison de Baruch. — Comme
l'auteur de ce prologue dit, à propos de la translation,
de Nivelle à Gand, des reliques de sainte Gertrude : « De
quoi nous créons qu'il ne pleut mie a Nostre Signour »,
on s'est demandé s'il n'était pas de Nivelle. — 11 n'y a
d'ailleurs rien à tirer de l'opuscule, si ce n'est qu'il
accuse l'intention de rattacher le roman à la famille
des récits sur le Chevalier au Cygne.
L'auteur de Sone de Vansai avait-il voyagé dans tous
les pays où il a mené son héros: Est de la France,
Ecosse, Irlande, Norvège, sans parler de l'Italie du Sud?
Il affirme (p. 280) qu'il avait vu, lui-même, certaines
hètes extraordinaires des forêts norvégiennes. Ce qu'il
dit des Ecossais, sinon des Irlandais, ne paraît pas de
pure imagination ni desimpie tradition. Quant à l'Alsace
et à la Lorraine, cespavslui étaient familiers. Nansai, le
berceau de Sone, que le dernier éditeur a lu à tort Nausav,
et où l'on a vordu voir Nancy, est probablement Nambs-
heim, près de Neuf-Brisach (Alsace). « où il existe un
vieux château » (voir pourtant ci-dessous, p. 3o6).Aau-
démont, où Sone fut élevé, est \ audémonl en Saintois
(Meurthe). Doncheri, où Sone eut son premier amour,
SONE DE NANSAI 2y3
est, comme l'auteur du prologue a pris soin de le spécifier,
« non pasDoncheri sour Muese », mais « Doncheri le Cas-
tiel ». Le jongleur avait certainement fréquenté ces tour-
nois et ces tables rondes de Lorraine et de Champagne
iju'il décrit avec tant de complaisance..G. Paris se deman-
dait même s'il n'avait pas été héraut d'armes1.
Sone de Nansai passe, de nos jours, pour un poème
très ennuyeux. Très peu de personnes, même parmi les
philologues, ont eu le courage de le lire. Il est, en effet,
démesuré et surchargé d'épisodes parasites, dont quelques-
uns font double emploi (voir pp. 294 et 3o2). Mais les
principaux contes qu'il contient : « Sone et Ide » (qui
semble inachevé, tant la conclusion en est abrupte),
« Sone et Odée », ne sont pas sans agrément lorsqu'on
prend la peine de les isoler. C'est un roman très décousu,
où il y a d'assez bons morceaux.
Une étude sur Sone a été annoncée pendant vingt-cinq
ans par M. Vesselovsky.
Le comte Ansiau de Brabant et sa femme, Aelis
de Flandre, eurent deux fils, dont l'un fut sire du
château de Nansai, qui est en la marche d'Alsace.
Le sire de Nansai eut, à son tour, deux fils ; l'aîné,
Henri, déshérité de la nature, très petit, « povre
piersonne » : on l'appela « le nain de Nansai » ; le
cadet, Sone, très beau. L'éducation de Sone fut par-
faite : il « ala as lettres », apprit d'échecs, de tables,
de chiens, d'oiseaux, d'escrime, de géométrie, de
1. Journal <!<'$ Savants, 1902, p. 29G, n. !\. Cf. ci-dessous,
P- 397'
'1~\ LV SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
« nigremanche », de lois (v. 286): il eut jusqu'à
quatre maîtres différents; et, à douze ans. il chantait
mieux qu'aucun enfant. Le tout, à la grande joie de
son frère, qui n'était nullement jaloux.
Lu jour Eudes, sire de Doncheri. qui aAait été
adoubé chevalier au service de l'Empereur, manda
chez lui uni' assemblée de chevalier.-, de dames et de
demoiselles. C'est là que l'enfant Sone aima pour la
première fois. La jeune sœur du sire de Doncheri,
Ide, ravit son cœur. Quoi de mieux '}
I" Li genlins hon
Doit bien amer et j>ar raison.
Souvent, chee les « jeunes enfants ». un premier
amour est très vif. Sone cherchait à voir Ide. mais il
n'osait rien dire en sa présence: sa << détresse » était
extrême. Henri remarqua un changement dans les
manières de son cadet : il en demanda la raison.
« Frère, répondit brusquement Sone. je veux servir
chez quelqu'un qui sache assez d'armes... »
34i Si dist qu'il a tel home iroit
Qui d'armes los et grasce aroit ..
Travillier va pour los avoir.
Et. quoiqu'il fût encore trop jeune pour servir, au
sentiment de Henri, il alla se présenter a un « prince »
du pays, le comte de ^ audémont-en-Saintois. — On
lui demanda d'où il était, et -il était « filz de gentil
homme ». Il se nomma, esquissa -a généalogie, et
crut devoir expliquer la bizarrerie de son prénom, en
disant qu'il avait eu un Allemand pour parrain :
SONE DE NANSA1 2 75
2091 « J'ai non Soncs, non d'Àlemaingne ' ... »
Le comte de A audémont, apprenant ainsi que
l'enfant était « très gentilhomme », se leva :
ioo, « Sones, biaus amis,
^ ous iestes plus haus hons de moi,
Et non pour cpjant je vous otroi
Que compagnie nous tenés... »
Il ordonna que, chez lui, Sone eût tout à son plai-
sir, et, désormais, il l'emmena partout, notamment
aux tournois, dont il ne manquait pas un. Cependant
Sone était venu, non pour « faire courtoisie », comme
son âge l'aurait donné à penser, mais. pour « servir »
véritablement et l'aire son apprentissage. Il « servit »,
ai effet, et à la grande satisfaction de son patron.
C'est ainsi que, dans un tournoi tenu à Châlons,
Sone ayant vu le comte de Saintois sur le point de
succomber, fit d'abord une heureuse diversion en lan-
ant son cheval au galop contre le parti adverse, puis
ira de la mêlée son maître désarçonné, avec un bras
cassé.
Cependant Sone pensait toujours à Ide, sa «dési-
rée ». Il demanda un congé, sans se laisser retenir
)ar le chagrin de Luciane, fille du comte, qui l'aimait
secrètement, et de toute la cour de Saintois. — Le
oilà de nouveau chez Eudes de Doncheri, en visite.
1 est assis auprès d'Ide dans la salle, pleine de gens.
T. « Sone » est probablement la forme française du nom
Uemand Sueno.
2^6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIIe SIÈCLE
C'est le moment de se déclarer : ce qu'il fait, en très
bons termes. Mais Ide, qui « s'enhardissait », rit
et dit :
820, « Vallès, vo tamps n est pas usés...'
\ ous savés a moût grant fuisoo
De cel art de Castiau Landon. »
« Qu'est-ce que l'art de Chàteau-Landon ? » de-
manda bonnement l'enfant. « Chàteau-Landon est
l'endroit, dit la cruelle, où « repairent li mokeur, qui
« vont loant l'un, blasmant l'autre »*. Elle vit bien
cependant, qu'elle était allée trop loin, et, pour
raccommoder les choses, elle ajouta « très douce
ment », en tendant à Sone un gant qu'il avait lais
tomber par mégarde :
899 « Ches gans vous donna vostre amie
Caves en vo pays laissie ? »
Mais Sone, frappé an cœur, ne voulut pas donneil
sa confusion en spectacle : tout le monde, en effet, les
regardait, Ide et lui, et commentait méchamment leui'
attitude. Il s'en alla : toujours amoureux, il souffrai
beaucoup, en loyal amant qu'il était. Au reste, dès!
qu'il fut parti, Ide se réfugia dans sa chambre, pou:
gémir et pour blâmer sa « folle langue » et son « or
gueil » :
1. Leroux de Lincy (Livre des proverbes français, éd. de i84s
I, [i. 220) cite trois autres témoignages, du xmc au xv sièfl
au sujet de la réputation des habitants de Chàteau-Lando
comme moqueurs et mauvais plaisants.
SO>'E DE NANSAI "2~~j
no5 v Moi et autrui ai tourmentée...
Or sui aussi com refusée
Marcheandie en restalée*. »
Elle eut d'abord envie de reconnaître ses torts,
d'en demander pardon, de s'humilier. Mais cette
pensée la révolta bientôt et lui parut absurde. Elle
résolut, au contraire, de s'obstiner. Quand on a été
orgueilleuse, il ne faut pas être « vaincue » ; car qui
est-ce qui dit du bien des gens qui disent du mal
d'eux-mêmes ?
11.37 (< Or est ensi : je me tairai
Et le siècle tel prenderai
Que je le porrai mais avoir. »
A la fin de ce tournoi de Châlons où Sone s'était
distingué, il avait été convenu qu'il y aurait ultérieu-
rement une « table ronde », où chacun des hauts
barons enverrait jouter un écuyer, désireux de faire
ses preuves. Comme les autres, le comte de Yaudé-
mont fut invité à désigner un de ses « valets »,
accompagné d'une « amie », pour jouter à ladite
table. Dès que Sone de Nansai revint de congé, il
l'appela et lui fit connaître les conventions de la ren-
contre, « comment la table est établie » : il y aura
cent jouteurs « dedans », prêts à jouter contre tous
ceux qui voudront les provoquer.
1181 « Ki joustera ne faurra mie
Que il n'ait avuec lui s'amie,
Ki des tanches lui doit donner...
« Me voilà comme marchandise refusée et remise à l'étalage. »
2"0 IV SOCIÉTÉ II; \m VI-F. AI Mil'' SIECLE
Et cliilz c on verra abatu,
Il aura son cheval pierdu ;
Des loges descendra -amie
Et vuidera la praêrie...
Et qui est si boneùrés
Qui li pris lui sera donnés,
l ne ronronne ert ajirestée;
S en ierl -amie couronnée
Qui toute de fin or sera. »
Il ajouta, car il considérait déjà Sorte comme le
futur de sa tille :
I20u « Sonet, aies jouster
A la fieste des escuijers ;
Menés assés de mes destriers.
Et ma fille avuec \ous menrés :
Des lancbes siervir vous ferés. »
Sone se rendit donc aux joutes avec trois écuyers,
ti"i- destriers. Luciane et deux pucelles de celle-ci.
Leur « hôtel » avait été préparé près du lieu du
rendez-vous. Le jour venu. Luciane de Vaudémonl
et ses pucelles. vêtues d'écarlate neuve, après avoir
entendu la messe, parurent dans la prairie, montées
sur des chevaux anglais (v. 1712). C'était un cirque
entouré de collines : « au pied du mont » étaient les
loges dressées pour les darnes et les chevaliers, juges
de la table ronde: au milieu des prés une grande
tente, aux pans relevés, à l'intérieur de laquelle on
voyait les allants et venants, avec un siège destiné à
celle qui serait couronnée. Programme : les joutes
dureront deux jours; les spectateurs du commun se
tiendront sur les collines, d'où ils verront très bien :
SONE DE NAHSAI 279
quand la couronne aura été décernée, il y aura fête
pendant deux jours encore, « si comme de boire,
de manger, de caroler et de dosnoier* ». — Sone
installa ses dames dans la tribune réservée aux amies
des jouteurs, et reçut ses lances. Ses armes étaient
blancbes. sans « connaissances ». Il appela un héraut
pour se faire nommer les champions d'après leurs écus,
car il y avait là des champions de Provence, de Vien-
nois et même d'oulrc-monts. Et d'abord il alla tou-
cher, en signe de défi, l'écu d'un valet originaire de
Turin, un « Lombard ».
A la troisième passe, le Lombard était par terre, et
Sone, qui avait eu la précaution de monter sur le plus
mauvais de ses trois destriers, faisait mettre son har-
nais sur le dos du cheval conquis, qui était excellent.
e jour-là, il gagna encore sept chevaux. Dans les
oges, on se demandait son nom. Mais il y avait un
cuyer du comte de Forez dont personne n'avait
ncore touché l'écu ; persuadé que c'était à cause de
a crainte qu'il inspirait, il en menait grand bobant
ïevant son amie :
1601 « Che poise moi que chilz vassaus
Qui tant a gaaignié chevaus
-Se vient a mon escu crokier... »
Un « garçon d'armes » entendit cet écuyer « faire
hardi » et n'eut rien de plus pressé que d'en infor-
îerqui de droit. Sone renversa aussi l'écu du Foré-
en sur le pré. Après la première passe le sang du
r
aire la cour aux dames.
280 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
vantard lui coulait par la bouche ; il perdit aussi son
cheval. — Le lendemain, continuation des joutes et
des exploits de Sone, jusqu'à ce que, sur un signe
des juges, retentît la trompette qui marquait la fin
des épreuves. Tout le monde fut d'accord pour dési-
gner le vainqueur. Les princes, qui venaient lui |
annoncer la nouvelle, trouvèrent Sone désarmé, et j
« tout peinturé de fer », c'est-à-dire encore sali par j
le contact de l'armure. Ils l'invitèrent à amener son!
amie dans la tente, pour y être couronnée. Alors
commencèrent les fêtes :
2o3i Et Sones prist la couronnée
A la carole la menée...
Les fêtes du « couronnement » finies, il y en eut
de nouvelles à ^ audémont, en l'honneur des deux
jeunes gens, le victorieux et celle que Ton croyail
(bien à tort) son amie de cœur. C'est au milieu d<
ces réjouissances que Sone apprit, par une lettre, qui
son frère, le nain de Nansai, était malade. Rien m
put le retenir à ^ audémont. Le comte lui proposa
en récompense de ses services, la main de la bel!
Luciane, sa fille, avec « un grand pan » de sa terre
Mais il s'excusa, dune manière évasive, un pc
gauche et même, semble-t-il, médiocrement coui
toise :
2267 « Sire, dist il, je m'en irai ;
Bien veés le haste que j'ai... »
A Luciane qui lui dit, avec un pudique abandon
SONE DE >*\>"SAI 28 1
« Je ne serai jamais qu'à vous : sans vous, je devien-
drai rendue* », il ne trouva à répondre que ceci :
23ig c A mon frere m'estuet aler...
A Dieu vous rench,'tres douche amie,
Car li grans besoins me mestrie. »
Ainsi finit l'apprentissage chevaleresque du héros
à \ oudémont.
Henri de Nansai allait mieux, ayant sué abondam-
ment, lorsque son cadet arriva. Le physicien répon-
dait de lui. La nouvelle en fut portée aussitôt à Don-
cheri par un valet qui raconta, en même temps, la
venue du jeune Sone et ses triomphes à la table ronde
qui s'était tenue dernièrement en Bourgogne. Ce-
pendant Henri offrait à son frère la seigneurie dont,
pour raisons de santé, il ne se sentait pas digne ;
mais Sone refusait hautement. Tandis qu'on faisait
prendre au convalescent « un peu d'alemandé »
(lait d'amandes), il descendit au verger. « Comment
pourrait tenir château, se disait-il, celui qui ne peut
guérir son cœur? » Brusquement, il fit seller son
cheval pour aller à Doncheri. — Ce jour-là, Ide
«'■lait en petit comité (« a privée mesnie »)'. Elle
était assise dans la salle, à l'huis de sa chambre, et
cousait, avec un chapeau [de fleurs] sur la tête. On se
* j'entrerai en religion.
282 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE \L XIIIe SIÈCLE
salua. Ide fit apporter un escabeau. Puis, Sone pria,
encore une fois, 0 grâce et merci », longuement,
« car qui languis t, il ne vit mie ». Mais elle, blessée
et violente :
27^7 ... « De tel mal, je croi, vous garda
Chelle qui lanches vous bailla,
. Ki sist es loges en la prée...
El vous qui tant de bien avés
Que par armes conquis avés,
Laissiés ester autres pucliielles
A. conter vos fausses nouvielles...
Laissiés ester autrui amie... »
Ce dernier mot surtout consterna le fidèle amant :
2797 A tant a dit : « Je m'en irai
Qnanqu'ai mis en vous, osterai .
Car mon cuer en vorrai porter.
Ja pour autrui amie amer
Ne le vueil en prison laissier...
Car puis qu'autrui estes amie
Ne feroie pas courtoisie
Se par mi estoit empiriés...
Diex vous doinst boin ami avoir... »
Lorsque Sone revint au château, Henri, assis tout
habillé sur son lit, se faisait lire par une pucelle un
lai nouveau, très bien rimé, que Luciane avait l'ait
composer. Mais Sone ne tenait pas en place. Malgré les
supplications du malade, il partit encore une fois.
Pour éventer sa douleur, il lui fallait courir les aven-
tures.
El d'abord « en Angleterre ». ou plutôt en Ecosse.;
Il débarqua à Berwîck et logea « au Liendlousiel1 ».
1. « Ville d'Ecosse ». dil brièvement le Glossaire de l'édition.
SONE DE NANSAI ?.83
Invité, par la reine, en l'absence du roi, à la cour
royale, il fut l'objet de l'attention générale ; mais
« on ne l'honora de rien ». Un peu froissé, il de-
manda à prendre congé ; on le lui donna sans mot-
dire. Il se souvint alors que l'Ecosse est un pays où
l'on fait assez maigre chère : les « pauvres Ecossais »
dînent d'étranges « porées », comme ces chiens famé-
liques qui rôdent dans les cuisines. Qu'ils boivent leur
cervoise à gallons ; pour sa part, il ne restera pas là.
— La reine s'aperçut bientôt, du reste, qu'elle avait eu
tort de ne pas « offrir bonté » à l'étranger ; elle s'en
repentit, mais trop tard :
3o39 « Ciertes or ai fait grant enfanche.
S'il revient en la court de Franche,
A ce que il me vit en cote
Dira bien que je sui Escote. »
Le lendemain, après la messe, Sone demanda à
son hôte s'il y avait guerre quelque part, dans ces
régions. « Oui, dit l'hôte ; le roi d'Irlande a défié le
roi de Norvège, et notre sire l'aidera probablement. »
Mais Sone ne cacha pas qu'il était un peu découragé
par l'accueil qu'il avait reçu la veille. « Ah ! s'écria
l'hôte, notre cour est pleine de gloutons et de jaloux » ;
el il se hâta de faire part à la reine de la mauvaise
impression qu'avait éprouvée l'étranger, « un homme
>i généreux, qui fait tant de dépenses chez nous ! »
Les érudits anglais que nous avons consultés ont été hors d'état
d'identifier ce nom (thc Lindlaw shiel ?) à 'ierwickou aux envi-
rons.
2(84 LA SOCIÉTÉ IIl VM \I>E Al XIIIe SIÈCLE
La reine aurait bien voulu maintenant retenir Sone
comme soudoyer, à n'importe quel prix. Mais. déjà, il
n'était plus là. 11 avait trouvé sur le port une nef,
chargéede froment, prête à cingler pour la Norvège,
et il l'avait nolisée.
Le a ont était bon et on naviguait « à voiles croi-
sées ». La nef aborda bientôt près d'une grande et
forte ville norvégienne que le roi du pays faisait hour-
der et approvisionner en vue de l'agression prochaine.
Dès qu'il apprit son arrivée, le roi pria Sone à dîner.
C'est l'habitude, en Norvège, de manger et de boire
largement, beaucoup, longtemps, au point d'ennuyer
les gens qui n'en ont pas l'habitude...
3-2~-j Car il se sont si abuvrc
Que cascuns sa fable contoit...
Li tiers du jour fu en mangier,
Cascuns estoit en haubregier *,
L'escu au col, ou poing l'espée...
Et nuis le banap enbrachoient.
SOne, étranger à ces usages, les constata avec stu-
péfaction ; mais les fils du roi prirent soin de l'aver-
tir qu'il fallait s'y conformer :
3297 « Ensi vuellent le lamps passer
En boire, en mangier, en parler,
En manecliier cbiaus qui n'i sont1.
L'usage de lor pays font.
Et se premerains vous leviés
D'yaus honnis et blasmés sériés. »
* vêtu du haubert.
1. Cf. v. 77Ô7 : « Au hanap vuelent tout tuer».
SOXE DE NANSA1 285
Une autre coutume étonna Sone. La fille du roi
vint s'agenouiller devant les liùles de son père, un
grand hanap à la main, et, après y avoir bu, les in-
vita, en commençant par l'étranger, à le vider. Sone
déclara poliment qu'il n'en ferait rien avant que la
princesse fût relevée. Mais on lui dit que, de la sorte,
il allait contre l'étiquette. 11 but donc : c'était mau-
vais ; mais il faut bien hurler avec 13s loups. La fille
du roi apporta ensuite une épée et une lance à chacun
de ceux qui avaient bu. Après manger on ôta les
nappes, faites à la mode du pays, et on ne se lava pas.
Le roi prit ses fils et Sone à part, après dîner,
« en conseil ». Il offrit à Sone des a soudées » et le
pria d'être « compains a ses enfants ». — Ces. pro-
positions furent acceptées.
Les Irois (Irlandais) et les Ecossais parurent, peu
de temps après, en Norvège, avec une grosse flotte,
portant soixante mille hommes ; mais mal équipés,
déchaux, à demi nus, piétaille munie de dards, de
flèches, de glaives et de gavreloz (javelots), — bref,
des adversaires peu redoutables pour une « chevalerie
armée ». Le roi norvégien passa une revue d'armes.
Sa chevalerie, « appareillée à la loi du pays », était
nombreuse.
Bataille. Les deux fils du roi de Norvège sont tués;
mais Sone occit le roi d'Irlande. Restait l'ost des
Ecossais. On convint de part et d'autre d'en finir par
un combat singulier entre deux champions.
Sone, champion de Norvège, se prépara au duel en
faisant un petit voyage dans l'intérieur du pays, avec
286 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIIr SIÈCLE
le roi el quelques compagnons. Ils virent de hautes
montagnes, séjour des gerfauts, des loups à longs
poils, etc. Ils visitèrent une forteresse sur un îlot,
quasi inaccessible, au large, qui servait de mo-
nastère. Là, le repas de midi leur fut servi dans un
préau qui dominait la mer. D'autre part, il y avait
une forêt qui venait jusqu'au bord de l'eau, peuplée
de daim-, de cerfs, de cygne-, de [taons et de bètes
appelées « galices » qui ont des ailes, niais qui ne
peinent voler loin, auxquelles l'eau douce convient
aussi bien que l'eau de mer. L'auteur du roman en
avait vu, de ces bêtes (v. 4A79) : t( au jugement de
sa raison », c'étaient des espèces de chauves-souris,
aussi grosses que des taissons (c'est-à-dire des blai-
reaux), avec de grands poils et un museau pointu :
elles taisaient un vacarme dont retentissaient les forêts.
— Ici, en hors-d'œuvre. un long morceau sur Joseph
d'Arimathie, présenté comme apôtre de la Norvège et
fondateur de ce monastère norvégien de Galoche.
Avant le duel. Sorie fut adoubé, avec les armes
qu'il avait apportées (car il n'en voulut pas d'autres).
Son adversaire, le champion du roi d'Ecosse, était un
sergent gigantesque, originaire de Saxe. Il le tua.
Conformément aux conventions, l'année d'Ecosse éva-
cua aussitôt le pays sans coup férir.
Un vit alors se renouveler, trait pour trait, ce qui
s'était passé à ^ audémont, après la table ronde. —
Suie, toujours tourmenté d'amour, ne pensa plus,
après avoir délivré la Norvège, qu'à retourner près de
sa dame. Odée, la fille du mi de Norvège, l'aimait.
SO>"E DE NANSAI 287
comme Luciane ; les bonnes gens disaient entre eux
qu'il allait l'épouser; mais il ne s'en souciait guère.
11 alla trouver le roi pour demander son congé, sous
prétexte que. comme chevalier de fraîche date, il ne
pouvait se dispenser d'aller aux tournois dans son pays.
5617 Li rois u vis* le regarda... ;
Si dist : « \ olés vous ent aler? »
— « Oyl, sire, je m'en iray.
Vostre merchi siervi vous ay
Tant que m'avés fait chevalier.
S'irai en Franche tourniier.
Ch'est drois en ma nouvieleté.
Ensi l'a on en Franche usé... »
Il fallut le laisser partir. Mais Odée ne pouvait du
tout se résoudre à ne plus le voir. Pour prolonger les
adieux, elle alla sur le navire qui devait emporter son
ami, au moment de l'appareillage. Or un coup de vent
s'éleva, qui rompit toutes les amarres; le navire fut
poussé au large par la tempête ; le gouvernail fut
brisé et les charpentiers durent le remplacer tant bien
que mal. Enfin une terre parut à l'horizon : c'était la
ente d'Irlande.
L'Irlande, dont il avait tué le roi, était pour Sone
un séjour dangereux. Dénoncé, il fut assailli, en effet,
par des sergents du bailli local qui cherchèrent à
- emparer de sa personne. Il se défendit bien, mais un
valet, qui « savait les lois de cette terre », lui con-
seilla, lorsqu'il entendit sonner la bancloque pour
288
LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII* SIECLE
assembler le commun, de se réfugier dans le couvent
des Templiers, sur le port. Ce qu'ils firent, lui et Odée.
C'était un lieu d'asile. Force fut, en conséquence, de
soumettre le cas du prisonnier aux « pairs », jugeurs
du fief. \]< décidèrent eux-mêmes de s'en remettre au
jugement de Dieu sur le point de savoir si le roi
d'Irlande avait été tué par Sonedansun combal régu-
lier. Sono accepta de fournir cette nouvelle bataille,
seul contre deux champions à la fois, mais à la con-
dition qu ils fussent chevaliers et combatissent à che-
val. Comme champions, la reine désigna deux che-
valier:- qui, étant ses hommes liges, ne pourraient pas
s'excuser de la corvée. A oici quel fut leur équipe-
ment. 1 équipement national des Irlandais :
6202 Gascuns avoit .1. arc toursc''
Et hache a son arçon pendant
Et grant maque * et coutiel trenchant.
S'a cascuns coutiel et ghisarme**...
S'ot cascuns glave et gavreloz.
Et sont en Jor escuz enclos,
Car :-i crombés*** dedens estoient
C'a peu que tout ne s'enclooient****.
Si ont hiaumes deseure aaus...
Sone les tua tous les deux. — La reine en est émer
veillée à ce point qu'elle conçoit aussitôt de la passion
pour le vaillant soudoyer, meurtrier de son mari. De
quoi elle n'hésite pas à faire expressément confidence
au Maître du Temple, homme très au courant des
* masse d'armes. — ** guisarme, arme d'hast. — *** recourbés. ||
— **** que les bords se rejoignaient presque.
SO>TE DE SANSAI 28g
choses, qui s'engagea la servir. Il procure en effet une
entrevue. Sone s'étant agenouillé, il rompt la glace
par une grosse plaisanterie de Templier:
67 11 Dist li Templiers : « On doit baisier
Pais u estuet agenouillier '. »
Puis il se retire, discret. — Le lendemain, la reine,
très satisfaite, donna à Sone et à sa compagnie, avec
i un sauf-conduit et des présents, la permission de lever
I l'ancre. Sone en profita pour ordonner de mettre le
; cap sur la Norvège, car il voulait avant tout rendre
I Odée à sa famille.
Autre aventure. Les mariniers, gens à gages, eurent
1 l'idée de jeter Sone par dessus bord, pour s'emparer
I de ses biens et recevoir une récompense en ramenant
I Odée cbez elle. Mais Odée le sut et le soir, en venant
« tastoner » Sone, c'est à-dire le masser, pour l'en-
dormir, comme elle en avait l'habitude'2, elle l'avertit
I; du complot. De sorte qu'il se tint sur ses gardes, tout
I armé, avec ses écuyers et ses garçons. Cependant,
li dans la mêlée qui s'engagea, il fut blessé; Odée aussi.
1 . Allusion irrévérencieuse à la cérémonie liturgique du bai-
I sèment de la « paix ». Cf. Flamenca, p. i56.
2. V. 6941. Cf. v. 66o4- Voir des textes relatifs à cet office
I domestique dans Godefroy, au mot « Tastoner » ; cf. Roman de
fj Thèbes (éd. Constans), II, p. 346, etL'Escoujle, ci-dessus, p. 120.
[| — L'habitude qu'avaient les gens à leur aiso de se faire masser
1 ou gratter, tandis qu'ils s'assoupissaient, par des servantes ou
des pages, qui parait si singulière, n'est pas particulière au
moyen âge français. Une compagnie japonaise, qui représenta à
Paris, en 1901, des pièces anciennes, fit voir, en pareille pos-
ture, des chevaliers du moyen âge japonais.
1
2QO LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE VI XIIIe SIECLE
Heureusement, on arrivait devant Saint-Joseph de
Norvège. Ce qui restait des pirates lut pendu, et les
blessés, soignés par d'excellents médecins, guérirent. —
L'amour et le dévouement silencieux d'Odée furent
alors — comme, du reste, depuis le premier jour —
attendrissants : elle ne pensait qu'à lui et le servait
avec des prévenances délicate-. Mais, lui, il avait
«son désir ailleurs », et. dès qu'il fut rétabli, il alla,
de nouveau, faire ses adieux. Stupéfaction du roi:
7~>iO, « Comment, dist li rois, que vous faut?
Je croi. j>oi de sens vous assaut.
Nous ne poés repos soufrir... »
Supplication d'Odée. Mais la réponse du héros est
toujours à peu près la même :
7"53 « G'irai en Franche tourniier.
Car j'en av mont grant desirier. »
Pourtant, il fut touché, promit de revenir. Enfin
il mit à la voile.
Le navire passa en vue des eûtes d'Ecosse et de
Danemark, par Finelave et Logarde, où Teau douce
et l'eau salée se mêlent, et. après avoir rencontré
bien des barques chargées de saumons frais, péchés
dans les « bras de mer » (les fjords), que l'on por-
tait en Ecosse, aborda à Bruges. Là. Sone écrivit
àOdée (« un escrit. ployé en quariel estroit », v. SU69)
SONE DE NANSAI 201
pour lui donner de ses nouvelles, et à son aine pour
l'avertir qu'il arrivait. Fêtes à Nansai, dont Fauteur
croit devoir abréger la description, car « bien nous
deuwist souvenir, De le fin u devon venir » (v. 84 2 4).
De Nansai à Doncheri, la distance n'était pas grande.
Sone la franchit bientôt, en compagnie de son frère.
Le sire de Doncheri chassait en plaine avec sa mes-
nie, le jour de cette visite. Ide se leva à la vue des
deux visiteurs, et les salua simplement. Elle avait
grand peur de recommencer les scènes de jalousie
d'autrefois, car elle aussi, elle aimait Sone « que plus
ne puet» (85u), « tant que ne puetplus » (1002 1).
Elle était si troublée qu'elle ne pensa même pas à
prier ses hôtes de se reposer. Henri de Nansai en fut
fort surpris, remarqua qu'elle était très pâle, et con-
clut que tout cela ne pouvait s'attribuer qu'à l'orgueil
ou au mal d'aimer. Du reste, la chambrière lui raconta
tout tandis que Sone et la belle Ide entamaient la con-
versation d'autre part.
8571 Se li dist : « Encore priasse
Mierci, se recouvrer cuidaisse. »
— « A cuii* » — « A vous. » — « Pour coi a mi ? »
— « A vous sui tous, n'ai riens en mi... »
Mais Ide ne put se retenir de montrer qu'elle savait
ce qui s'était passé en Norvège :
8601 Si dist : « Vous n'iestes mie fans
Qui en Noruweghe as gierfaus
Alastes moustrer vo desroi *.
Amie avés fille de roi...
désordre.
2g2 LA SOCIETE FRANÇAISE VU XIII SIECLE
Aolés aussi que je vous crove ?
Avés vous esgardé la voye
L vous pourmener me cuidiés ? »
Dans la chaleur de ses reproches, elle se leva tout-
à-coup, et s'enfuit. — Cette fois encore Sone, « tout
déconfit », fit, sous la fontaine du verger, des ré-
flexions mélancoliques : « Nulle merci; elle m'a tou- I
jours haï : et j'ai perdu mon temps. » Il promit à
Henri d'oublier.
Sur ces entrefaites, une invitation parvint à Nan-
sai, de la part de la comtesse de Champagne, pour un
tournoi, à Chàlons. Le prix de ce tournoi était un
mouton doré, exposé dans une cage. C'est là que 1
Sone entra en relations avec le ménestrel Roumenaus,
dans les circonstances suivantes. Il se désarmait à la
fin de la première journée du tournoi — où il avait
très bien fait, comme d'habitude, — lorsque Roume-
naus entra chez lui, pour s'y faire héberger, se pré-
sentant comme « un ménestrel qui suit les braves à
domicile» :
9o35 ... « Uns menestreus.
Les preudommes sui as osteus. »
Henri accueillit très bien ce Roumenaus, qu'il
connaissait, et qui était homme d'honneur et de
courtoisie, fort estimé des princes. Il le fit manger
à son écuelle et coucher auprès de lui. La nuit, il
lui raconta les tourments que la demoiselle de Donn
chéri avait infligés à son frère.
Sone avait combattu incognito, et on avait vaine
SONE DE NANSAI 20,3
ment cherché à le retrouver après les joutes, pour lui
offrir le mouton doré. — Ici, intermède comique. —
Un chevalier, profitant de la disparition du vain-
queur, se procura des armes pareilles, les abîma pour
qu'elles eussent l'air d'avoir servi au tournoi, et se
fit passer pour celui qui avait gagné le mouton. La
comtesse de Champagne y fut trompée, et elle aurait,
elle aussi, fait manger le faux vainqueur « à son
écuelle », si Roumenaus, intervenant, n'avait décou-
vert la fraude. Le mauvais plaisant fut enfermé dans
la tour de Mont-YVimer1.
Après cela, la comtesse fit crier partout qu'il y
aurait une table ronde à Machaut, et envoya ses mes-
sagers de château en château pour y convier per-
sonnellement les jeunes gens bien nés. Le prix serait,
cette fois, un cerf à cornes dorées, ornées de clochettes
d'or. Le terrain réservé aux jouteurs et à leurs amies
serait enclos d'un fossé, avec défense à tout autre de
franchir cette limite, sous peine de corps et d'avoir
(v. 9876). Un second enclos fut préparé « pour man-
ger et caroler », sous des tentes, après les exercices.
— Sone, Ide et le frère d'Ide furent au nombre des
invités.
Comme au tournoi de Chàlons, Sone, qui avait offi-
ciellement décliné l'invitation, vint sans se faire con-
naître. Le premier jour, il y eut un incident. Sone
avait déjà blessé et renversé le frère d'Ide et tous lesjou-
1. Le château de Mont- Aimé en Champagne.
2Q4 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE
teurs dont les écus étaient suspendus près d'Ide lors-
qu'un de ces jouteurs. Renautde Saint-Richier, furieux
d'avoir été désarçonné, -e jeta sur Sone. l'épée nue,
avec plusieurs de ses amis; mais la comtesse, voyant
la mêlée, se leva et ordonna aux sergents, gardes de
la table, de franchir le fossé pour s'emparer des
perturbateurs et les mettre en prison. A la cloche, la
comtesse «prit par la main » Sone, le vainqueur, et
le mena dans sa tente, où il devait se désarmer. Les
écuyers apportèrent ce qui était nécessaire : robes,
fermaux et de l'eau chaude ; ils le lavèrent, l'essuyèrent,
le peignèrent. A table. Sone fut placé le premier, à
côté d'Ide. Mais la comtesse fut fort étonnée de voir
qu'ils ne se parlaient pas.
10807 S' dist : « Or doit cascuns amer
Qui revenus est de jouster...
Amis, et je vous aidera)'
A adrechier ce que je sav. »
Toutefois elle n'osa pas insister. Les nappes ôtées,
elle prit Sone par la main droite, Ide de l'autre, et
leur dit :
io3c)i « I convient nous trois commenchier
Le chanter pour fieste essauchier. »
Et elle commença aussitôt une chanson de carole:
Main se leva bielle Ae'lis1...
Le comte de Brabant, oncle de Sone, était un des
1. Sur cette chanson à refrain, voir G. Paris, dans les U--
langes Wahlund, p. 6
SOSE DE NA.MSAJ 20,5
princes qui assistaient à cette fête. La comtesse de
Champagne l'avertit, « en carolant», des maladresses
que son neveu commettait en amour, et du cas de
la belle Ide. Le vieux comte — il avait plus de quatre-
ingts ans (v. 12098) — entreprit alors, à son tour,
d' « arraisonner » la jeune fille :
10573 Et dist : « De vous me plainderoie
Se vilonnie ne cremoie... »
— Sire, quel tort trouvés sur mi ?
Si le vous plaisoit a moustrer
Je sui preste de l'amender... »,
— J'ai a neveu .1. chevalier
De cui tout partout och traitier
Que il vous a tous jours amé...
N'onques n'oïstes sa proiiere,
Et il est lions de tel manière
Que tant courouchier vous doutoit
Que tout le resgne en eslongoit.
Ensi pierdu l'avons piecha...
Si a en maint péril esté...
Et qui conforter le poroit
Tel chevalier conquis aroit
Con je sui, se je li plaisoie
Et tout le pooir que j'aroie. »
— « Sire, dittes, et je ferai... »
11 prit ensuite Sone à part, qui ne souffla mot. —
Le lendemain, Ide fit préparer cinq lances, garnies
chacune d'une « manche », et se plaça dans la loge à
côté du comte de Brabant. Lorsque Sone vint aux
loges « pour prendre lances », elle lui en tendit une,
<>rnée d'une manche blanche, en chantant cette chan-
sonnette :
10920 Je doins mon cuer a mon ami
Et la blanque lanche au jouster.
2g6 LA SOCIÉTÉ FRANC VISE Al XIIIe SIECLE
A moût grant tort li escortai.
Je doins mon cuer a mon ami...
Elle les lui donna toutes les cinq. A la cinquième,
elle confia enfin à son voisin, l'oncle de Sone, la raison
qui Pavait persuadée de se conduire si durement en-
vers un amant si fidèle : « Je suis filleule de sa mère,
et, en tel cas. mariage est défendu. » Alors le bon I
comte de Brabant se décida à travailler, dorénavant, I
pour son propre compte. Il aimait Ide de son côté,.i
malgré son âge ; il le lui dit ; il demanda sa main à i
son frère, qui consentit joyeusement, « s'Ide le vu et I
et no ami » (v. 1 1 U>o)- Mais elle ne voulut pas : « Mes |
cuers n'est pas si tôt cangïés » (v. n/jni), répon-j
dit-elle. Ainsi tout le monde s'en alla désolé, le comte
en Brabant, Ide à Doncheri, et Sone, suivi des che-
vaux qu'il avait gagnés — un vrai troupeau, il avait
l'air d'un marchand qui revient de la foire, — à
TNansai.
Cependant la comtesse de Champagne se préoccu
pait toujours de rendre Sone à la société dont il était
l'ornement et qu'il s'obstinait à fuir. Par l'entremise
de Roumenaus, elle associa à cette pensée le roi et la
reine de France qui annoncèrent un grand tournoi
de deux jours à Montargis ; le troisième jour il y
aurait table ronde et cour plenière. Comment Sone,
quelle que fût sa mélancolie, aurait-il pu n'y pas
venir?
Il s'y rendit, en effet. — De dansai, avant de se!
mettre en route, il envoya à Odée de Norvège, dont
SOXE DE KANSAI 2Qy
le père venait de mourir, un message par un pèlerin
qui revenait de Saint- Jacques de Compostelle. En che-
min, à Bar, il rencontra Luciane de Vaudémont et sa
famille. Certes, il n'aurait tenu qu'à lui d'avoir sur le
champ le royaume de Norvège ou l'expectative de
Vaudémont, en épousant l'une ou l'autre héritière.
Mais il était, plus que jamais, « fourmené d'amour ».
C'est à Senlis que les deux frères de Nansai se pré-
sentèrent au roi et à la reine. Le roi embrassa Sone.
La reine, princesse de Hongrie, qui était un peu pa-
rente des Nansai, et que persécutait une cabale de
cour, lui exprima très courtoisement le plaisir qu'elle
avait à voir enfin un si vaillant chevalier. Mais lui,
qui n'aimait pas à se vanter, fut embarrassé, changea
de couleur, regarda en l'air ; c< car il ne savait parler
d'armes: il laissait cela auxhérauts ». La reine, ébau-
bie de ce silence, le considéra un peu, « tourna
l'épaule » et ne dit plus rien. D'autre part, les cheva-
liers de la cour de France, qui n'aimaient pas la reine,
marquèrent, par une froideur glaciale, qu'ils avaient
ressenti l'amabilité dont elle avait honoré d'abord cet
étranger. Sone et Henri furent très vivement choqués
de cette attitude, et que personne ne leur fil semblant
d'amour: « Allons-nous en, dit Henri; ces gens-là
sont trop orgueilleux. » Ils s'esquivèrent au plus vite
Lorsque la reine l'apprit, elle se mit fort en colère.
jusqu'à frapper d'un bâton le grand sénéchal cie
France.
Pendant ce temps-là, Odée, avertie par le pèlerin
qu'il y aurait un tournoi à Montargis où paraîtrait son
298 I.A SOCIÉTÉ FRANÇAISE U Mil' SIÈCLE
ami, fit un «lai» noté, qu'elle apprità Papegai, une
pucelle, très habile joueuse de harpe. Puis elle fit
appeler une comtesse dont le fief était chargé de
l'obligation d5 « aller en messages • . El elle les expé-
dia, toutes deux. Papegai et la comtesse, à la cour de
Montargis.
Or, près de la forêt de Montargis il y avait une
grande- maison fortifiée, assise sur une motte, mais
en ruines, dite « Souverain Mesnil ». Elle était habi-
tée par une pauvre famille de gentilshommes, qu'un
bailli très puissant auprès du roi avait «déshéritée»
par ses mensonges. C'est là que Sone alla s'établir,
en secret, à la veille du tournoi. L'hôte lui raconta
son histoire. Il s'appelait Godefroi. Il avait été' sei-
gneur d'une centaine d'homme lige- : sa femme I
Emmeline «'tait une de- tille- du comte de Flandre ;
jadis, il menait partout trente chevaliers à ses fiai-.
Mai- il avait emprunté aux usuriers, et l'un d'eux
avait falsifié le chiffre de sa créance. De là procès, in-
tervention du bailli, la disgrâce et la misère. — Il se
trouva que. par sa femme, ce pauvre homme était j
allié à la maison de Nansai. Sone -'empressa dune
d'aller présenter ses hommages à cette dame, qui «'tait
paralvsée. Elle se souleva un peu. à -a venue:
i3io7 Et dist : « Biaus nié?, bien \inçrniés vous.
Se je ne me lief contre vous
Je vous pri qu'il ne vous poist mie,
Car grans ensoingnes me mestrie... »
v
Il s'assit à coté d'elle. Elle -écria: «Ali! je suis!
SO>E DE NANSAI 20,0
sûre que vous serez le lion que je vois dans mes
visions, qui doit nous tirer de peine. » Il fut accueilli
par elle, et par sa fille Nicole, qui était une merveille
de beauté, comme un sauveur.
Le malin du tournoi, Sone entendit la messe,
s'arma, mangea une soupe au vin, fit lacer son
heaume de fabrique norvégienne, et s'élança dans la
mêlée.
Il y avait beaucoup de monde clans les loges : clans
la plus haute, la reine, et Roumenaus à ses côtés, qui
lui désignait les barons d'après leurs écus ; la com-
tesse de Champagne était là, ainsi que la duchesse de
Bourgogne, Madame de Bar, etc.
Sone s'était fait indiquer, par son hôte, un petit
bois où il allait, après chaque passe d'armes, chan-
ger de harnachement, sans que personne s'en aperçut.
Il parut d'abord avec une cotte à armer blanche, et
chacun pensa que le chevalier blanc était le meilleur
de tous. Puis il s'éclipsa, et reparut tout en rouge,
et chacun pensa que le chevalier rouge l'emportait
décidément. Puis en vert, et le chevalier vert fit ou-
blier les deux autres.
Après quoi, il rentra au château délabré. Nicole l'y
attendait, devant la salle. Elle le prit par la main,
tout armé, et lui fit monter les degrés. Ses écuvers
le désarmèrent et lui apportèrent ses robes, cote,
surcot et manteau d'écarlate. « Prenez garde de
prendre froid », lui dit sa vieille cousine. Et Nicole
lui lava le visage à l'eau tiède, pour ôter « la pein-
ture du fer. » — Pendant ce temps-là, la cour de
JOO LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIII SIECLE
France discutait lequel avait le mieux tait, le blanc,
le rouge ou le vert '.
Le soir, il y eut un petit scandale à la cour. Rou-
menaus s'étant moqué de quelques chevaliers, enne-
mis particuliers de la reine, fort « enflés r de ce que
le roi les avait autorisés à porter, dans ce tournoi,
ses armes parties avec les leurs, et qui faisaient les
vantards, ils voulurent l'assommer. La reine dut le
protéger : a Ce n'est pas. dit-elle, une raison, parce
que je suis de Hongrie, pour que les gens d'ici se
permettent de maltraiter tous ceux que j'aime: on a
déjà éloigné- Sone de chez moi
i3Ô2G A olis haës ce que vucil amer. .
Vengiés vous demain au tournoi,
Et si monstres la vo bu foi *
Et non a mi deshounourer. »
Roumenaus. qui connaissait la retraite du héros,
-"empressa naturellement de lui raconter l'aventure.
« Ce serait grande joie à regarder, lui dit-il. si vous
mettiez demain à la raison ceux qui persécutent la
reine. » — Sone sourit.
10701 Di>t Sones : c< Rommenal. pourquoj ?
La venganche qu'afiert a moi ?
Avuec die. se je bien voloie,
Forche ne pooir n'en aroie.
* votre Herté.
1. Le thème du chevalier anonyme qui parait successivement I
au tournoi sous trois armures différentes est un lieu commun
de la littérature romanesque en français, depuis Cligès. Voir
G. l'aris, dan- le Journal des Savants, 190a, p. 4io, note.
SO>E DE NAWSAT OOI
Uns clievaliers sui d'un esca
Viers yalz * n'ai pooir ne viertu... »
Le lendemain, il revêtit une cote à armer d'azur,
avec un aigle d'or. Il mit par terre tous les vantards
et disparut. La reine en eut tant de joie qu'elle ne sut
pas s'empêcher de triompher.
i386i Ains dist : « Sire rois, vostre ami
Qui a vous ont d'armes parti
Aront ja le tournoi outré
Se tant n'en i eùst viersé...
Ne sont pas si plain de desroi,
Ce me sanle, c'ui main estoient **,
Quant vilenie me disoient.
Et vous ont petit hounouré
Quant les armes de royalté
Font as pies des chevaus fouler... »
Mais le « grand bailli » était là, le « grand leres***
bailli souverain » qui était le maître du roi, celui
qui avait ruiné le bon chevalier Godefroi. Il ne crai-
gnit pas de reprendre grossièrement la bonne reine
en ces termes :
i4o8i « Dame, vo parent de Hongrie
Savent mieus jouster au mouton,
Quant il en ont cuit le crépon ****.
Quant cascuns a bien encargié j
Et demi grant mouton mangié
Et bu .un. pos de goudale 4-j-
Quant elle est [moût] lors et estale j -j~j-,
*contre eux. — ** si pleins d'élan, ce me semble, que ce matin.
*** voleur. — **** fait cuire l'échiné. — ■ 7 s'est bien lesté. —
f-j- sorte de bière'. — -j-jf Ce mot n'est pas dans Godefroy.
L'éditeur pense à « cstable », qui ne parait pas acceptable. Cf.
1 anglais stale ; il s'agit d'une bière de conserve, « reposée ».
3o2 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI \mr STÉCLE
Et s'il s'en est bien enivrés
Dont a ses anemis outrés.
La apresistes a crier
Et les nreuddmmes a blasmer. »
- — Dist la rovne : « Vous mentes
Fau~ traîtres, mauvais prouvés,
Losengiers* plains de trecherie... »
G'esl ainsi que L'auteur du roman se figurait les
conversations dans le grand monde.
Le troisième jour, table ronde, en tout semblable
aux précédentes. Roumenaus prévint Sone que les
chevaliers du roi, vaincus la veille, avaient déjà pendu.
« tout en un renc », leurs écus aux pieux des lices.
Sone, armé, ce jour-là. d'un écu losange, blanc et
noir, avec des « couvertures » pareilles, provoqua
successivement cinq des vantards et, de nouveau,
leur « apprit à tomber». Mais le sixième était un or-
gueilleux, qui se répandit en menaces, dès que son
écu fut touché. Sone, voyant sa fureur, crut prudent
de prendre son épéc. car il prévit un combat pour de
bon. Non sans raison. Ce ne fut pas d'une lance à
1er émoussé que se servit son adversaire. Sone lut
blessé' légèrement au premier choc, et l'adversaira
désarçonné appela ses amis à l'aide. Ils se jetèrenl
sur le vainqueur l'épée haute. Mais les hérauts s'écriè-
rent que le ban était faussé, les sergents d'armes
intervinrent et les félons furent jetés dans une
geôle.
Le roi et la reine auraient bien voulu que Sonj
SONE DE NANSAI 3o3
au lieu de s'esquiver, comme il faisait après chacun
de ses exploits, vint se montrer et jouir de ses succès
à leur cour. Il le lui firent savoir. Mais le héros ré-
pondit qu'il n'irait pas aussi longtemps que sa cou-
sine, la dame de Souverain-Mesnil, resterait déshéritée,
sans obtenir jugement. Jour fut donc pris pour le
jugement, au grand émoi de Clabaud, le mauvais
bailli du roi, qui, se voyant menacé, s'enfuit. L'au-
teur trouve encore le loisir de s'attarder à décrire ici
les repas auxquels Sone participa en ce temps-là :
i 4839 Mainte coupe i ot aportée
Qui de pieu ment estoit rasée
Blanc vin, et viermeil et claré,
Vies et nouvel et cler rosé,
Et espices a leur voloir.
Cependant il ne laisse pas de déclarer qu'il se hâte ;
à l'entendre, il ne demande qu'à terminer son ou-
vrage :
1 479,4 Mais li grans hasters ne me laisse.
Je vueil ma matere furnir
Dont moût [or] ai cure a issir...
Mais il n'en finit pas pourtant. — Des chevaliers
anglais arrivèrent pour prendre part à la table. Nou-
veaux succès du héros qui avait adopté ce jour-là les
armes de sa famille, très connues en Allemagne :
écu d'or nu lion rampant. Le soir, Sone dut s'aliter,
à cause de sa blessure. Les dames allèrent le voir;
la comtesse de Champagne, ayant considéré la plaie,
reconnut qu'elle était assez grave pour justifier la
retraite obstinée de Sone.
004 LA SOCIETE FRANÇAISE AL XIII SIECLE
i5o83 Si dist : « Sire, la gent disoit
Que mancolie vous cachoit ;
Mais cl i a que mancolie*... »
Elle profita de l'occasion pour lui oflrir sa main,
puisque l'>u( était désormais rompu avec Ide tle Don-
cheri : mais à colle proposition il répondit, comme
c'était son habitude en pareil cas, par des paroles très
vagues.
Ali reste, la disparition de Clabaud avait éclairé
le roi, qui fit rendre incontinent son héritage à Go-
defroi. Et cela fit très bon efl'et.
A qui le prix du tournoi serait-il délivré ? C'est la
comtesse de Champagne qui décida tout le monde à
désigner Sone de Nansai, en produisant les coffres de
celui-ci, où Ton trouva toutes les couvertures du che-
valier blanc, du chevalier vert, du chevalier vermeil,
du chevalier à l'écu Losange, bref de tous les cham-
pions entre lesquels on aurait pu balancer.
Au fêtes qui suivirent, le comte Thierri d'Aussai
(d'Alsace), qui était parent des Nansai, -'éprit d'amour
pour Nicole ' :
i53-'((j « Ghiertes, puchielle, je dis voir...
Se vous a mari me volés
Faite en sera vo volenlés. »
* Mais il va. en ciret, autre chose que mélancolie.
i. 11 avait mangé un jour « à son écuelle », c'est-à-dire à côté
d'elle. 11 est dit à ce propos que 1 Y-li [uette ne s'opposait pas à
ce que l'on fût placé à table à côté de sa propre femme :
i5û2(j Cascuns mangoit delés s'amie
U delés sa femme espousée.
SONE DE NANSAI 3o5
— « Sire, ma volentés sera
U mes pères s'acordera.
U soit a gas, u soit vrelés,
Mes sens n'est pas si haus levés
Que je de mon sens ouvrer vueille... »
Sone, consulté, consentit, mais à condition
que la sœur de Thierri, Felisse, épouserait son
frère Henri, le nain de Xansai. Et Felisse, quoique
médiocrement flattée, acquiesça, de son côté, parce
que le roi s'intéressait au projet :
1 5 4 3 5 « Je ferai ce que vous vorrés...
Oncjues plus a mi ne parlés. »
Pendant les noces de Thierri et de Nicole, de Henri
et de Felisse, les messagères de Norvège débarquèrent
à Montargis. La menestrelle Papegai et la vieille
comtesse furent invitées à souper. La comtesse fit
sensation, car elle était fort laide, bossue1, avec des
yeux de cheval, et d'une taille si gigantesque qu'elle
aurait pu emporter un chevalier sous son bras. On
s'intéressa aussi beaucoup à un Breton de leur suite,
qui faisait de merveilleux tours, qui cassa le bras de
Mirant, un des « champions royaux », et dont Sone
seul vient à bout. Enfin Papegai offrit au roi un
gerfaut, présent d'Odée, et, suivant ses instructions,
soumit la cause de sa maîtresse au jugement de la
cour de France. Elle prit sa harpe et chanta le lai
I. V. i56oa «... une boche avoit — - Derrière et une autre
devant ». Elle avait donc deux bosses, une devant, l'autre der-
rière. G. Grober, /. c. : « mit doppeltem Munde ».
3o6 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIIe SIECLE
qu'Odée lui avait appris ; puis, elle posa la question :
l'amour qu'Odée avait pour Sone, et qui la ferait
mourir, si elle était plus longtemps dédaignée, ne lui
donnait-il pas des droits ? Le lai ouï, le roi et ses
barons décidèrent, à l'unanimité . que la princesse de
Norvège devait « avoir son ami ». A la requête de la
comtesse. Sone promit de se conformer au jugement
de la cour. — Madame de Champagne fut désolée,
mais elle sut dissimuler sa douleur : « Carolonsj
dit-elle au roi. et faisons joie à ces noces. » Elle était
veuve, jeune et libre : elle aurait pu se remarier ; mais
Sone était perdu pour elle : elle ne se remaria jamais.
Le départ pour la Norvège fut, par conséquent, I
décidé. Au dernier moment, Sone eut encore roc-'l
casion de rendre un service à sa famille. Thierri
d'Alsace mourut, et Sone obtint de l'Empereur qu'il:
inféodât les domaines du défunt au nain de Nansai,
son beau-frère. Désormais Henri de Nansai fut appelé
comte d'Alsace. C'est depuis lors que le château de[
Nansai a disparu. Toutes les pierres en furent char-J
royées pour bâtir les fortifications d'une ville nouvelle!
que l'on appelle encore Nansai, ville bien connue!
par ses excellents vins d'Alsace, que l'on exporte l
l'étranger (v. i6563 et suiv.).
La réception de Sone en Norvège lut extrêmemêtl
brillante : trois cents bateaux de toutes sortes, chargé
de musiciens, allèrent à sa rencontre. Le trime étar
SOXE DE NANSAI OOJ
vacant, il épousa Odée et fut couronné roi. Le jour de
la cérémonie, tout le monde était en blanc, samits
blancs et blanches touailles, ainsi qu'il était conve-
nable. — Le nouveau roi et sa femme, couronnés,
parcoururent le royaume. Partout, ils faisaient « recor-
der les escris » , et on leur offrait des présents ; mais
Sone était trop bien né pour en accepter. Il en faisait,
il n'en acceptait pas.
17508 Et une raison leur disoit :
« Signour, le vostre en pais tenés...
L'oumage vueil de vous avoir
Et si laissiés coi vostre avoir...
Ja povre pour mi ne serés. »
Cette conduite inusitée le rendit très populaire.
Le roman aurait pu finir là. Mais non. Il rebondit
tout à coup pour fournir une carrière nouvelle. —
L n beau jour on vit arriver en Norvège des Tem-
pliers irlandais, qui amenaient un enfant. Un de ces
Templiers était le maître qui, jadis, avait sauvé la vie
de Sone. « Sire, dit-il au bon roi, la reine d'Irlande
est accouchée, chez nous, d'un enfant qui vous ap-
partient ; le voici, car elle allait le tuer, dans le
désespoir où elle est de vous savoir marié. » « Allez
le porter à ma femme », dit Sone ; et l'incident en
resta là. Quelque temps après, Odée accoucha de
deux jumeaux, et le roi Sone se trouva à la tête de
trois garçons. Il en eût plus tard un quatrième.
L ne autre fois, ce fut un messager du pape qui
vint prier le roi de Norvège de s'armer contre les
ennemis du Saint-Siège, de « porter l'épée de saint
3o8 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Al XIIIe SIÈCLE
Pierre » et d'accepter la couronne impériale. Sone
résolut d'accepter, mais il emmènerait sa famille...
Ici manque, dans le manuscrit, un cahier, dont on
évalue le contenu à 2 '(oo vers.
Lorsque le récit reprend. Sone esl devenu empe-
reur. Il fait la guerre aux Sarrasins de l'Italie du
Sud. Les aventures qui lui arrivèrent sont racontées
très longuement, mais elles sont singulièrement
insipides.
Des quatre fils de Sone. trois furent rois : de Nor-
vège, de Sicile et de Jérusalem : et le quatrième, qui
avait marqué de bonne heure des dispositions à. prê-
cher, devint pape. Lorsqu'il se sentit vers sa lin.
Sone fit venir auprès de lui les trois rois, ses fils, et
les couronna. Et à leur tour, ils couronnèrent l'impé-
ratrice, leur mère. Odée était fière de les voir, tous
heureux, puissants et prospères:
20907 Mais une mierveille dirai...
Qu'elle aime mies. l'Emperëour,
Son espousé et son signour.
Qu'elle ne ferait .xx. enfans...
Chelle amour qu'elle commencha
En son cuer li enrachina,
Se li est crute et raverdie
Tous jours en son cuer engrossie.
Plus l'aimme qu'elle ne soloit :
Car c'est l'amours qui ne recroit.
L'empereur vit qu'il allait mourir. Alors il com-
muniqua à ses fils, assemblr- autour de lui, les fruits j
de son expérience ; il leur iil son testament politique:
SONE DE N VXS.VI 3oQ
Aimez vos bavons, méfiez-vous des piètres, des moines
et des marnais baillis.
2097.5 « '\ ous deves premiers Dieu amer
Les commans de la foy garder.
N'amés nul félon losengier :
Sentir vous leroit son mestier.
Ames vo franc homme prouvé
En cui vous savés loyalté.
Se vous voz savés entechié *
Confessiés vous de vo péchié.
Dont voist li priestres au moustier
Et avuec vous voz chevalier,
C'au beçoing vous conseilleront,
Lors cors pour le vostre metront. •
Prinches qui a a gouvrener
Ne doit priestre a conseil mener.
Faites loyalment justichier
Ne se n en prendés nul leuvuier**.
Se vous mauvais baillieu avés
Et vous souspendre le poës
Ne le garisse raënchons ***...
Ne as gens de religion
Vantés, se pour vos pechiés non ****.
Vos yretages deffendés
Et sagement vous démenés...
Larghes soiiés a voz barons
Et si lor donnez les biaus dons .. »
Quant à l'Empire, l'Empereur Sone le laissa au
Ici nier des trois fils de son frère Henri d'Alsace.
Sone et Odée moururent le même jour, et on les
snterra devant l'autel de saint Pierre, à Rome, dans
atteint (de péché). — - ** loyer. — *** qu'il ne lui soit pas
permis de se sauver en payant une rançon. — ****N' hantez
pas gens de religion (les moines), sinon pour vos péchés.
3lO LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI Mil" SIÈCLE
un grand cercueil de cuivre, richement orné d' ys-
toires ».
2i3i8 De Sone ai fine et d'Odée.
Moût orent bonne destinée.
Et Jesu Cris mont les ama,
Si que lor fruis fructefia.
APPENDICE
TRAVAUX
si r l'histoire de la société française al moyen age
d'après les sources littéraires
G. Albrecht. Vorberei-
tung auf den ïod, Toten-
gebràuche und Totenbe-
stattung in der altlïanzô-
sischen Dichlung. Halle
a. S., 1892, in-S, 99 p.
E. Altner. Ueber die
Chasiïeinents in den alt-
franzosiscben Chansons
de geste. Leipzig, i885,
in-8, 86 p.
V. Bach. Die Angriffs-
waflen in den altfranzo-
sischen Artus und Aben-
teuer-romanen . Marburg,
1887, in-8, 56 p. Dans
les « Ausgaben und Ab-
handlungen » de E. Sten-
gel, n° lxx, 58 p.
. G. Baist. Der gericht-
licbe Zweikampf, nacb
seinem Ursprung und in
Rolandslied, dans Roma-
nische Forschungen, \
(1890), p. 436-48.
Er. Bakgert. Die Tiere
im altl'ranzôsischen Epos.
Marburg, 1884, in-8,
122 p. Dans les « A. u.
A. », n" xxxiv (i885),
244 p.
A. Bartelt. Die x\us-
chreitungen des geistli-
cben Standes in der
cbristlichlateinischenLit-
teratur bis zum xn Jahr-
hundert und in den alt-
franzôsiscben Eableaus.
I ïbeil. GreifWald ,
1884, in-8, 3o p.
Inachevé.
. K. Bartsch. Die For-
men des geselligen Le-
bens im Mittelalter. Pu-
blié en 1862, réimprimé
dans Gesammelte Vor-
tràge und Aufsàtze. Frei-
burg u. Tubingen, i883,
in-8, p. 221-49.
. I. Berker. Vergleicbuno-
012
LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIECLE
der homerischen und alt-
franzôsischen Sitten. —
Homerische Ansichten
und Ausdrnckweisen mit
altfranzôsischen zusam-
mengestellt. Dans les Mo-
nalsberichte der Berliner
Académie, 1866 et 18G7.
9. E. Berger. ThomaeCan-
tipratensis « Bonum uni-
versale de apibus » quid
illustrandis saeculi xin"n
moribus conférât. Paris,
[895, in-8, 72 p.
9a. L. Beszard. Les larmes
dans l'épopée, particuliè-
rement dans l'épopée fran-
çaise jusqu'à la fin du
xne siècle, dans Zeiischrift
fur romanische Philologie,
XXVII (iqoo). p. 385-
ii3.
10. G. Bilfinger. Diemittel-
alterlichen Horen und
die modernen Stunden.
Ein Beitrag zur Kul-
tureeschichte. Stuttgart,
1892, in-8.
P. 28-09. PopulâreTages-
einteilung im A.usgartg des
Miltelalters. Frankreich.
ir. \\ . Blankerbcrg. Der
\ ilain in der Schilderung
der altfranzôsischen Fa-
bliaux. Greifswald, 190:2.
in-8, 75 p.
12. E. Bormann. Die Jagd in
den altfranzôsischen Ar-
I us-und Abenteuer-roma-
nen. Marburg, 1887. in-8,
Go p. Dans « A. u. A. »,
11" LXVIII, I 18 p.
id. \\ . Borsdorf. Die Burg
1111 « Claris und Laris »
und im « Escanor ». Ber-
lin. 1890, in-8, 107 p. —
Cf. Romania, XIX (1890),
p. 374-
i4- L. Bourgaix. La société
[française du xne siècle]
d'après les sermons, dans
La Chaire française au
XIIe siècle (Paris, 1879,
in-8). p. 271-369.
iô. F. Bourquelot. Le Sui-
cide au moyen âge, dans «
la Bibliothèque de l Ecole
des Charles, 1 842-43, p.
2^5.
16. H. Bredtmanx. Derspra-
chliche Ausdruck obliger
der gelàufigsten Gestes
im altfranzôsischen lvarls-
epos. Marburg, 1889,
in-8. 70 p.
17. Bresslau. Rechtsalter-
tbùmer ausdem Rolands-
liede, dans YArchiv de
Herrig. XLV1I1 (1871),
p. 291-306.
18. F. Brinkmann. Das Pferd
in den romanischen Sprai
chen dans YArchiv de
Herrig, L (187a), p. 120-
90.
19. Le même. Der Hund in
tien romanischen Spra-
chen... Ibidem. XL\ I
(1870), p. 420-64-
20.Césac-Moncaut. Lesjar-
APPENDICE
OIO
dins du Roman de la
Rose comparés avec ceux
des Romains et ceux du
moyen âge, dans L'In-
vestigateur, journal de
l'Institut historique, VIII
(l868), p. 223-241.
ai. F. Chambon. [Les eaux
de] Bourbon au moyen
âge [d'après Flamenca],
dans la Quinzaine bour-
bonnaise, VI (1897), p.
12-17.
22. J. Condamin. Le patrio-
tisme dans les chansons
de geste, dans la Revue
hebdomadaire du diocèse
de Lyon, 1882, IL r, p.
4o6-io.
23. W. D. Crabb. Culture
history in the Chanson
de geste Aimeri de Nar-
bone. Chicago, 1 898, in-8,
\w-95 p.
2'|. Doerrs. Haus und Hof
in den Epen Chrestiens
von Troyes. Greifswald,
i885, in-8, 56 p.
20. E. Dreesbach. Der
Orient in der altl'ranzo-
sischen Kreuzzugslittera-
tur. Bresslau, 1901, in-8,
96 p.
26. E. DUEMMLER. Zlir Si t-
tengeschichte des Millel-
alters, dans la Zeitschrij't
fur deulsches Allerthum,
"1878, p. 256-8.
Sur la sodomie au moyen
âge, notamment parmi les
clercs. Liste de quelques
textes latins.
27. A. Euler. Das Kônig-
thum imaltfranzôsischen
Karls Epos. Marburg,
1886, in-8, 65 p. Dans
« A. u. A. », n° lxv, 56
p-
28. J. Falk. Antipathies
et sympathies démocrati-
ques dans l'épopée fran-
çaise du moyen âge. Dans
Mélanges de philologie ro-
mane dédiés à Cari Wah-
lund, 7 janvier 1896. Ma-
çon, s. d. [1896], p.
109-22.
29. Le même. Etude sociale
sur les chansons de geste.
Nykôping, 1899, in-8, i36
p. Cf. Romania, XXIX
(1900), p. 629.
30. W. Fischer. Der Bote
■ im altfranzôsischen Epos.
Marburg, 1887, in-8, 46p.
3i. J. Flach. Le compa-
gnonnage dans les chan-
sons de geste, dans les
Etudes romanes dédiées à
G. Paris. Paris, 1891,
in-8, p. 1 4 1-80.
La substance de ce travail
a pris place dans l'ouvrage
suivant du même auteur, où
les sources littéraires ont été,
d'ailleurs, largementutilisées:
Les origines de l'ancienne
France, t. II. Les origines
communales, la féodalité et
la chevalerie. Paris, 1893,
in-8, 584 p. Cf. P. Gvil-
22
3i.
l\ SOCIETE FRANÇAISE AO Mil' SIECLE
hif.v M( /. Les origim - de
la noblesse en France au
moyen âge. Paris, 1902, în-8.
3a. Fr.M. Forkeri . Bciti âge
zu den Bildern aus dem
altfranzôsischen ^ olksle-
bën auf Grund der Mi-
racles de Notre l)<nii>-. I.
II (Glaubensleben, Kircli-
liches Leben i.Bonn, [901 .
in-8? i^ti [).
Doit paraître avec une 3e
partie: Das wellliche Leben.
33. E. FiiF.vMoM). Jongleurs
und ménestrels. Halle a.
S.. i883, in-8, 58 p.
34. C. Fritzsi m:. Die latei-
nischen > isîonen des
Mittelalters Ijï^ zur Mit te
des 12. Jahrhunderts.
Ein Beitrag zur Cultur-
geschiebte. Halle. i885,
in-8. Publié, avec des
additions, dan- Roma-
nische Forschungen, II
(188G), j». 247 79, et III,
p. 337-09. — < I- Roma-
nia, XVIII (188g p.
63 1.
35. I.. Gautier. La che-
valerie d'après les tex-
tes poétiques du moyen
_•■. dans la Revue des
questions historiques, III
1 ■ P- ;i'i"
36. Le même. L'idée poli-
tique dans les chan-
sons de geste. Ibid., \ Il
(1869 . p. 79-114
3~. Lemême. L'enfance d un
baron. Ibid., XXXII
(1882 . p. 396-463.
>s. Le même. L'idée reli-
gieuse dan- la poésfl
épique du moyen àga
Publié en 1868, n'im-
primé dans LitératurecM
tholique et nationale. Lille,
r 8o3, in-8, p. 11 7-95.
89. Cli. GiDEL. Les I ' rainais
d'autrefois. Dans la J'evue
politique et littéraire, a5
nov . 187 1 . !{ mai. 3 aoùa
10 août 1872.
L'i -| rit germanique dans
les chansons de geste — Re^
tour de l'esprit gaulois dans
les romans de chevalerie.
'40. P. Grabein. Die all-
franzôsischen < îedichfl
Ciber die verschiedenea
Stânde der Gesellschaffl
Ilallea. S., s. d.[i894?j
in-8, 122 p.
4i. '■■ G[rassoreilleL La
cour des sires de Bour*-
hou au \ir siècle [d'après
Flamenca), dans la RevM
bourbonnaise, I ( 1 ~s '1 .
j). 229-238.
'1 1 . F. < ii iLLon.he RomanM
In Rose considéré cornai
document historique^
Pari-. igo3, in-8, \u-
224 p-
42. B. Baase. Ueber dieGe-
sandten in den alUranzo-
sischen chansons de _< -le
Halle-Berlin. [891 . in-8
72 p.
APPENDICE
Ol5
j3. 15. Hauréau. Mémoire
sur les récits d'apparitions
dans les sermons du
moyen âge, dans les Mé-
moires de V. icadémie des
inscriptions et belles-let-
ires, t. XXVIII, n (1876),
p. 23o-63.
Î4-W. IÎeidsiek. Dicritlerli-
che Gcsellscbaft in den
Dicbtungen des Crestien
de Troies. Greifswald,
i883, in-8, 4o p.
45. E. Hennixger. Sittenund
Gebràucbe bei der Taufe
und Namengebung in der
altfrahzôsischen Dicb-
tnng. Halle a. S., 1891,
in-8, 87 p.
4b. F. W. Hermarm. Die
eulturbistoriscben Mo-
mente im provenzali-
schen Roman Flamenca.
Marburg, 1882, in-8, 63
p. Dans « A. u. A. », n°
i\ (Marburg, i883, in-
8), p. 77-137.
47. F. Herrmann. Scbilde-
rung und Beurteilung der
gesellscbaftlicben \ crhâlt-
nisscFrankreicbsinderFa-
bliaux Dichtung. Leipzig,
1900, in-8, xxxvi-72 p.
48. E. Heyck. Moderne
Gedanken in Miltelalter,
dans Die Grcnzboten, LI,
2. p. 18-27.
D'après le De récupéra-
tion)' terre sancte de Pierre
Dubois.
49. C. A. HlNSTORFF. Kul-
turgcscbicbllicbes in « Ro-
man de l'Escoulle » und
im « Roman de la Rose ou
de Guillaume de Dole».
Ein Beitrat* zur Erkla-
D _
rung der beiden Iloma-
nen. Heidelberg, 1896,
in-8, vi-69 p.
50. J. Houdoy. La beauté des
femmes dans la littéra-
ture et dans l'art, du xne
au xvie siècle. Lille, 187G,
in-8, 1 85 p.
5 1 .A.HuEXEBHOFF.Ueberdie
komiseben « vilain »-Fi-
gurenderaltfranzôsiscben
ebansons de geste. Mar-
burg, 1894, in-8, 5o p.
52. A. Joly. Civilité pué-
rile et bonnète [au moyen
âge], dans les Mémoires
de l'Académie de <laen,
1870, p. 402.
53. Le même. Delà condition
des vilains au moyen
âge d'après les fabliaux,
dans les Mémoires de l'Aca-
démie de Caen, 1882, p.
_ 445.
54- Ch. Joret. La rose dans
l'antiquité et au moyen
âge. Paris, 1892, in-16.
L'auteur a dépouillé les
principales œuvres des di-
verses littératures du moyen
âge, en particulier la littéra-
ture française.
55. Ch. Jourdain. Mémoire
sur l'éducation des femmes
3i6
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIECLE
au moyen âge, dans Ex-
cursions historiques et phi-
losophiques à travers le
moyen âge (Paris, 1888,
in-8), p. 465-5oo.
56. Le même. Mémoire sur la
royauté française et le
droit populaire d'après
les écrivains du moyen
âge. Ibid., p. 5io-58.
jy. J. J. JuSSERAND. Les
sports et les jeux d'exe ici ce
dans l'ancienne France,
dans la Revue de Paris,
depuis le i5 mai 1900, et
à part (Paris, 1901, in-8).
."17 ". K.kiilf.r. L eber denCle-
rus in den altfranzôsi-
schen Karlsepen,
Annoncé par R. Schrôder,
en 1886 (n° 109). comme
devant paraître prochaine
ment. N'a pas été publié.
58. Y\ . Kalbfleisch. Die
Realien in dem altfran-
zôsischen Epos Raoul de
Cambrav. Giessen, 1897,
in-8, 70 p.
fig. A. Kaufmann. Thomas
von Chantimpré ùber das
Bùrgcr-und Bauernleben
seiner Zeit, dans la Zeits-
zum Ehrbegriff in den
altfranzôsischen Chansons
de geste. Leipzig, .1890,
in-8, 58 p.
61. A. KiTZE.DasRossinden
altfranzôsischen Artus-
und Abenteuer-romanen.
Marburg, 1887, in-8, 4tH
p. Dans « A. u. A. » n°p
lxxv(i888), 48 p.
62. Th. Krabbes. Die Frau
im altfranzôsischen Epos.
Marburg, 1884, in-8, 75
p. Dans « A. u. A, », n"
xviii, 84 p-
63. C. Krick. Les données
sur la vie sociale et privée
des Français au xne siècle
contenues dans les ro-
mans de Chrestien de-^
Troyes. Kreuznach, i885,
in-8, 87 p.
64. M. Klttneh. Das Natur-
gefùhl der Altfranzoseni
und sein Einfluss aufihre
Dichtungen. Berlin, 1889.
in-8, 86 p.
65. Gh.-V. Laxglois. La
société du moyen âge-
d'après les tableaux, dans
la Revue bleue, 22 aoùt,f.
5 sept. 1891
chrift fur deutsche Kultur- 66. Le même. Les Anglais au
geschichte, 1893. p. 289- moyen âge. d'après les. [
B02. sources françaises, dans j
60. R. P. Kettxer. DerEhr- la Revue historique, LU
begriff inden altfratizôsis- (1893), p. 298-315.
chen Arlusromanen, mit 67. A. Lecoy de la Marche.
besonderer Berùcksicnti- La société au xme siècle.
gung seines Verhâltnisses Paris, 1880, in-16, 38a p. 1
APPENDICE
or
D'après les sermons.
;68. Le même. La société d'a-
près les sermons, dans La
Chaire française au moyen
à <je, spécialertient au XIIIe
siècle. Paris, 1886, in-8,
p. 34i-492.
Ci). A. Ledieu. Les vilains
dans les œuvres des trou-
vères. Paris, 1890, in-12,
1 16 p.
I70. E. Lement. La satire en
France au moyen âge.
Paris, 1893, in-16, nouv.
édit. , 437 p.
71. G. Li>«dner. DieHenker
und ihrc Gesellen in der
altfranzôsischen Mirakel
nnd Mysleriendichtung
( xui-xvi Jahrh.). Greifs-
wald, 1902, in-8, 81 p.
-:>.. Fr. Louée. La femme
1 dans la chanson de geste
et l'amour au moyen âge,
dans la Nouvelle Revue,
W (1882), p. 382-
409
//
loppements, dans les Ra-
ina nische Forschungen, VI
(1891), p. 58i-6i4- —
Cf.f?omania,XXII(i8a3),
p. 6i5.
5. K. Marold. Ueber die
poetisclie Verwertung der
Xatur und ihrer Erschei-
nun2ren in den \ aeanten-
liedern, dans la ZeitscJirift
fur deutsche Philologie ,
XXIII (1891), p. 1-26.
6. Lemème. Ueber den Aus-
druck des Xaturgefùhls
im Minnesang und in der
Vagantendichtung. Leip-
zig, 1890, 206 p. Cf.
Nord und Siid, LII ( 1 890) ,
p. 334-
. Comte de Marsy. Le lan-
gage héraldique au xme
siècle dans les poèmes
d'Adenet le Roi, dans les
Mémoires de la Société des
Antiquaires de France, 5e
série, II (188 1), p. 169-
212.
J. LouBiER.Das Idéal der 78. De Martonxe. Recherches
inannlichen Schônheit
bei den altfranzôsischen
Dichterndes xn. undxm.
.labrhunderts. Halle,
1890, in-8, i4a p.
1. G. Maxheimer. Etwas
liber die Aerzte im alten
Frankreich nach mehr-
eren ait- und mittelfran-
zosischen Dichtiingen.
Berlin, 1890, in-8, 00 p.
Publié, avec plus de déve-
sur l'Acédia, dans les An
nales de la Société acadé-
mique de Saint-Quentin,
2e série, IX (i85l),
p. 187-99.
79. R. Mentz. Die Irâume
in den altfranzôsischen
Karls- und Artus-Epen.
Marburg, 1887, in-8, 76
p. Dans ■ A. u. A.
lwiii ( (888), 10
80. A. MÉray
7'
7P;
La vie au
1
3i8
LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIÈCLE
temps des trouvères.
Croyances, usai;!'- et
mœurs intimes des \i ".
xiicelxui'' siècles, d'après
les lais, chroniques, dits
et fabliaux. Pans, i8~3,
in-8, 33o p. — Cf. Revae
critique, 1874, I, p. 342.
81. Li: même. La vie au
temps des cours d'amour. 87
Croyances, usages et
mœurs intimes des xie,
\ne et xme siècles, d'après
les chronique-, gestes,
jeux-partis et fabliaux.
Paris, 1876, in-8, 38o p.
82. D. Merltni. Saggio di ri-
cerche sulla satira contro
86. H. Modersohx. DieRea-
lien in den Chansons de
geste Amis et Vmiles und
Jourdain de Blaivies, ein
Beitrag zur Ivultur... de»
franzôsischen M il tel ait ers.
Leipzig, 1886, in-8, idl
p. — Cf. Romania, \ \ II
(1888), p. i58.
. H. Morf. Die Liebe il
den Dichtungen dcrTrou-
badours und Trouvères]
Dans Nation, 1887, p.
293-0.
$. C. Th. Mueller. Zur
Géographie der àlteren
Chansons de geste. Gôfl
lingen, i885, in-8, 30 pi
F
1
il villano. Torino, 1894, 89. 0. Mueller. Die tagli-
in-8, 232 p. — Cf. Roma- chenLebensgewohnheiteq
nia, XXIV (1895), p. 142.
83. P.Mertehs. DieKultur-
historischen Momente in
den Romanen des Chres-
tien de Troves. Berlin,
1900, in-8, 68 p.
84. Fr. Meyer. Die Stande.
Ihr Leben und Treiben,
dargestellt nach den alt-
Iranzôsischen Art us- und
Abenteuer-romanen. Mar-
burg, 1888, in-8, 79 p.
Dans « A. u. A. », n°
lxxxix (1892), i32 p.
in den altfranzosischel
Artusromanen. MarburgJ
1889, in-8, 72 p. Cf. Al
chiv fur dos Studium dm
neueren Sprache and Lit-
teratur, 189 1 , p. 120.
90. St. v. Napolski. Beitrage
zur Charakteristikmittefl
alterlichen Lebens an den
Hôfen Sùdfrankrcichs,
gewonnen ans Zeugnissen
provenzalischer Dichtun-
gen. Marburg, 1 885, in-8,
4o p.
85. Le même. Jugenderzie- 91, Lemème. Ilôfische Krzie-
hung im Miltelaltcr, dar-
gestellt nach den altlïan-
zôsischen Artus- und
Abenteuer-romanen . So-
lingen, 1896, in-8, 28 p.
hung undhôiisches W esed
im Mittelalter. Ein Bei-
trag zur Kulturgeschielife
Si id Frankreichs gewonà
nen aus Zeugnissen pro-
venzalischer Dichtungen.
Charlottenburg, 1892, in-
4, 3o p.
92. Tb. Lee Neff. La satire
des femmes dans la poésie
lyrique françaisedu moyen
âge. Paris, 1900, in-8
x- 1 1 S p. (Dissertation de
Chicago). Cf. Romania,
XXX '(1901). p. i58.
().'). II. Oschinsry. DerRitter
unterwegs und die Pflege
der Gastfreundschaft im
Alten Frankreich. Ein
Beitrag zur franzôsiscben
Kulturgescbicbte des xn
u. xiii Jahrhunderts.
Halle, 1900, in-8, 84 p-
Et dans Feslschrifl zu dem
fiinfzigjàhmgem Jubilâums
des Friejdrick-Realgymna-
siumsin Berlin. Cf. Roma-
nia,XXW (1900), p. 483.
()4- G. Paris. La Sicile dans
la littérature française du
moyen âge, dans Roma-
nia, V (1876), p. 109-13,
9"). L. Petit de Julleville.
La comédie et les mœurs
en France au moyen âge.
Paris, 1886, in-16, 362 p.
96. M. Pfeffer. DieFormali-
taten des Gottes gericlitli-
chen Zweikampfs, dans
la Zeitschrift fiir romanis-
che Philologie, IX (i885),
p. 1-74. — Cf. Romania,
XV (1886), p, 627.
97. P. Pfeffer. Beitràge zur
Eenntnis des altfranzosi-
APPE>Dicr> 019
schen \olkslcbens, meist
auf Grund der Fabliaux.
I, Karlsrube, 1898, in-4,
3i p. ; II, ib., 1900, in-4,
33 p. ; III, ib., 1901,
in-4, 45 p. Cf. Zeilschrift
fiir franzôsische Sprache
and Lîtieratur, X W
(igo3), p. 55.
98. A. Preime. Die Frau
in der altfranzosiscben
Schwânken. Ein Beitrag
zur Sitlengescbicbte des
Mitlelalters. Cassel, 1901,
in-8, 1.7 1 p.
99. R. Renier. Iltipocstetico
délia donna nel medio
evo. Ancona, 1 885, in-8,
xiii- 195 p.
Prcnenza, p. i-a4- —
Francia del Nord, p. 25-44-
100. T. Roxcom. L'amorein
Bernardo di Ventadorn
ed in Guido Cavaleanti.
Bologna, 1881, in-8, 85
p. Extrait du Propagna-
tore. — Cf. Romania, XI
(1882), p. 427.
101. A. Reunier. Quelcmcs
mots sur la médecine au
moyen âge, d'après le
« Spéculum ma jus » de
Vincent de Beauvais.
Paris, 1893, in-8, 60 p.
102. E.Rust. DieErziehung
des Rilters in der altfran-
zosiscben Epik. Berlin,
1888, in-8, 49 p-
io3. E. Sayous. La France
de saim Louis d'après la
020 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AI XIIIe SIÈCLE
]> >ésie nationale. Paris,
1866, in-8. 208 p. — Cf.
Revue critique, 1867, I,
1>. 1 ro.
io4- <«■ Sciuavo. Fede e
superstizione nell" antica
p »esia francese, dans la
Zeitschrift fur romanische
Philologie, XIV (1890),
p. 80-127. 27Ô-97; XVII
( 1 S93), p. 55-i 12. — Cf.
Rorruinia, XIV (1890), p.
617, cl Le Moyen âge,
r8 )i, p. 5.
] o5. Yt. Schiller. DasGnis-
sen im Altfranzpsischen.
Halle a. S.. 1890. in-8,
57 [>•
iod. H. Schindler. Die
Kreuzziige in der altpro-
venzalisclien und mittel-
hoclideutsehen Lyrik.
Dresden, 1889, in-4, 4g p.
107. E. Schiôtt. L'amour et
les amoureux dans les lais
de Marie de France.Lund,
1889. 'n"8- °6 p- — Cf.
Romania, XIX^i^oo), p.
1 55.
108. \ . Schirling. DieVer-
teidigungswaffen im all-
franzôsischeo Epos. Mar-
burg, 1887. in-8, 0^1 p.
Dans «A. u. A.», n"i.\ix,
8Gp.
109. R. Schrôder. Glaube
und Aberglaube in den
altfranzôsischen Dichtun-
gen. Hannover, 188C, in-
8, 06 p. — Idem. Ein
Beitrag zur kulturge-
schichte des Mittelalters.
Erlangen, 1886, in-8,
186 p.
Gott. — Der Marienkultus.
— Die Heiligen. — Die Bu-
gel. — Fegefeuer und Para-
dis ss. — Der Teuffel. — Die
Hôlle. — Dasalte Testament
in den altfranzôsischen Dich-
tungen. — Feen, Riesen,
Zwerge, etc. — Der Aber-
glaube in den verscbiedenen
Gebieten der Natur. — Das
Gottesurteil — Der Heiden-
glaube.
IIO. E. ScHULENBURG. Die
Spuren des Brautraubes,
Brautkaufes und alinli-
cber "\ erhaltnisse in den
franzosischen Epen des
Mittelalters. Rostock.
1894, in-8, 48 p.
IM. C. ScilWARZKNTRAUB.
Die Pflanzemvelt in den
altfranzôsischen karlse-
pen. I. Die Baume. Mar-
burg, 1890, in-8, ~\ p.
Inachevé.
il;. F. Setteg \>i . Der
Ehrbegriff im altfranzô-
sischen Rolandshede, dans
la Zeitschrift fur romanis-i
che Philologie, !X(i885),
p. 2û'l.
110. Le même. Die Elue in
den Liedern der Trouba-
dours. Leipzig, 1887. in-
8, l\6 p. — Cf. Romania,
XVI (1887), p. 627.
114. 0. SoHRiNG. A\ erke
APPENDICE
321
bildender Kunst in alt-
franzôsischer Epen, dans
Romanische Forschungen ,
XII, 3, p. 493-64o.
ii5. E. Spirgatis. Verlo-
bung und Vermàhlung
im altfranzôsischen volks-
tûmlichen Epos. Berlin,
1894. in-4. 27 p. — Cf.
Zi'i tschrift fur franzôsische
Spraehe und Litteratur,
XVII, p. 1 38-48.
116. R. Spitzer. Franzôsi-
sche Kulturstudien. I. —
Beitràge zur Geschichte
des Spieles in Alt-Fran-
kreich. Heidelberg, 1891,
in-8, 54 p.
t 17. A. SteRxNberg. Die An-
griffswaffen im altfran-
zôsischen Epos, Marburg,
i885, in-8, 5o p. Dans
« A. u. A. », n° xlviii
(1886), 5a p.
1 18. F. Strohmeyer. Das
Schachspiel im Altfran-
zôsischen. Beitràge zur
Kenntnis der Bedeutung
und Art des Schachspiels
in der altfranzôsischen
Zeit. Dans Abhandlungen
HerrnProf.Dr.A. Tobler
zur Feier seiner funfundz-
voanz igjàhrigén Thâtigkeit
als 0. P. an der Universilât
Berlin. Halle a. S.. i8a5,
in-8, p. 38i-4o3.
119. H. Ïaine. Renaud de
Montauban. Les passions
au moyen âge. La morale
au moyen âge. Dans Nou-
veaux essais de critique et
d'histoire. Paris, 1880.
in-16, p. 155-69.
120. G. Tamassia. Il diritto
nell' epica francese dei
secoli xii e xm. Roma,
1886, in-8. Extr. de la
Rivista italiana per le
scienze giuridiche (I, p.
23o).
12 1 . A. Tobler. Spielmanns-
leben im ait en Fran-
kreich. Dans Im neuen
Reich, 1875, I, p. 32 1.
122. Le même. « Plus a
paroles an plain pot de
vin qu'an un mui de cer-
voise », dans la Zeitschrift
fur romanische Philologie,
'IV (1880), p. 8o-5.
Recueil de textes relatifs
aux vanteries des chevaliers
après boire.
123. H. Trebe. Les trou-
vères et leurs exhorta-
tions aux croisades. Leip-
zig, 1886, in-4, 23 p.
124. K. Treis. DieFormali-
tâten des Ritterschla^s in
der altfranzôsischen Epik.
Berlin, 1887, in-8, 125.
125. L.Valmaggi. Lo spirito
antifemminile nel me-
dioevo. Conferenza. Tori-
no, 1890, in-18, 45 p.
126. 0. Voigt. Das Idéal
der Schonheil imd Hàss-
lichkeit in den altfran-
zôsischen Chansons de
022
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIIIe SIÈCLE
eeste. Marburg, 1891, in-
8, 62 p.
127. E. M ecussler, Franen-
dienst und A assalitiit .
dans la Zeitschrift fur
franzôsische Sprache und
Litteratur, XXIV (1902),
pp. 109-190.
Analogies du service d'a-
mour et du service de fief.
128. II. AVieck. Der Teufel
auf der mittelallerlichen
Mvsterienljùhne Fran-
kreichs. Leipzig, 1887,
in-8. 56 p.
129. M. \\ inter. kleidung
und Putz der Frau nacli
denalffranzosischenChan-
sons de geste. Marburg,
188G. in-8, 62 p. Dans
« A. u. A. », n° xlv, 66 p.
i3o. Fr. V\ itthoeft. Sir-
ventes joglaresc. Ein Blick
auf das altfranzôsische
Spielmannsleben. Mar-
burg, 1889, in-8, 38 p.
Dans ii A. u. A. », a0
lxxxviii (1891). 70 p.
1 3 1 . F. Wolf. Ueber ei-
nige altfranzôsische Doc-
trinen und Allegorien
von der Minne. Wienrj
[864, in-'j. Go p.
1 02 . \ on. La conversation en
France au move nage, d ans
le Bulletin de lu Société
des sciences, Ici 1res et arts
de Pau, 1873-'!. p. 4">6.
1 33. P. Zeller. Die tàgli-
cben Lebensirewohnlieiten
iin altfranzosischen karls-
Rpos. Marburg, i885,
in-8, 73 p. Dans <( A. u,
A. », n° xlii, 80 p.
1 34- 0. ZlMMEKMAVN. Die
Totenklage in den ait—
franzôsischen Chansons de
geste, dans Berliner Bei-
trâge zur germanischen und
romanischen Philologia
Rom. Abtheil, n XI. Cf.
Rorfiania, XXIX (1900),
p. 108.
i35. H. Zcchner. Die
Kampfschilderungen in
der Chanson de Roland
und anderen Chansons de
geste. I. Der Zwrikampf.
Greifswald, 1902. in-8.
76 p.
La suite paraîtra « ail-
leurs ».
Acedia, 78. Amis et A miles, 86. Apparitions, 34,43.
Adenet le roi, 77. Amour, 72, 87. ioo, V. Songes!
Aimeri de Nar- 107, 126, i3i. Armes (défensives),
bonne, si. Anges. 109. 108; (offensives),
Ambassadeurs. Voy. Anglais. 66. 3, 117.
Messagers. Animaux, 5. Art monumental, 11 4-
APPENDICE 323
Artur (romans d'), 3, pathies et sympa- Héraldique (langa-
12, 6o, 6i, 84, thies), 28. Cf. Po- ge), 77.
85, 89. litique. Honneur (sentiment
Baptême (cérémonies Diable, 109, 128. del'),90, 112, 1 10.
du), 45. Dieu, 109. Voy. Juge- Hospitalité, 93.
Beauté, 126 ; (fémi- ment. Jardins, 20.
nine), 5o, 99;(mas- Droit (privé), 17, Jeux, 67, 116.
culine), 7B. 120; (populaire), Jongleurs, 33, 121,
Bernard de "Venta- 56. i3o.
dour, 100. Duel, 4, 96, i35. Jour (divisions du),
Bourbon, 21 ; (sires Echecs, 118. 10.
de), 4i. Éducation, 37, 55, Jourdain de Blai-
Bourreau, 71. 85, 91. vies, 86.
Charlemagne(romans Enfer, 109. Jugement de Dieu, l\,
du cycle île), 16, Escanor, i3. 96, 109.
27' 37, 79, m, Escoufle (/'), 49- Laideur, 126.
i33. États de la société. Larmes, 9a.
Chasse, 12. Voy. Société. Maison, 24.
Chastiements , 2. Fabliaux, 6, 11, 47- Mariage. Voy. Nup-
Château, i3. 53, 65, 80, 97. liales.
Cheval, 18, 61. Fées, 109. MariedeFrance,i07.
Chevaleresque (inves- Femmes, 62, 72; Médecine, 101.
titure), 124- Voir (beauté des), 5o, Médecins, 74.
Éducation. 99 ; (éducation Ménestrels, 33, 121,
Clievalerie, 3i, 35, des), 55 ; (polémi- i3o.
91. que contre les), 92, Messagers, 3o, 42.
Chien, ig. 98, 125 ; (toilette Mimique, 16.
Chrétien de Troyes, des), 129. Miracles de Nostre-
24, 44> 63, 83. Féodalité, 3i Dame, 02, 71.
Civilité puérile et Fiançailles, 1 1 5. Voir Modernes (pensées —
honnête, 52. Nuptiales (coutu- au moyen âge), 48.
Claris et Laris, i3. mes). Monuments, n4-
Clergé, 32, 57a;(ex- Fief (service de), 127. Morale, 119.
ces du), 6. Flamenca, 21, 4i, Mort, 1.
Combat chevaleres- 46. Mystères, 71, 128.
que, i35. Foi, ioi, 109. Nains, 109.
Compagnonnage. 3i. Funéraires (usages), Nature (sentiment de
Conversation, i32. 1, i34- la), 6/1, 75, 76.
Cour (Hof), 24. Gaulois (esprit), 39. Noblesse, 3i.
Croisades 106; (ex- Géants, 109. Nuptiales(coutumes).
hortations aux), Géographie, 88. 110, n5.
123 ; (littérature Germanique (esprit), Orient, 25.
des), 25. 3g. Païens, 109.
Croyances, 32, 109. Guillaume de Dole, Paradis, 109.
Démocratiques (anti- 4g. Passions, 119.
32/î LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AL XIII SIÈCLE
Patriotisme, 22. cle). i4 ; (au xme Végétal(règne), 11 1 .
Pierre Dubois, 48. siècle), 67, 68 ; Vie journalière (ha-
l'olitique(l'idée),36. (chevaleresque), biludes de la
Purgatoire, 109. \\ : (états divers 90. 97, i33.
Raoul de Cambrai, delà), 29,40, 47. Vie sociale (formes
59, 84. de laj. 7. 29, 32,
Religieuse (l'idée), Sodomie, 26. 63, 65, 80. 81 ;
38. Songes, 79. (dan- Chrétien
Renaud de Montau- Sports, V de Trovesj, 44;
ban. 119. Suicide, i"i. (dans les cours du
Roland. 4, 17. i35. Superstition, io4- sud de la France),
Rose(Roma/ide la), 109. 90.
20, 4i'- Temps (manière de Vierge (la sainte),''
Rose, >4- compter le), 10. 109.
Royauté, 27. 56. Testament (Ancien), Vilains. 11, 5i, 53,
Saints. 109. 109. 69. 82.
Salutations, ioô. Théâtre, q5. Vincent de Beauvais,
Satire, 70. 92. Thomas de Cantim- 101.
Sermons, i4, 68. pré, 9. 5y. \ isions. Voir Vppa-
Sicile, 94. Vanteries après boire, ritions.
Société (au xne siè- 122. Voyages, g3.
INDEX
DES ]\"OMS DE PERSONNE ET DE LIEU
[Les chiffres renvoient aux pages.]
Acre, 96, 217.
Aclis de Flandre, 2 -3.
Aimeri de Xarhonne, i85.
Alain de Rouci, 76.
AU'onse de Saint-Gilles ou de Tou-
louse, 35, 5i, 56, i85.
Algues (Le seigneur d'j, i33.
Aliéner de Poitiers, 35.
V lis , reine d'Angleterre, 35.
Allemands, 2G, 7G-78, 86, 274.
Alsace, 3o6.
Araauberge, 30, 50.
Anduze (Le sire d'), i85.
Angleterre, io, 77, 86, 25i ; (roi
d'), i3, 73. Voir Henri.
Anjou, 244-
Anseau de Brabant, 272, 273.
Archambaut de Bourbon, i33 et
1 suiv.
Arches, ia5.
Arméniens, 16G.
Arnaud, seigneur d'Algues, 1 33 .
Arnoul de Mortagne, 198.
Aupais, 264.
Autriche (Duc d'), ai.
Auserre,2 44.2ô3;(lecomted'),i83.
Bagdad, 46.
Bar, 297 ; (le comte de), 184 ; (Ma-
dame de), 299.
Baruch (La dame de), 272.
Baudoin Flamenc, ~}!t.
Béatrice d'Anduze, i33.
— de Champagne, duchesse de
Bourgogne, 223.
— de Mello, i33.
Beauce, 258.
Beaumont (La belle de), 181 ; (le
vicomte et la dame de), 22Z1.
Beaumont-sur-Oise, 60.
Beaune, 244.
Beauséjour, 2, 7 et suiv.
Beauvais, 264.
Bellencombre (Lechàtelain de), 94.
Bénévent, g4, 98.
Bernardet, i32.
Berwick, 282, 283.
Besançon, i52.
Beverlev, 53.
Biauvoisin, a44-
Blois (Comte de), i4g.
Boidin. Voir Baudoin.
Bordeaux, 181.
Bouchart le \ eautre, 5g, 77, 81.
Bourges, '|ij ; (comte de), 24g et s.
Bourgogne (Duc de), i4g ; (du-
chesse de), 299. Voir Béatrice
de Champagne.
Boves, 207.
Brabant (Le comte de), 296.
Brindes, 96/98, 218.
3a6
LA SOCIETE FRANÇAISE AU XIII SIECLE
Buridan de Walincourt, 82.0
Bruges, 290.
Calabre, 107.
Cambrai, 161.
Cardaillac (Le seigneur de). iv >
Caax ( Paj s de), g4-
Chàlons, a5, 109, 27.5, 277, 292.
Cliamblv, 7'i. Voir Pierre de
Chambli.
Champagne ( Comte de), 76; i85 ;
(comtesse de), 296 et suiv.
Charles de Rambecourt, 199.
Chartres (évêque de), 64 ; Ja com-
tesse de), 202 et suiv.
Chàteau-Landon, 276.
Chàtellerault (Le vicomte de), 30.
Chàlillon (Allier), l64.
Chrétien de Troyes, 3, 271.
Chypre, 272.
Clameci, 253.
Clermont (La rivière de), 64 :
(comté de», Go; (évêque de), i38.
Cologne. 38.8 1 .( archevèquede),87.
Conrad III, 5g.
Corbie, 207.
Corse, 166.
Couci (Le châtelain de). V. Renaut
de Magni ; (le sire de ':, 76,
(Madame de), ig5.
Courtenai, 264, 270.
Cudot, 2G5.
Cupelin, 83.
Danemark (Roi de). •4.
Daude de Pradas. 1 .'!.">.
Dieppe, 36, (|8.
Dijon (La châtelaine de ), 86.
Dôle, C7 et suiv.
Doncheri-le-Chàtel, 270.
Boncheri-sur-Meuse, 273.
Douai, 1 53, 5<i.
Dreu de Chauvigiii, 1 119-202.
— de Mello, i33.
Ecossais, 19, 283.
Enguerran de Couci, 197 et s.
Voir Couci (le sire de).
Esclavons, i 'is-
E-payne, a3, 72, 107.
Eu (Le comte d'), g4-
Eudes de Doncheri, 27'!.
Eudes de Ronquerolles, 66.
Eustache de Boulogne, i7s
Ëtampes, 2 55.
Eaiel. V. Fayot.
Falvy (Le sire de), 198.
Fayet, 192 et suiv
Finelayc, 290.
Flandre, io5 ; (le comte de). iS5,
298.
Forez 1 Le comte de). 279.
France, 37, 72, 86,99, a8.'!,
(le roi et la reine de), .19, 42, 7.!,
81, 102, 137, 181, 297 et suiv.
Frise, 20.
Gace Brûlé, Gi .
G and, 372.
Garni de Reortier, i85.
Gascogne, 2't'i-
Gàtinais, 244-
Gaucher de Chàtillon, 76, niv.
Gautier d'Arras, !\.
— de Brienne, i85.
— de Joigni, 8 '1
— de Sorel, 197.
Gènes, 107 ; (la dame île ). 1 I
suiv.
Genevois (Duc de). 64.
Geoll'roi de Lusignan, (85, 197,
199.
Gerbert de Montreuil, 60.
Gisors, 4-
Gobert d'Aspremont, 198.
Gontaric de Louvain, i85.
Goulard de Moy, 199.
Grèce, 107.
Grecs, i48, 166.
Grenache. 2V1
Gui de Couci. 61.
— de Nemours, i34 et suiv.
— de >e'le. 4o.
— de Nevers et de Forez, i33.
Guillaume, comte de Poitiers, 35.
— des Barres, 76.
— de \ ergi, 224.
Guillem de Montpellier, i85.
Hainaut (Le comte de), 92, 128,
196.
Hangest (La dame de), 2o5.
Hauvel de Quiévrain, 198.
!
INDEX DES NOMS DE PERSONNE ET DE LIEU
827
Henri, roi d'Angleterre, 35 et suiv.
Hervé de Nevers, i33.
Hollande, 2 ',
Hongrie. z5l, 297, 3oo, 3oi.
Hue de Braieselve-sur-Ognon, .s3.
Hugues, duc de Bourgogne. 220.
— de Rodez. i33.
— de Rumigni, 199.
Uni. 90
Ide de Doncheri, :>-'\ et suiv.
Inde, 23, 97.
Irlandais. ,>", 287.
Isle-sur-Montréal ( L'). 223.
Jacques Bretel, 188,
Jakemes Makès ou Sakès, 187 et
suiv.
Jeliau de Hangest, 198.
— de Nesles, 1 98 .
— Maillart, 2.34 et suiv.
— Kenart, 2, 90.
Jérusalem, 96, 3oS.
Jocelin de Nemours, i45.
Joinville(Le sire de). 199.
Jordains li viex bordons, 64.
Joseph d'Arirnathie, 286.
Jouglet, 67 et suiv.
La Fère. 199.
Lagni, 10G.
Lambert de Longueval, 198.
La Montjoie de la Mahommerie, 96.
— de Toul en Lorraine, 10S.
Landongraive (Le sénéchal de), 3.
La Roche-Guyon, 3, 24-
La Rochelle, 244.
Laure de Lorraine, 2 23.
Lausanne, i4-
Le Caire. 28.
Le Liendlousiel, 282.
Le Mans, 116.
Leonnois, 244-
Liège, 76.
Limbourg (Duc de), 196, 197.
Limoges, 73.
Lincoln, 48.
Lisieux (Evèque de), 94.
Logarde, 2(jo.
Lombardie, ioû.
Londres, 4<).
Lorraine (Duc de), i4> 21 et suiv
Lorris (Le châtelain et la châte-
laine de), 267 et suiv.
Louis VII, 59.
Louis de Blois, irjS.
Louvain, 180.
Machaut. 2g3.
Maastricht, 76.
Mantes, 4.
Manteville (Le sire de), 199.
Marcabru, 5i, i4o.
Marche (Le comte de la). 1S4.
Marguerite d'Oisseri, 83.
Marie de France, 4.
Marseille, 217.
Mayence, 85 ; (archevêque de), 90.
Meaux, 207.
Melun (Le vicomte de), i85.
Metz, i'i, 20, 22, a4-
Mézières, 202.
Michel de Harnes, 79.
Miles de Nanteuil, 5g.
Miraut, 3oô.
Montaimé en Champagne, 20,3.
Montargis, 296, 297.
Montl'errat (Le marquis de), 181.
Montivilliers, gi et suiv., 127.
Monljoux, gfi.
Montpellier, 112 et suiv., 137, 1G2,
2 44 ; (la dame de), 11 3.
Morice de Craon, 224.
Moselle, G4.
Mossoul, 97.
Xambsheim, 272.
Nantes, i3, 28, i83.
ÎSarbonne, 181.
Nemours, i3G.
Nevers (La comtesse de), i4i, i52.
Nivelle, 272,
Norvège, 284 et suiv.
Orléanais, 244.
Orléans, 7.0, 245.
Ovide, 177.
Paris, 149, iG3, 207, 235.
Péronne, 162.
Perrin d'Angecourt, 2 2 5.
Perthois, 67.
Philippe de Beaumanoir, 236.
— de Namur, 196, 197.
0 28
LA SOCIÉTÉ FRATS'ÇAISE Al XIIIe SIECLE
Pierre de Chambli, 235.
Poitiers. !x~.
Pont de l'Arche, (j'i.
Pontoise, 255.
Pouille, 107.
Provençaux, 5i .
Provence, 279.
Provins, [36.
Raimberge, i5o.
Raimon de Roquefeuil, ] 33.
Raoul de Nevers, 102.
Ratisbonne. 118.
Reims, 7. 26, i~'i-
Renaut. 2, 33.
— Barbou, 2 2.'i.
— ■ de Bar, évèque de Char-
tres, t'1'1
— de Boulogne, 7G.
— de Magni, châtelain de Cou
ci, 191 et suiv.
— de Saint-Richier, :u\\.
Rencien, 5 9.
Richard, roi d'Angleterre. 2 1 7.
— de Montivilïiers, 9/1 et suiv.
Riche Dieutegart, 22A.
Robert, duc de Bourgogne, 2 2 3.
— Macié, 83.
Rodez (Le comte de), i85.
Rome, 117, 1 '1 '1. 309.
Rouen. 6, K), 28. 0,4, '"•'• ,la)
12 Ci
Rougemont, 68, 7 V
Roumenaus, 292 et suiv.
Saint-Denis en France. 28.
— Gilles (Le comte et la com-
tesse de), 1 i5 et suiv. V. Alfonse.
— JacquesdeCompostelle, 117,
2(.I7-
— Jean d'Acre. Y
Acre.
— Jouen, a44,
— Maixent, 267.
— Maur des Fossés. 21 5.
— Pol 1 Le comte de), i85.
— Pourçain, 2/ii, 200.
— Quentin, 2oi, 20(1, 211.
— Trond, 73 et suiv.
Sardaigne, 166.
Sarrazin, 188.
Savaric de Mauléon, 5g.
Saxe, 286.
Senlis, 7'i, 297.
Sicile, 20. 107, 127.
Simon de Montfort, 199.
Soissons (Le comte de). 196.
Sorel, 201 .
Southampton, 30.
Souverain Mesnil,
Syrie, io4.
Templiers, 90, 98, 2.33, 288, 007.
Thibaut de Blois, i'ii.
Thierri d'AJsace, 3o/i
Tonnerre (Le sire et Madame de), I
'10 et suiv.
Toul, 109
Trumilli,' 83.
Turenne Le vicomte de!. i85
Turin, 279.
\ arenne 1 Le comte de), <jk.
Vaudémont-en-Saintois, 272 et s.
V endeuil, 19J-199.
Venise, 100.
Vergi, 22.") et suiv.
Vernon, V
Viarmes(Le seigneur de V Pierre
de Chambli.
Viennois. 279.
Wautre. Voir Bouchart.
\\ inchester, 3t.
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION i
Galeran. i
JoLFROI 34
Guillaume de Dôle ou la Rose 07
L'Escoufle 91
Flamenca i3o
:Le Châtelain de Couci 186
|La Châtelaine de Vergi 222
iLa Comtesse d'Anjou 234
Gautier d'Aupais 263
SoNE DE NANSAI 27 I
APPENDICE BIBLIOGRAPHIQUE . . 3n
INDEX 325
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Notre siècle a eu, dès son début, et léguera au
siècle prochain un goût profond pour les recher-
ches historiques. Il s'y est livré avec une ardeur,
une méthode et un succès que les âges antérieurs
n'avaient pas connus. L'histoire du globe et de ses
habitants a été refaite en entier; la pioche de l'ar-
chéologue a rendu à la lumière les os des guerriers de
Mvcènes et le propre visage de Sésostris. Les ruines
expliquées, les hiéroglyphes traduits ont permis de
reconstituer l'existence des illustres morts, parfois
de pénétrer jusque dans leur âme.
Avec une passion plus intense encore, parce qu'elle
était mêlée de tendresse, notre siècle s'est appliqué
à faire revivre les grands écrivains de toutes les lit-
Iratures, dépositaires du génie des nations, inter-
Drètes de la pensée des peuples. Il n'a pas manqué
n France d'érudits pour s'occuper de cette tâche;
>n a publié les œuvres et débrouillé la biographie
le ces hommes fameux que nous chérissons comme
les ancêtres et qui ont contribué, plus même que les
)rinces et les capitaines, à la formation de la France
noderne, pour ne pas dire du monde moderne
2
Car c'est là une de nos gloires, l'œuvre de la
France a été accomplie moins par les armes que par
la pensée, et l'action de notre pays sur le monde a
toujours été indépendante de ses triomphes mili-
taires : on l'a vue prépondérante aux heures les plus
douloureuses de l'histoire nationale. C'est pourquoi
les maîtres esprits de notre littérature intéressent
non seulement leurs descendants directs, mais encore
une nombreuse postérité européenne éparse au delà
des frontières.
Beaucoup d'ouvrages, dont toutes ces raisons jus-
tifient du reste la publication, ont donc été consacrés
aux grands écrivains français. Et cependant ces
génies puissants et charmants ont- ils dans le
monde la place qui leur est due? Nullement, et
pas même en France.
Nous sommes habitués maintenant à ce que toute
chose soit aisée; on a clarifié les grammaires et les
sciences comme on a simplifié les voyages ; l'impos-
sible d'hier est devenu l'usuel d'aujourd'hui. C'est
pourquoi, souvent, les anciens traités de littérature
nous rebutent et les éditions complètes ne nous
attirent point : ils conviennent pour les heures
d'étude qui sont rares en dehors des occupations
obligatoires, mais non pour les heures de repos qui
sont plus fréquentes. Aussi, les œuvres des grands
hommes complètes et intactes, immobiles comme
des portraits de famille, vénérées, mais rarement
contemplées, restent dans leur bel alignement sur les
hauts rayons des bibliothèques.
On les aime et on les néglige. Ces grands hommes
— 3 —
semblent trop lointains, trop différents, trop savants,
trop inaccessibles. L'idée de l'édition en beaucoup
de volumes,- des notes qui détourneront le regard,
l'appareil scientifique qui les entoure, peut-être le
vague souvenir du collège, de l'étude classique, du
devoir juvénile, oppriment l'esprit; et l'heure qui
s'ouvrait vide s'est déjà enfuie; et l'on s'habitue ainsi
à laisser à part nos vieux auteurs, majestés muettes,
sans rechercher leur conversation familière.
L'objet de la présente collection est de ramener
près du foyer ces grands hommes logés dans des
temples qu'on ne visite pas assez, et de rétablir
entre les descendants et les ancêtres l'union d'idées
et de propos qui, seule, peut assurer, malgré les
changements que le temps impose, l'intègre conser-
vation du génie national. On trouvera dans les vo-
lumes en cours de publication des renseignements
précis sur la vie, l'œuvre et l'influence de chacun
des écrivains qui ont marqué dans la littérature
universelle ou qui représentent un côté original de
l'esprit français. Les livres sont courts, le prix en
est faible; ils sont ainsi à la portée de tous. Ils sont
conformes, pour le format, le papier et l'impression,
au spécimen que le lecteur a sous les yeux. Ils don-
nent, sur les points douteux, le dernier état de la
science, et par là ils peuvent être utiles même aux
spécialistes. Enfin une reproduction exacte d'un
portrait authentique permet aux lecteurs de faire, en
quelque manière, la connaissance physique de nos
grands écrivains.
En somme, rappeler leur rôle, aujourd'hui mieux
— 4 —
connu grâce aux recherches de l'érudition, tonifier
leur action sur le temps présent, resserrer les liens
et ranimer la tendresse qui nous unissent à notre
passé littéraire; par la contemplation de ce passé,
donner foi dans l'avenir et faire taire, s'il est pos-
sible, les dolentes voix des découragés : tel est notre
objet principal. Nous croyons aussi que cette collec-
tion aura plusieurs autres avantages. Il est bon que
chaque génération établisse le bilan des richesses
qu'elle a trouvées dans l'héritage des ancêtres, elle
apprend ainsi à en faire meilleur usage; de plus, elle
se résume, se dévoile, se fait connaître elle-même
par ses jugements. Utile pour la reconstitution du
passé, cette collection le sera donc peut-être encore
pour la connaissance du présent.
J. J. JusàtllAND.
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membre de l'Institut.
VICTOR HUGO, par M. LÉOPOLD MARILLEA U
professeur de Faculté.
ALFRED DE MUSSET, par M. ARVËDE RARINE.
JOSEPHDE M AIS TRE, par M. GEORGE COGORDAN.
F R O I S S A R T, par Mme MAR Y DAR3IESTETER.
DIDEROT, par M. JOSEPH RE IN A CH.
GUIZOT,^r M. A. RARDOUX
membre de l'Institut.
MONTAIGNE, par M. PAUL STAPFER
professeur de Faculté.
LA ROCHEFOUCAULD,paril/.A BOURDEAU.
L A C O R D A I R E , par M. le comte D'HA USSONVILLE
de l'Académie française.
ROYER-COLLARD, par M. E. SPULLER.
LA FONTAINE par M. G. LAFE.XESTRE
membre de l'Institut.
— 8 —
MALHERBE, par AI. le duc DE BROGLIE
de l'Académie française.
BEAUMARCHAIS, par M. A.XDRÉ HALLAYS.
MARI VA U X , par M. GASTON DESCHAMP <.
RACINE, par M. GUSTAVE LARR'JUMET
membre de l'Institut.
M É R I M É E , par AI. A ÙGUSTIN FILON.
CORNEILLE, par M. G. LANSON
professeur de Faculté.
FLAUBERT, par M. EMILE FAGUET
de l'Académie française.
BOSSUET, par M. ALFRED RÉBELLIAU.
PASCAL, par M. EMILE ROUTROUX
membre de l'Institut
FRANÇOIS VILLON, par M. GASTON PARTS
de l'Académie française.
ALEXANDRE DUMAS père,
par M. HIPPOLYTE PARIGOT.
ANDRÉ CHÉNIER, par M. EMILE FAGUET
de l'Académie française.
{Divers autres volumes sont en préparation.)
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